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mardi 12 juillet 2016

Les dessous des importations de déchets au Maroc

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Le ministre de l'Economie et des finances, Mohamed Boussaïd, et la ministre déléguée à l'Environnement, Hakima El Haite, lors de la signature d'un prêt de 130 millions de dollars avec la Banque mondiale dans le cadre   du développement du secteur des déchets ménagers. En l'absence de filières nationales de valorisation, les cimentiers marocains importent chaque année plusieurs dizaines de milliers de tonnes de déchets, principalement de l'Union européenne. MAP
Le ministre de l'Economie et des finances, Mohamed Boussaïd, et la ministre déléguée à l'Environnement, Hakima El Haite, lors de la signature d'un prêt de 130 millions de dollars avec la Banque mondiale dans le cadre du développement du secteur des déchets ménagers. En l'absence de filières nationales de valorisation, les cimentiers marocains importent chaque année plusieurs dizaines de milliers de tonnes de déchets, principalement de l'Union européenne. MAP

CONTRE-ENQUÊTE.  L’arrivée à Jorf Lasfar de 2500 tonnes de déchets prétraités en provenance d’Italie a déclenché un incroyable emballement dans le royaume, amplifié par une com’ hasardeuse du ministère de tutelle. Cette cargaison, en cours d’analyse, a bien été notifiée aux autorités et soulève un problème de fond : les cimentiers installés au Maroc importent des déchets depuis plus de dix ans pour alimenter leurs fours, en l’absence de filières structurées de valorisation au niveau national.
Port de jorf lasfar. CREDD
Déchargement de la cargaison au port de Jorf Lasfar. CREDD EL JADIDA
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La cargaison est composée de plusieurs centaines de paquets emballés. CREDD EL JADIDA
La cargaison débarquée au port de Jorf Lasfar le 24 juin dernier a provoqué en quelques jours une vive polémique à travers le royaume. A l’origine, un communiqué du centre régional de l’environnement et du développement durable (CREDD), une association locale d’El Jadida, qui dénonçait l’arrivée de 2500 tonnes de déchets de pneumatiques et de plastiques en provenance d’Italie, destinés à être incinérés dans une cimenterie marocaine. Des déchets « qui s’avèrent dangereux et toxiques, ce qui provoquera des dommages humains et environnementaux et conduira à l’émergence de nombreuses maladies graves et chroniques, ainsi qu’à des anomalies congénitales et à des incapacités permanentes », selon le communiqué de l’association.
  
Relayée par certains médias nationaux sans plus de vérifications, l’information a vite suscité l’indignation des internautes et de la société civile. Des responsables politiques de l’opposition se sont joints à la protestation, comme la secrétaire générale du PSU, Nabila Mounib, qui s’est insurgée sur les réseaux sociaux contre ces « déchets toxiques  » et du fait que le Maroc devienne « une poubelle de l’Europe  », tandis que dans une question orale adressée au gouvernement, le groupe parlementaire de l’USFP a demandé l’arrêt de l’importation de déchets toxiques. Le parti libéral marocain, dirigé par Mohamed Ziane, ex-ministre des droits de l’homme sous Hassan II, a de son côté annoncé le dépôt d’une plainte contre le gouvernement pour « importation de déchets toxiques ». Même le président de la région Casablanca-Settat, Mustapha Bakkoury (PAM), s’est exprimé sur le sujet lors d’une session ordinaire du Conseil de région lundi dernier en laissant entendre qu’il refuserait d’accueillir la cargaison italienne.
  
Pris de court par la polémique, le ministère de l’Environnement a réagit jusqu’à présent par un simple communiqué, pour expliquer qu’il s’agit de produits « non dangereux  » issus de déchets, utilisés comme combustibles de substitution (« Refuse Derived Fuel » ou RDF), et que l’opération d’importation, conforme à la réglementation en vigueur, « est réalisée sous le contrôle et le suivi des autorités compétentes du pays d’origine et du pays destinataire  ».
  
La sortie du ministère d’Hakima El Haite n’a pas rassuré l’opinion publique. Des associations comme la Coalition Marocaine pour la Justice Climatique pointent le manque de transparence de la part des autorités sur ce dossier et exigent la publication des contrats, autorisations et résultats des différentes analyses effectuées. Une pétition, mise en ligne par le Forum marocain des droits de l’homme pour alerter du « redoutable danger » que représente cette cargaison, a recueilli aujourd’hui près de 20 000 signatures. Le texte avance que les déchets sont originaires de la région de Naples, plus précisément de la décharge de Taverna Del Re. Une région tristement célèbre pour avoir accumulé ces dernières années plusieurs millions de tonnes de déchets, dont une partie a été enfouie illégalement sous la supervision de la Camorra, la mafia napolitaine. Selon la pétition, ces déchets « sont néfastes à la santé des citoyens pour diverses raisons, d’abord de par leur accumulation depuis l’an 2007 ensuite de par leurs composantes toxiques tels que les métaux et autres. »
  
