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vendredi 22 juillet 2011

Maroc : Une enquête au pays de Khattabi

Par Aïcha Akalay, envoyée spéciale à Al Hoceïma. Tel Quel Magzaine, 22/7/2011

Le 20 février, cinq Hoceïmis sont morts dans des conditions encore non élucidées. Dans la ville, la contestation ne faiblit pas et les familles des victimes, ainsi qu’une partie des habitants, accusent l’Etat d’être responsable de leur mort.

Aïcha Akalay,envoyée spéciale du magzaine TEL QUEL, est allée à Al Hoceïma à la rencontre des familles et amis des victimes.

Il est 20 h sur la place centrale d’Al Hoceïma lorsque retentit l’hymne national. Ce dimanche 10 juillet, le Mouvement du 20 février a du mal à faire porter sa voix, étouffée par les baffles des baltajias. Quand les uns appellent à plus de démocratie et de justice sociale, les autres répondent “oui à la Constitution”, et tant pis si le “oui” a déjà enregistré un score stalinien. Même si l’ambiance est bon enfant et qu’aucun heurt n’a été enregistré ce jour-là, la tension dans la ville est palpable. La capitale du Rif totalise le plus grand nombre de morts depuis le début des contestations dans le pays.

Pour mémoire, après les manifestations du 20 février, cinq cadavres calcinés avaient été découverts dans une agence bancaire incendiée. La vérité n’a toujours pas été établie sur les circonstances de ces morts et les familles des victimes crient au scandale. De nombreuses zones d’ombre dans cette affaire poussent les familles, le Mouvement du 20 février, les acteurs associatifs et une bonne partie de la ville à désigner l’Etat comme responsable. “Al makhzen kay ktal” (le Makhzen tue), scandaient les manifestants lors de la dernière mobilisation du Mouvement du 20.

Le jour du drame
Dans tous les taxis de la ville, on ne parle que de ces cinq jeunes, morts il y a plus de quatre mois, dans des conditions qui restent mystérieuses pour les Hoceïmis. On le sait bien, les taxis donnent souvent la température d’une ville. Le 20 février, au lancement de la contestation, 50 000 personnes défilaient dans les rues d’Al Hoceïma selon les organisateurs, et seulement 4000 selon les autorités. “La marche s’est très bien déroulée jusqu’à la moitié de l’après-midi. Beaucoup de tribus du Rif ont rejoint Al Hoceïma, c’était une véritable démonstration de force. Les gens voulaient régler leurs comptes, notamment avec le PAM qui se vante de contrôler la région”, témoigne Ahmed Belaichi, activiste local. La ville bascule dans le chaos à partir de 16h. Des banques brûlent et des bâtiments publics sont attaqués, dont la municipalité et le commissariat de police. “Les fauteurs de trouble étaient peu nombreux mais ont causé beaucoup de dégâts. Ils brûlaient le matériel de la municipalité au beau milieu de la route sans être inquiétés. J’ai vu des citoyens protéger les bâtiments publics mais aucune trace des forces de l’ordre. Elles avaient déserté”, raconte Belaichi. Le responsable régional de l’AMDH, Ali Belmezian, dénonce lui aussi l’absence des autorités lorsque la ville a été prise d’assaut par les casseurs. Les organisateurs de la marche avaient prévenu commerces et riverains pour qu’ils rentrent chez eux et se barricadent. Lorsque la police s’en mêle enfin et après plus d’une heure d’affrontements, la ville apprend la découverte d’un cadavre calciné dans une agence bancaire sur le boulevard Mohammed V, l’une des quatre avenues principales d’Al Hoceïma. Le lendemain matin, la Protection civile déclare avoir trouvé quatre autres cadavres, qui auraient péri dans la même agence lors d’un deuxième feu déclenché tard dans la nuit. A partir du 21 février et pendant un mois, Al Hoceïma est occupée par l’armée et plus personne ne peut manifester.

