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mardi 25 octobre 2016

Dakhla, surf en territoire occupé



Camille Lavoix, Le Courrier, CH, 24/10/2016      
Résultat de recherche d'images pour "Dakhla est le paradis des kitesurfeurs."Le Maroc mise sur le développement du tourisme pour normaliser l’annexion du Sahara occidental. Mais le succès international de Dakhla ne profite pas aux Sahraouis.
On atterrit toujours de nuit à Dakhla. L’oasis se devine à peine au milieu du désert. Dans la pénombre, les dunes séparent la lagune de l’océan Atlantique. Tous les jours, l’avion déverse son flot de touristes, majoritairement français, dans un ballet bien rodé. Lunettes profilées encore sur la tête, les passagers récupèrent leurs planches à voile, de surf et de kitesurf et s’engouffrent aussitôt dans les 4x4 des hôtels. Le lendemain, ils se réveilleront dans un petit paradis, au milieu du Sahara occidental – à 500 km au sud des Canaries et à 400 km au nord de la frontière mauritanienne.


Dakhla pourrait passer pour une île, tant cette langue de sable au milieu de l’océan semble isolée. Il faut une demi-heure depuis l’aéroport pour atteindre les hôtels de la baie. En chemin, peut-être des touristes tiquent-ils sur les nombreux camions militaires et les checkpoints croisés sur la route. Mais la majorité d’entre eux est loin d’imaginer qu’ils s’apprêtent à rider non loin d’un mur plus grand que n’était celui de Berlin – 2700 km –, gardé par 120 000 militaires marocains et truffé de mines antipersonnel.

Stratégie marocaine
«On dirait le bruit des vagues», murmure Jules, 19 ans, qui peine à s’endormir le premier soir. Ici, la puissance du vent est incomparable: il souffle plus de 300 jours par an, s’enorgueillit la station balnéaire. C’est ce Graal que le jeune touriste est venu chercher, les conditions parfaites pour la glisse. Dix ans avant lui, son père faisait partie des premiers voyageurs qui plantaient leur tente sur ce spot alors confidentiel. Désormais, il y a presque des embouteillages de «kiteux» dans le désert, surtout en haute saison, d’avril à novembre.
Le lendemain matin, des centaines de cerfs-volants géants de toutes les couleurs se reflètent sur la lagune. Les plus expérimentés filent jusqu’à l’embouchure de l’océan. Dakhla s’est développée d’une manière exponentielle. Malgré son isolement, le spot est devenu un incontournable du circuit mondial. Un heureux hasard?
«Un leurre, une stratégie», corrige le député français Hervé Féron – auteur d’Un mur dans le désert, un documentaire qui défend le droit des Sahraouis à l’autodétermination. Le Maroc revendique depuis quarante ans sa souveraineté sur le Sahara occidental, dernier territoire en Afrique listé comme «non autonome» par les Nations Unies; et «dernière colonie d’Afrique», selon les indépendantistes, qui réclament l’avènement d’une République sahraouie.
En 1968, le Mouvement pour la libération du Sahara exige la fin de la colonisation par Madrid. Pacifiques au départ, certains indépendantistes s’engagent dans la lutte armée en 1973 au sein du Front Polisario. Deux ans plus tard, l’Espagne se retire et les révolutionnaires sahraouis changent d’adversaire. Une guerre de libération oppose le Polisario, financé par l’Algérie, à l’armée marocaine. Un cessez-le-feu est signé en 1991, sur la promesse d’un référendum d’autodétermination. Les casques bleus, en place depuis vingt-cinq ans, forment l’une des rares missions onusiennes à ne pas être habilitée à rapporter la violation des droits de l’homme. Leur présence est uniquement censée garantir l’organisation du référendum. Une promesse toujours plus lointaine.
La majorité est loin d’imaginer qu’ils s’apprêtent à rider non loin d’un mur plus grand que celui de Berlin.
D’autant que la tension monte dans la région. Fin août, à la suite d’incidents non loin de la frontière avec la Mauritanie, Ban Ki-moon, alors secrétaire général de l’ONU, s’est dit «profondément préoccupé» par la situation. Le porte-parole des Nations Unies Stéphane Dujarric a précisé que des «éléments armés des deux camps [avaient] maintenu leurs positions à environ 120 mètres les uns des autres» et que l’ONU redoutait «une reprise des hostilités, avec un risque d’implications régionales».