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L'étiquetage de la cargaison mentionne le numéro de notification, la date de production des RDF et le nom du producteur : l'entreprise italienne DECO S.p.A. CREDD EL JADIDA
  
13507185_1146171692091564_7294949409611756457_nLes paquets contiennent des morceaux de déchets, sélectionnés et prétraités pour être incinérés. CREDD EL JADIDA
Unité de production de RDF de la société italienne DECO S.p.A, à Chieti dans la région des Abruzzes. DECO 
Unité de production de RDF de la société italienne DECO S.p.A, à Chieti dans la région des Abruzzes. DECO

UN CONTRAT ENTRE LAFARGE MAROC ET LA SOCIÉTÉ ITALIENNE DECO S.P.A

Les photos de la cargaison, publiées par le CREDD d’El Jadida, montrent pourtant qu’il s’agit bien de produits RDF : des combustibles issus de certaines parties de déchets (papier, plastique, etc.) qui ont été sélectionnées et prétraitées dans des centres de valorisation pour être ensuite incinérées dans les fours à  cimenterie. Ces combustibles sont classifiés « non-dangereux » par l’Union européenne et les législations nationales. Leur commerce, soumis à autorisation, fait l’objet d’un ensemble de procédures censées garantir le respect des normes environnementales : une série d’analyses doivent être réalisées lors de la production des RDF, à l’arrivée de la cargaison dans le pays destinataire puis au moment de l’incinération des combustibles dans les fours à cimenterie, qui doivent être équipés d’installations spéciales.
  
L’étiquetage des 2500 tonnes de RDF arrivés à Jorf Lasfar indique qu’ils ont bien fait l’objet d’une notification réglementaire et qu’ils ont été produits par l’entreprise italienne spécialisée DECO S.p.A, basée dans la région des Abruzzes, au centre-est du pays. Contactée par Le Desk, la société n’a pas encore répondu à nos sollicitations, concernant notamment l’origine des déchets utilisés pour produire ces RDF. La date de production mentionnée sur l’étiquetage (27 mai 2016) semble toutefois écarter la piste de la décharge à ciel ouvert de Taverne del Re, mentionnée par la pétition en ligne : l’opération de réhabilitation de cette décharge n’a été lancée que trois jours plus tard, le 30 mai dernier, par le premier ministre italien Matteo Renzi et le président de la région Campanie, Vincenzo De Luca. Selon les médias italiens présents sur place, les premières sorties de déchets ne devaient démarrer que début juin, à destination de centres italiens de traitement et pour l’export en Espagne, au Portugal et en Roumanie.
  
Au Maroc, le destinataire des 2500 tonnes de RFD produites par DECO S.p.A est un cimentier. « Aujourd’hui, la marchandise n’est plus au port, explique un membre de l’entité de régulation du port de Jorf Lasfar. Le navire est parti le 26 juin et la cargaison est arrivée chez le client  ».  Selon nos informations, confirmées par l’association professionnelle des cimentiers (APC), il s’agit de la filiale du groupe Lafarge, qui a évité de communiquer jusqu’à présent sur cette affaire. L’APC et le ministère indiquent que cette importation entre dans le cadre d’un test industriel qui doit permettre au cimentier d’adapter son outil de production afin d’intégrer les RDF comme source d’énergie.
  
Les échantillons prélevés sur la cargaison sont en cours d’analyse dans un laboratoire français agréé, a expliqué au site Médias24Fouad Ziyadi, un responsable du ministère de tutelle. Si les analyses sont concluantes, l’injection du RDF dans le four devra elle aussi être contrôlée par un organisme externe et le suivi du procédé, par l’usine elle-même. Les différents résultats enregistrés par la cimenterie et l’organisme externe seront rassemblés dans un rapport transmis au ministère de l’Environnement pour l’octroi de l’accord définitif d’importation du RDF faisant l’objet du test industriel.
  
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Le traitement des déchets est un marché qui explose dans l'Union européenne, du fait de nouvelles réglementations plus strictes imposées aux Etats membres.
  
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Mohamed Chaïbi, président de l'Association professionnelle des cimentiers.

DES IMPORTATIONS DE DÉCHETS AUTORISÉES DEPUIS 2002

Lafarge Maroc n’est pas le seul cimentier à mener ce type de projet : tous les groupes présents dans le royaume travaillent sur l’intégration des RDF selon le responsable de l’APC, Mohamed Chaïbi. L’objectif des cimentiers, gros consommateurs d’énergie, consiste avant tout à réduire leurs factures. Les RDF ont un pouvoir calorifique plus important que d’autres types de combustibles alternatifs comme les pneus usagés, dont les cimentiers marocains importent déjà plusieurs dizaines de milliers de tonnes chaque année, grâce à des conventions signées depuis 2002 avec le ministère de tutelle.
  