Zones d’ombre
Début mars, les familles des victimes apprennent par une déclaration du ministre de l’Intérieur à la télévision que les corps ont été identifiés et que “le Parquet de la Cour d’appel de la ville a reçu les résultats des deux autopsies qu’il avait ordonnées et qui confirment que la mort est due à l’incendie”, selon le communiqué du département de Taïeb Cherkaoui. Ces corps sont ceux de Jamal, Nabil, Jaouad, Sami et Imad (voir encadré), selon les conclusions des tests ADN. Pour les familles, à qui les autorités de la ville et le procureur général n’ont fourni aucune explication, beaucoup trop de questions restent en suspens. “On accuse nos enfants d’être entrés dans la banque pour voler. Or ils ne se connaissaient pas entre eux, ils ne sont pas du même quartier et n’ont pas le même âge. Que faisaient-ils ensemble ?”, s’interroge Mohamed Jaâfar, le père d’une des victimes. “Leur seul point commun, c’est d’appartenir à la même tranche d’âge que les jeunes qui ont été arrêtés par la police ce soir-là”, souligne Mohamed, coordinateur du Mouvement du 20 février à Al Hoceïma.
Les cinq familles ont toutes perdu contact avec les victimes aux alentours de 20h le soir du drame. Parmi les jeunes arrêtés ce soir-là, “plusieurs personnes m’ont confirmé avoir vu mon frère au commissariat aux environs de cette heure-là”, assure Fadoua El Oulkadi, sœur d’une des victimes. Pour les familles, leurs enfants, frères et maris décédés ont été arrêtés le 20 février, emmenés au commissariat et assassinés, puis jetés dans le feu. “Mon mari n’est pas un voleur et je suis persuadée que c’est le Makhzen qui l’a tué”, incrimine Hanane Salmi, épouse de Jamal. L’accusation portée par cette jeune femme est grave et fait froid dans le dos. Elle est pourtant partagée par bon nombre d’habitants à Al Hoceïma. L’enquête menée par les autorités n’a toujours rien donné et personne ne sait, à ce jour, qui a déclenché l’incendie dans l’agence bancaire. Une chose est sûre, “il y a un silence suspect autour de cette affaire et on a l’impression qu’il y a une volonté de l’étouffer”, s’inquiète Ali Belmezian. Des doutes ont aussi été exprimés par le président de la région et élu PAM, Mohamed Boudraa. Il a remis en cause l’explication officielle du décès des 5 jeunes dans la presse rifaine, avant de se rétracter quelques jours plus tard.

Justice à la traîne 
 Témoignages :

Aujourd’hui, les familles sont désemparées et la ville peine à retrouver son calme. Vendredi 8 juillet, les concerts organisés par Maroc Telecom dans la ville ont été interrompus. “Nous n’avons pas le cœur à danser ou chanter. Nous voulons la vérité sur la mort de nos proches”, explique Fadoua El Oulkadi qui, avec l’aide des jeunes du 20 février et des autres familles, a organisé une fronde contre les festivités de l’opérateur téléphonique. Résultat : la ville a dû arrêter le festival pour éviter tout débordement. Les lieux du drame ne peuvent plus aider à faire avancer l’enquête, car “l’agence a lancé des travaux deux jours après le drame, ce qui a détruit tous les indices potentiels. ça n’a pas dérangé les autorités”, s’indigne Belmezian. Sur l’avenue où trône l’agence bancaire aujourd’hui toute neuve, il y a trois autres agences proches qui possèdent des caméras de surveillance. Les familles ont demandé à visualiser les vidéos, “mais le procureur général nous a répondu que si nous voulions les voir, il fallait aussi assumer les 20 millions de pertes qui ont été causés à la banque par l’incendie”, attestent Mohamed Jaâfar et Hanane Salmi. TelQuel a soumis au ministère de la Justice une demande d’entretien avec le procureur général d’Al Hoceïma, mais elle est restée sans suite. En début de semaine, les familles ont déposé une plainte auprès de la Cour d’appel pour que la lumière soit faite sur la mort de leurs proches et avoir accès aux rapports d’autopsie ainsi qu’aux vidéos de surveillance des banques. Dans ce bout du Rif, on pense encore que le pouvoir central délaisse la région. Ces morts non élucidées ne font qu’alimenter ce sentiment, parfois légitime.