«Tu fais du kite et tu bouffes»
Ignorant tout de ce contexte explosif, le long de la lagune, les vacanciers s’essayent aux sensations fortes. L’adrénaline est presque palpable. Le vent, parfait, permet de réaliser toutes les figures les plus périlleuses, aussitôt immortalisées par les GoPro vissées aux casques.
Sur le plan d’eau se bousculent les vieux de la vieille et les novices, venus se frotter à la grande passion de Richard Branson, l’entrepreneur casse-cou à la tête de l’empire Virgin, qui ne jure plus que par le «kite». Celui-ci a d’ailleurs investi en 2013 dans la Coupe du monde de kitesurf qu’il avait fait démarrer à Dakhla.
La vie ici se veut simple. «Tu fais du kite et tu bouffes», résume l’un des habitués de l’Auberge des nomades du Sahara. Trentenaire comme la majorité d’une clientèle «à la cool», éternellement en maillot de bain, l’homme prend soin de son matériel comme de la prunelle de ses yeux. Et pour cause. Il faut compter 1000 euros minimum pour un kitesurf basique. Une vie simple certes, mais dont la plupart des mordus n’hésitent pas à dépenser de coquettes sommes pour bénéficier des dernières avancées technologiques sur un matériel toujours plus à la pointe, toujours plus fun, fluo, funky.
Dans les rares cas où le vent n’atteint pas la perfection attendue, des hôtels assurent des balades à cheval sur la plage ou une excursion dans le désert. Lors des repas, pris en commun dans la majorité des établissements, les camions militaires filant à toute allure aux abords du spot sont parfois évoqués entre les oranges à la cannelle et le thé à la menthe. «Je crois qu’il y a une base militaire», lâche un convive. «On parle de 3000 soldats», répond un autre. «Ah oui, quand même»… Interrogé sur le sujet, le gérant de l’auberge, Paulo – venu de Bordeaux pour travailler à Dakhla –, parle prudemment d’«annexion» par le Maroc.
Il faut faire attention avec les mots: en mars dernier, le secrétaire général de l’ONU en mission dans la région a considéré que le Maroc «occupait» le Sahara occidental, une déclaration qui a ouvert une grave crise diplomatique. Tous les civils de la mission de l’ONU au Sahara occidental ont été expulsés.
Le chauffeur de Paulo, un Sahraoui, garde lui aussi le silence. Car ceux qui le brisent en payent le prix. Membre de l’Association sahraouie des victimes de violations graves des droits humains commises par l’Etat du Maroc (ASVDH), Hassana Douihi a été arrêté et torturé en 2008 à Laâyoune. Son dossier a été suivi par l’ONG Human Rights Watch. L’homme de 52 ans dénonce une «répression totale et quotidienne»: «Les Sahraouis sont soumis à des disparitions forcées, à des emprisonnements abusifs assortis de torture, à un blocus informatif, à la violation des droits humains, à l’interdiction de manifester ou de se réunir dans les maisons, à la séparation des familles des deux côtés du mur.»