Les professionnels et le gouvernement justifient ces importations en expliquant que la valorisation des déchets dans les cimenteries est une pratique largement répandue dans les pays développés. En effet, le marché des déchets a explosé ces dernières années dans l’Union européenne, mais pour une raison simple : la mise en place de nouvelles réglementations sur le recyclage et la valorisation, imposées aux Etats-membres. Selon Eurostat, la majorité du commerce transfrontalier de déchets européens se fait d’ailleurs au sein de l’UE, en fonction des capacités de traitement et des besoins énergétiques de chaque pays.
  
La convention de Bâle qui régit les mouvements transfrontaliers de déchets interdit l’exportation de produits dangereux vers des pays hors-OCDE comme le Maroc. Les autres types de déchets sont en revanche autorisés. Selon les chiffres du ministère français de l’Environnement, plus de 60 000 tonnes de déchets « non dangereux » ont été notifiées en France en 2012 à destination du Maroc, ce qui fait du royaume le premier destinataire hors-UE de ces déchets français. Il s’agit principalement de pneus usagés et découpés, qui servent à alimenter les fours des cimenteries. Le Maroc en a importé au total plus de 730 000 tonnes entre 2007 et 2015 selon les données de l’Office des changes, provenant en majorité de France, d’Italie et d’Espagne. Un pic a été atteint l’année dernière avec l’importation de près de 140 000 tonnes de débris de pneus.
  
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Centre de valorisation des pneus usagés de l'organisme collectif français Aliapur. Le Maroc a importé l'année dernière près de 140 000 tonnes de débris de pneus en provenance de l'UE.
  
cimat-beni-mellalCiments de l'Atlas a développé un partenariat avec la GIZ et ThyssenKrupp pour mettre en place une filière RDF à Béni Mellal, où le cimentier possède une usine.
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Le poids de l'informel pèse encore sur le secteur de la gestion des déchets au Maroc. AICPRESS

LES FREINS AU DÉVELOPPEMENT DES FILIÈRES LOCALES

Pourquoi les cimenteries recourent-elles à ces importations alors que les ménages et industriels marocains produisent chaque année plus de 8 millions de tonnes de déchets, dont seule une infime partie est aujourd’hui valorisée ? « La faisabilité d’un tel concept au Maroc soulève (…) des problèmes en raison d’un manque de capacités et de compétences adéquates chez des acteurs importants. En outre, on connaît relativement mal les caractéristiques et les quantités de déchets solides municipaux, commerciaux ou industriels non dangereux. », indique dans une étude l’agence allemande de coopération internationale (GIZ), qui a développé un partenariat avec Ciments de l’Atlas (Cimat) et l’industriel allemand ThyssenKrupp pour développer une filière RDF à Béni Mellal, où le cimentier possède une usine.
  
Concernant le développement d’une filière nationale de pneus usagés, ministère et cimentiers étudient depuis plusieurs années les expériences à l’international, comme en France où Aliapur, organisme collectif de valorisation des pneus, a reçu en 2012 l’ex-ministre de l’Energie Fouad Douiri, avant d’accueillir l’année dernière la ministre déléguée à l’Environnement, Hakima El Haite. Selon Aliapur, les cimentiers marocains tablent sur un gisement national de 60 000 tonnes de pneus usagés par an, soit l’équivalent de 8 millions de pneus tourisme, mais la mise en place de filières marocaines se fait toujours attendre.
  
Malgré les programmes en cours au niveau national pour créer de nouvelles décharges contrôlées et mettre en place des centres de tris et de valorisation, certaines contraintes pèsent en effet sur l’organisation du secteur, comme le poids de l’informel et la multiplicité des acteurs (collecteurs, intermédiaires, sociétés de gestion déléguée, communes, gouvernement).  « Une grande partie du secteur des déchets au Maroc fonctionne de manière informelle, en particulier en ce qui concerne le tri, le recyclage et l’élimination des déchets dans des installations incontrôlées  », explique la GIZ dans un rapport publié en avril 2014.
  
Le président de l’APC, Mohamed Chaïbi, pointe un autre problème de fond : celui des coûts relatifs à la structuration des filières, et la répartition de ces coûts sur les différents intervenants. « Ce n’est pas gratuit, lance-t-il. En France, par exemple, le consommateur paie 2 euros de taxe par pneu pour le recyclageIl faut qu’au Maroc, les opérateurs, les ONG et le gouvernement se mettent autour d’une table pour trouver une solution ».
  
Au-delà de la polémique en cours sur la cargaison italienne, la pression de la société civile permettra-t-elle d’accélérer la mise en place de ces filières nationales ?

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