Victimes. Qui étaient-ils ?


Jamal Salmi : Ce couturier âgé de 24 ans venait de fêter sa première année de mariage. Il est sorti le dimanche 20 février voir le match du Barça et soutenir les Catalans. Il a été vu une dernière fois aux alentours de 20 h, allant acheter du pain.

Nabil Jaâfar : Il suivait une formation professionnelle et prévoyait d’aller s’installer à l’étranger chez son oncle pour travailler. A 19 ans, il avait son permis de conduire et était très pieux selon sa famille. Un ami atteste l’avoir vu une dernière fois vers 20 h, lorsqu’une estafette s’est mise à leur poursuite.

Jaouad Benkaddour : Ce jeune homme de 26 ans était serveur dans un café qui possède la plus belle vue d’Al Hoceïma. Il est sorti de chez lui le 20 février pour voir ce qu’il se passait dans la ville. A partir de 19h, il n’était plus joignable par téléphone. Selon la famille de Jaouad, le cadavre qui leur a été remis n’est pas celui du jeune homme.

Sami El Bouazzaoui : Âgé de 17 ans, il est le plus jeune des cinq. Issu d’une famille relativement aisée, il est décrit comme un garçon sans problèmes et bien dans ses baskets. Il aurait été vu une dernière fois sur une avenue de la ville avec des policiers aux trousses.

Imad El Oulkadi : A 19 ans, il travaillait au port de la ville et sur les marchés. Le jour de sa disparition, il a ramené du poisson à sa famille avant de sortir voir le match de foot. Selon sa sœur, vers 21h, il a été interpellé par la police en compagnie de son ami Adil.
(editing et illustrations: mamfakinch)

voir aussi sur solidmar 16/4/2011

Le makhzen, de l’effondrement à l’agonie

 Par Rachid Cherriet, Lakome, Chroniques d'opinion, 22/7/2011 .
A milieu des années 1990 le roi Hassan II du Maroc avait annoncé que le Maroc était au bord de la crise cardiaque. Sur le coup, nous n’avions pas bien saisi s’il pensait à la politique, à l’économie ou au système du Makhzen qui coiffait de sa tutelle le Maroc et les Marocains. Pour comprendre le fond de sa pensée, il fallait bien connaitre la scène politique marocaine. Quinze ans après, le makhzen est confronté directement à une crise sans précédent : Sa tête est mise à prix par la rue qui manifeste depuis six mois à travers tout le pays. « Makhzen dégage » n'est pas seulement un slogan politique, mais une traduction fidèle de son pitoyable état !

Approche de l’effondrement du Makhzen
Cette approche repose sur le constat que le makhzen est une entité politique, ce qui autorise à faire appel à la logique de l'effondrement des États et des entités politiques, phénomène analysé en profondeur par Ibn Khaldoun qui a conçu l’analogie avec les stades de la vie de l’être biologique: petite enfance, jeunesse, âge adulte, et enfin la vieillesse qui précède la mort naturelle.

Ce déroulement passe par cinq phases :
-phase I: Émergence du jeune État sur les ruines d'un état antérieur.

-phase II : Monopole du pouvoir après élimination de ses concurrents, y compris ceux impliqués dans sa création (indépendance/révolution qui broie ses propres leaders)

-phase III : Confort et prospérité.

-phase IV: Baisse de l’alerte et somnolence.

-phase V : Spirale de crises et perte du prestige, effondrement enfin disparition.

Conformément à cette vision, le makhzen dont l’âge approche les quatre siècles, vit aujourd’hui sa cinquième phase Khaldounienne, celle de la décomposition et l’effondrement. Les symptômes de cette phase sont les suivants :

- La force du makhzen a toujours été la faiblesse de ses adversaires, surtout au niveau des ramifications populaires, où il a œuvré pour exclure ses opposants, que ce soit au niveau géographique (les zones non soumises sont qualifiées de zone siba) ou au niveau patriotique quand il faut les diaboliser en les accusant de vivre en dehors du consensus national. Actuellement, c’est le contraire qui se produit : la colère populaire est généralisée à toutes les régions du pays impliquées.

