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mardi 22 novembre 2016

Au Maroc, la disparition des écoles publiques accélère la marchandisation de l’éducation



Face à la crise de l’enseignement, les établissements privés fleurissent dans les grandes villes. La qualité n’est pas toujours au rendez-vous.


Dans une classe d’arabe, à Rabat, en mai 2014.

En 2015, Salim et ses camarades ont été chassés de l’école Ibnou Abbad, un établissement primaire public du centre de Casablanca. « Du jour au lendemain, ils ont rasé l’école et entassé les élèves dans d’autres établissements où ils sont désormais cinquante par classe », raconte la mère de cet élève de CM1. Un an plus tard, le site a été transformé en résidence universitaire privée. Dans ce quartier, quatre autres écoles primaires ont subi le même sort : vendues à des groupes immobiliers attirés par le prix du foncier, parfois abandonnées ou squattées par des sans-abri.

Au total, plus de 200 écoles publiques ont fermé leurs portes depuis 2008 au Maroc, dont 135 établissements primaires, principalement dans les grandes villes, à Casablanca et à Rabat. Des centaines d’enfants ont été envoyés dans d’autres établissements où les classes peuvent atteindre jusqu’à 70 élèves.


  Selon le ministère de l’éducation nationale marocain, la baisse de l’indice de fécondité en milieu urbain a fait diminuer le nombre d’élèves et contraint l’Etat à fermer les établissements jugés peu remplis, donc trop coûteux. « On ferme les écoles pour des raisons de non-rentabilité, comme si l’éducation publique était une entreprise, regrette un ancien haut responsable de l’éducation nationale. C’est l’offre qui doit attirer la demande, pas l’inverse ! »

Un secteur public en faillite

Les écoles privées, elles, fleurissent un peu partout dans les grandes villes, profitant de la mauvaise image du système public pour créer un marché compétitif. Au niveau primaire, la scolarisation privée est passée de 4 % en 1999 à 15 % en 2015, selon les chiffres du ministère. « Dans les grandes villes, 70 % à 80 % des élèves sont scolarisés dans le privé », affirme Sylvain Aubry, du centre de recherche Global Initiative for Economic, Social and Cultural Rights, auteur d’une étude sur l’éducation au Maroc. Perçues comme une alternative à un secteur public en faillite, ces écoles attirent de plus en plus de familles défavorisées qui fuient les établissements publics dans l’espoir d’offrir un avenir meilleur à leurs enfants.
Kenza, une mère célibataire de 32 ans qui vit à Casablanca, a décidé de retirer ses deux enfants de l’école publique le jour où elle a retrouvé sa fille de 8 ans errant en pleine journée dans la rue, sans surveillance. Depuis, elle se sacrifie tous les mois pour payer des frais de scolarité : « S’il le faut, je ne mange pas. Mais je n’ai pas le choix. » Les associations estiment que, comme Kenza, de nombreuses familles consacrent 30 % voire 40 % de leur maigre salaire à la scolarisation des enfants, alors que l’école publique est gratuite au Maroc. Avec un budget de 46 milliards de dirhams (plus de 4 milliards d’euros) alloué à l’éducation, soit environ 6 % du PIB marocain, l’Etat dispose des moyens nécessaires pour assurer un accès à l’école pour tous. « Nous payons des impôts, c’est notre droit. Pourtant, tout le monde fuit le public », s’indigne la jeune mère.
Les raisons sont multiples. « Bâtiments en ruine, classes surchargées, professeurs absents, violence, les établissements publics sont dans un état lamentable », témoigne Yamna Taltit, de l’association Bayti, qui œuvre pour les droits des enfants. Dans certaines écoles, les sanitaires cassés n’ont jamais été remplacés et le manque d’hygiène pousse les élèves, en particulier les jeunes filles pendant leurs règles, à quitter l’école ou à s’absenter. A l’intérieur des classes, les effectifs lourds pèsent sur la qualité de l’enseignement. « Ils sont une soixantaine d’élèves par classe, ajoute Mme Taltit. Comment un instituteur peut-il enseigner dans ces conditions ? »

Des matières supprimées

A la rentrée scolaire, plus de 12 000 enseignants manquaient à l’appel, dont 6 700 partis en retraite anticipée à la suite de la nouvelle réforme des retraites. « On m’a demandé d’enseigner l’arabe pour combler le vide », révèle un professeur de mathématiques d’une école primaire dans le quartier Hay Mohammadi, à Casablanca. Cette année, certaines matières y ont été supprimées « provisoirement », témoigne l’enseignant : « La gym, les langues vivantes ou encore l’informatique ont été mises de côté. » Face aux nombreuses protestations, le ministère de l’éducation nationale a annoncé début novembre le recrutement de 11 000 enseignants sous contrats à durée déterminée. « En réalité, ces mesures ne peuvent qu’affaiblir davantage la qualité de l’enseignement, car elles vont placer le corps enseignant dans des conditions précaires », déplore Yamna Taltit.
Face à la crise de l’enseignement public, le marché de l’éducation privée s’est développé de manière totalement anarchique. Les frais de scolarité ne sont pas régulés, les établissements peu contrôlés. Beaucoup d’écoles privées bon marché ont ainsi vu le jour dans les quartiers populaires des grandes villes, creusant davantage les inégalités. « Ces écoles sont souvent de très mauvaise qualité et beaucoup d’espoirs sont déçus », précise Sylvain Aubry.
Pour la députée Khadija Yamlahi, également présidente de l’association Forum de la famille marocaine, « le gouvernement a laissé se propager cette mauvaise image dont souffre l’école publique afin de réduire son rôle au profit du secteur privé ». Le premier ministre Abdelilah Benkirane, membre du Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste), avait d’ailleurs déclaré en 2014 que « le rôle de l’Etat doit se limiter à assister les opérateurs privés qui veulent s’engager dans ces secteurs [santé et enseignement] ».

25 % de scolarisation privée à l’horizon 2024

L’Etat marocain encourage depuis plus de dix ans la venue des groupes scolaires privés, notamment à travers des mesures d’incitation fiscale. Dans la Charte de l’éducation et de l’enseignement de 2008, le gouvernement, soutenu par des organisations telle que la Banque africaine de développement (BAD), s’était ainsi fixé pour objectif d’atteindre 25 % de scolarisation privée à l’horizon 2024, tous âges confondus. « Alors que l’éducation publique dominait autrefois au Maroc, le gouvernement est passé à un enseignement privé à but lucratif de manière assez subtile, sans prévenir les gens, sans débat », analyse le chercheur Sylvain Aubry.
En 2014, un comité d’experts des Nations unies, chargé de surveiller la mise en œuvre de la Convention des droits de l’enfant, avait dénoncé le manquement du Maroc à ses obligations juridiques. Malgré la mise en garde de l’ONU, le gouvernement a instauré des partenariats public-privé éducatifs, prévus dès la rentrée 2017. « Le ministère prétend vouloir réguler le secteur privé. En réalité, ce système favorise son développement », dénonce M. Aubry. Conçue sur le modèle du Chili, la méthode consiste à créer un réseau d’écoles privées partenaires auxquelles l’Etat mettrait à disposition les locaux publics désaffectés. Une centaine d’écoles abandonnées pourraient ainsi tomber aux mains du secteur privé.

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