Discriminés
C’est souvent hors du pays que les langues se délient. Abdellahi lbikam, 28 ans, un Sahraoui résidant en France, était professeur de kitesurf à Dakhla. «J’y suis né. Un Français, Franck, m’a appris le kitesurf. J’ai voulu monter ma boîte, je n’ai jamais reçu l’autorisation des Marocains. Je suis parti après plusieurs incidents: en 2013, j’ai parlé à un journaliste irlandais et j’ai été viré de mon travail. Ensuite, mon cousin est mort en prison en 2014. Il était malade et personne ne l’a emmené à l’hôpital. J’avais peur pour ma vie.»
Alors qu’il vient d’obtenir l’asile politique à Paris, il parle aujourd’hui librement de la «marginalisation» qu’il a subie. «Beaucoup de jeunes Sahraouis ont des diplômes et ne sont embauchés nulle part. Que les Marocains organisent des compétitions de sport, des festivals, c’est une bonne idée. C’est bien le tourisme, mais on aimerait pouvoir y bosser. Il ne reste peut-être que deux professeurs de kitesurf sahraouis désormais.»
«La vitrine touristique est une manière de montrer au monde que le problème du Sahara occidental n’existe pas.»
L’un deux, A., s’est résolu à travailler au noir, proposant ses services en tant qu’indépendant. «Les hôtels ne veulent ou ne peuvent pas m’embaucher. Le seul qui m’emploie me paye 200 euros par mois pour un travail très physique, dans l’eau, sans papiers. Mais je n’en veux pas aux Marocains, beaucoup sont mes amis et eux aussi ont du mal à vivre. Je sais que c’est le gouvernement, une histoire de politique, dit-il. Dès que je peux, j’explique la situation aux  touristes à qui je donne des cours. C’est ma manière d’être libre et de vouloir que ma terre le soit, même si cette histoire leur importe peu, au final.»

Gagner l’opinion
Bay Mohamed Ali, désormais réfugié à Bordeaux où se trouve l’essentiel de la communauté sahraouie en France, s’emporte: «La vitrine touristique est une manière de montrer au monde que le problème du Sahara occidental n’existe pas. Une manière de confirmer la domination marocaine à 100%. Le vacancier sert de messager.»
L’ONG Western Sahara Resource Watch dénonce le «pillage» économique dont sont victimes les Sahraouis. Un «pillage» qui concerne le pétrole, les phosphates, l’agriculture et la pêche – les eaux qui bordent le Sahara occidental sont parmi les plus poissonneuses au monde. Le tourisme viendrait donc aujourd’hui compléter la liste, même si Dakhla est avant tout une affaire d’image. Pour le député Hervé Féron, Dakhla est un instrument de «soft power» pour le pouvoir marocain. «J’ai reçu le consul du Maroc et il m’a dit: ‘Venez, on vous invite.’ Mais ça n’a pas de sens, il ne nous montrerait que des endroits idylliques. La position de la France est lâche.»
Selon Stephen Zunes, professeur à l’université de San Francisco et coauteur d’un livre sur le Sahara occidental (Western Sahara. War, Nationalism and Conflict Irresolution), «le Maroc peut échapper à ses obligations légales car la France et les Etats-Unis bloquent les résolutions de l’ONU qui réclament l’autodétermination du peuple ou simplement l’observation des droits humains. Donc maintenant, le seul espoir est une campagne de la société civile, la potentielle action des citoyens français et américains.» Dans cette bataille de l’opinion, la ligne de front épouse de plus en plus la lagune paradisiaque de Dakhla. I

Notre reporter expulsé

Quand le lobbying ne suffit plus, la force est employée. A 5 heures du matin, sur ordre des renseignements généraux, le sous-préfet de Dakhla est venu chercher notre journaliste dans son bungalow, accompagné de gendarmes et de policiers. Leur ordre? Ne pas lui parler et l’emmener à l’aéroport. Malgré ses demandes, à aucun moment la journaliste mandatée par Le Courrier et nos confrères du Monde ne sera informée des motifs de l’arrestation. Elle ne pourra pas non plus rencontrer un officiel marocain ou un juge pour être expulsée en bonne et due forme.
Journalistes, avocats et même députés européens… selon l’Association française d’amitié et de solidarité avec les peuples d’Afrique, Camille Lavoix est la 145e personne expulsée de la sorte depuis avril 2014. Une violation inadmissible de la liberté d’informer dénoncée tant par Le Courrier que par le quotidien vespéral dans son édition du week-end. CO
Le Courrier

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