-La crainte commune du makhzen s’est dissipée : l’idée du makhzen omnipotent, tout-puissant et capable de trouver des solutions à toutes le crises, est largement écornée.

-Le prestige s’est affaibli : l’image du makhzen invincible n'est pas nécessairement due à la force et à la puissance, elle est aussi morale et symbolique.

- L'incapacité du makhzen à produire une nouvelle élite à l’époque du tout numérique, du Facebook et de réseaux sociaux. Les élites traditionnelles essaient de rattraper leur retard mais avec la mentalité des années 1950 et 1960.

-L’incapacité du makhzen pour trouver les réponses à l'époque actuelle, encore moins pour le futur proche : il se concentre sur les réponses politiques et néglige les enjeux de société dans leur globalité.

-L’action du makhzen s’est déplacé de l’initiative à la réaction défensive, alors qu’auparavant il monopolisait les initiatives et façonnait à sa guise ainsi l’espace social et politique. Aujourd’hui, il est juste un acteur parmi tant d’autres. Pire, c’est un acteur détesté.

-L'opposition généralisée au makhzen n’est plus localisée : les villes, grandes et petites, les villages et les localités les plus reculées (on a atteint le chiffre de 110) répètent simultanément mêmes les slogans magasin « makhzen dégage ».

-L’incapacité du makhzen à contenir ses adversaires malgré sa machine de propagande qui perd de son efficacité. Les symboles de l’autorité (cheikh, moqaddem, pacha, caid) et les médias ( TV, radio, presse écrite publique et partisane) ne sont plus capables d’encadrer et orienter l'opinion publique en raison de l'émergence de médias alternatifs citoyens.

-La jeunesse, force motrice de la protestation, et aussi première victime de la crise et de l’absence de démocratie et de justice sociale et proie au chômage, se trouve face à un makhzen vieilli. Deux logiques antagonistes et deux vitesses de fonctionnement : la célérité numérique face à la machine traditionnelle makhzénienne. Le langage du présent et de l'avenir contre le vocabulaire périmé du passé.

Psychologie de l’agonie du Makhzen
L’approche de cette agonie se base sur l'hypothèse que le makhzen est un système social avec une facette politique et historique complexe, qui domestique la société et avorte toute vision alternative en dehors de la sienne. Il est erroné de croire qu’elle se limite au champ politique : sa puissance se trouve aussi dans le monopole de la véritable histoire du Maroc des quatre derniers siècles, et sa prétention à incarner la vraie religion et la condition pour la préservation du culte musulman au Maroc. Or, c’est une escroquerie, car l'Islam est avant tout une croyance et une partie de l’identité des marocains qui ne disparait pas quand un pouvoir dynastique remplace un autre ou si un régime fait place à un autre d’une nature différente. Après la chute des royaumes Idrisside, Almoravide et Almohade, l’islam ne s’est pas évaporé…

L’agonie est une phase de la vie de toute entité politique qui est passée par la petite enfance, la jeunesse, l’âge adulte et enfin la vieillesse. L’agonie n'est pas simplement une description politique superficielle ou une exagération, c’est un fait historico-biologique dont les symptômes sont les suivants :

-Absence de temps-makhzen: avant, le makhzen prenait l’initiative et l’autre absorbe et réagit. Aujourd’hui, c’est l’inverse car le makhzen se contente de réagir. Comme il n’a pas l’habitude, le fait de perdre l’initiative le pousse à commettre une série d’erreurs inhabituelles et parfois fatales.

-Expiration de la date de validité : le makhzen devenu stérile, ne produit plus de nouveau projet de société sans pouvoir maintenir l'unanimité forcée qui opérait par dichotomie : zone makhzen / zone siba, inclusion /exclusion par rapport au sein du consensus national. Or comme le makhzen ne sait vivre que dans un modèle de société qu’il a produit lui-même, se retrouver avec des projets en dehors de son agenda et de sa nature monopolisatrice et hégémonique signifie la mort naturelle.

La force du makhzen a toujours résidé dans sa capacité à maîtriser les opposants, les domestiquer et les exclure de la mobilisation populaire et neutraliser autant que possible. Cependant, cette fois-ci la mobilisation contre lui a été trop grande et s’est répandu à travers le pays entier, alors que les élites politiques traditionnelles sont devenues boudées du peuple et objet de méfiance. D’où le boycott populaire du référendum constitutionnel, malgré la mobilisation de moyens médiatiques officiels énormes, et malgré l’entrée en scène de l'institution royale elle-même qui a renoncé ainsi à sa vocation d’arbitrage ! En effet, dans les milieux précaires, le débat autour de la constitution a été réduit à l’obligation de voter Oui en faveur du roi lui-même! Ce qui en dit long sur la profondeur de la crise mortelle qui secoue le makhzen. Ce dernier, affaibli par la mobilisation populaire, a cherché du secours auprès de voyous et de mercenaires qu’il a recruté à la hâte pour tenter d’intimider les forces de changement qui aspirent à la vraie démocratie et à la justice sociale. Ceci n’a fait qu’exacerber les ressentiments anti-makhzen au sein du mouvement du 20 février et parmi ses sympathisants.

Une mort lente mais certaine
Chaque peuple a sa propre culture de la mort et de l’agonie. Le makhzen s’est distingué par un talent et une ruse exemplaires, en appliquant les techniques de la mort lente à ses adversaires. Il est champion des coups bas et des frappes sophistiquées qui ne laissent pas de trace. Il a aussi souvent joué cyniquement avec le facteur temps, étant doué pour appliquer le dicton anglais slow but sure ! Aujourd’hui, le destin lui fait déguster de la même coupe!

Il reçoit des coups humiliants et mortels sous forme de rejet populaire vis à vis de toutes ses initiatives, il perd son sang-froid en entendant les cris de protestation contre ses politiques et ses hommes, il ne peut plus se concentrer alors que le temps joue contre lui et sa répression ne suffit plus puisque chaque jour un nouveau front politique ou social est ouvert ici ou là. Il est vulnérable alors que la colère de la rue est sans précédent, d’où sa récente tendance à sous-traiter un peu de violence en payant des anciens condamnés et des mercenaires, ce qui s’est avéré contre-productif et a alimenté l’hostilité des manifestants.

Le magasin est en train de mourir tranquillement et en silence. Cela peut choquer car les gens s’attendent plutôt à un brouhaha ou vacarme assourdissant. Reste une question : quand va-t-il rendre l’âme ? Va-t-il se résigner ou va-t-il se débattre et s’agiter lors de ses derniers souffles ? Quoi qu’il en soit, la morale islamique nous apprend que nous devons rester dignes devant la mort, même s’il s’agit de celle d’un adversaire, et prier pour que ses derniers instants soient les plus paisibles possibles.


Traduit de l’arabe par Ahmed Benseddik
http://fr.lakome.com/opinion/62-chroniques-dopinion/563-le-makhzen-de-leffondrement-a-lagonie.html

La Réforme constitutionnelle au Maroc : au-delà des 98,5% de oui, un échec pour la monarchie

Par Lucile Daumas, Lakome Chronique d'opinion, 19/7/2011

. Lorsque le 9 mars Mohamed VI annonce à la télévision qu’il va réformer la constitution, il n’ a qu’une idée en tête. Quelques jours auparavant, ses collègues Ben Ali et Mubarak ont été chassés du pouvoir par leurs peuples respectifs. Au Maroc, la rue gronde également.

Le 20 février une poignée de jeunes a pu faire descendre dans la rue des milliers de manifestants, dans plusieurs dizaines de villes. Proposer une réforme de la constitution a un triple avantage : essayer de désamorcer un mouvement encore naissant en répondant à l’ une des revendications-phare des manifestants ; accréditer la thèse d’une « exception » marocaine, d’un Maroc où des rouages de débat démocratique fonctionneraient et où la rue serait entendue ; déplacer l’espace du débat de la rue vers des commissions plus feutrées et au final vers les urnes. Des lieux où les autorités sont plus à l’aise qu’un jeune mouvement revendiquant une farouche indépendance vis-à-vis des partis.

L’idée a plu auprès des partis, compromis depuis des décennies avec le Palais. Tous ont célébré le lendemain « la révolution du Roi et du peuple ». Elle a plu aussi auprès des chancelleries occidentales qui ont appuyé avec ferveur la proposition royale. Enfin un régime-ami qui offre une image présentable ! Mais l’idée n’a pas plu aux marocains et le 20 mars, la deuxième grande manifestation nationale du mouvement s’est étendue à plus d’une centaine de villes et a connu une participation beaucoup plus massive que celle du 20 février, des centaines de milliers de personnes.

En effet, tout le processus de réforme constitutionnelle reste sous contrôle royal qui nomme la commission ad hoc et fixe dès le départ les points sur lesquels il pourra y avoir réforme. La réponse est immédiate : « Pas de constitution en l’absence des populations ».

En outre, la réforme constitutionnelle est inséparable des autres revendications minimales élaborées par le mouvement du 20 février : arrêt de la corruption, indépendance de la justice, liberté de la presse, création d’emplois, justice sociale et répartition des richesses. Or le Palais répond à une seule des revendications, alors que les manifestants sont surtout animés d’une soif de liberté, de dignité, d’un besoin irrépressible faire entendre la volonté populaire.

Aussi, cette « bonne idée » n’a pas suffi à apaiser la colère des marocain(e)s qui désormais descendent dans la rue toutes les semaines, sur un fond de luttes sociales exacerbées : chômeurs, postiers, cheminots, médecins, enseignants, soldats anciens-prisonniers du Polisario, handicapés, imams des mosquées (une grande première !), mineurs, bidonvillois, et tant d’autres, multiplient les protestations, tolérées ou matraquées, selon les cas.

Dans ce contexte, le débat constitutionnel, s’il passionne les partis et corps constitués, ne fait guère florès auprès des autres catégories de la population. Parallèlement le printemps arabe se couvre de multiples tâches d’ombre et les images projetées en boucle par Al Jazeera, sont moins exaltantes que celles de janvier et février. Les dictateurs sont tombés, mais les mêmes équipes sont toujours aux postes de commandement. En Libye, au Yemen, en Syrie, la répression est sanglante. Il apparait clairement que la voie de la liberté est pavée d’embûches et que la route sera longue.

Le pouvoir marocain pense, dans ces circonstances, pouvoir stopper le mouvement. La répression, rarement frontale, s’étend, insidieuse, touche les militants, les journalistes, à leur poste de travail, les autorités locales multiplient les intimidations, allant jusqu’à passer dans les maisons pour dissuader les gens de sortir dans la rue. Des nervis, issus du lumpen (les fameux baltagis) et des policers en civil, remplacent les uniformes. Les matraques, les pierres, les cables électriques jaillissent des poches sans que les manifestants puissent les voir venir. La police protège les attaquants.

Parallèlement, la commission de réforme constitutionnelle accouche d’un texte qui apporte peu d’ouvertures par rapport à la constitution précédente. Le Roi reste le Commandeur des croyants, il contrôle tous les rouages importants de l’Etat, préside le Conseil supérieur de la Magistrature et le Conseil Supérieur de la Sécurité, est le chef suprême de l’Armée. Il nomme les grands commis, préside le Conseil des ministres. Il promulgue les lois. Pire encore, les multiples conseils et organismes qu’il a créés et qui n’ont de comptes à rendre qu’au Roi, sont légitimés par la nouvelle constitution, qui intègre aussi les fondamentaux des politiques libérales (privatisations, libre concurrence… ) Enfin, l’Islam reste religion d’Etat et la liberté de conscience n’est pas reconnue. La reconnaissance de la langue Amazigh comme langue officielle (mais pas au même titre que l’arabe) et la nécessité pour le Roi de choisir son premier ministre au sein du parti majoritaire lors des élections législatives ne suffisent pas à conférer au nouveau texte un statut de Constitution démocratique et populaire.

En outre, les conditions dans lesquelles s’est déroulée la campagne référendaire bouclée en 10 jours (liberté d’expression pour les seuls tenants du OUI, subventions démesurées aux partis prônant le OUI, mobilisation de tous les moyens de propagande publics et privés, par l’argent ou et la coercition, interdiction et perturbation violente des manifestations pro-boycott par des éléments organisés et protégés par la police)# ont rappelé aux anciens l’atmosphère lourde des années Hassan II. Le déroulement du vote lui-même, entaché de multiples irrégularités (propagande du OUI jusque dans les salles de vote, non vérification des cartes d’électeurs, non signature des registres, etc.) est venu contrecarrer post ante les termes mêmes de la constitution, garante du pluralisme, d’élections libres et transparentes. Les résultats, dignes d’une république bananière, 98,5% de OUI, traduisent bien cette mascarade de référendum, transformé explicitement en plébiscite pour le Roi. C’est un échec cuisant pour une monarchie qui a jusque là voulu vendre une image de monarque éclairé, démocrate. Les manifestants ne s’y sont pas trompés. Deux jours après ils redescendent dans la rue, continuent à demander la fin du despotisme et clament désormais « Vive le peuple ! ». Seuls les gouvernements occidentaux n’ont rien voulu voir, trop empressés de soutenir contre vents et marées, le régime marocain, garant de la pérennité de leurs intérêts et de ceux de leurs entreprises. La même cécité que pour les régimes tunisien et égyptien…. avant leur chute !

Loin d’avoir apaisé la colère de la rue, la Réforme constitutionnelle donne la preuve du refus de la monarchie de céder le moindre pouce de son pouvoir et de répondre un tant soit peu aux revendications démocratiques, économiques et sociales du peuple marocain. Dans la conjoncture actuelle, ce n’est pas une preuve de force, mais bien une preuve d’échec. Dans les rues, les manifestants annoncent « ceci n’est qu’un début, nous ne lâcherons pas ! ».

11/07/2011

Lucile Daumas

Attac Maroc
http://fr.lakome.com/opinion/62-chroniques-dopinion/556-la-reforme-constitutionnelle-au-maroc-au-dela-des-985-de-oui-un-echec-pour-la-monarchie.html

jeudi 21 juillet 2011

Slogan du 20 février : La démocratie, c'est autre chose...

Par Larbi  21/7/ 2011
Vous avez remarqué, vous, depuis la parodie de référendum plébiscitaire sur la constitution 
Mohammed VI, un quelconque changement ?

Tenez… hier, le tribunal de première instance de Marrakech a encore une fois reporté le procès d’Ilham Hasnouni . Cette étudiante de 21 ans est incarcérée depuis dix mois dans la prison de Boulmharez et est poursuivie pour les chefs d’inculpation « courants » : rassemblement non autorisé, destruction des biens de l’Etat, … et toutes ces choses-là dont l’Etat rancunier a le brevet autoritaire. Ilham prend le relais de Zahra Boudkour, autre victime de la même machination judiciaire, et devient la plus jeune détenue politique. Lundi, le père d’Ilham a tiré un signal d’alarme « Ma fille a perdu beaucoup de poids. J’ai du mal à la reconnaître. Ses conditions de détentions sont particulièrement pénibles ».

Dimanche jour de manifestation du mouvement 20 février. A Casablanca l’Etat, et ses relais locaux, ont envoyé leurs baltajiyas s’attaquer violemment aux manifestants dans une chasse à l’homme punitive et l’auteur de ces lignes en a été un témoin oculaire. Mais passons, ce sont les risques du métier comme dirait l’autre. Ce qui est plus intolérable c’est de prendre les Marocains pour des débiles mentaux, au mieux pour des arriérés, dans les dépêches de l’agence publique et les journaux des télévisions de l’Etat. Ces derniers ont sans scrupules fait disparaître ces nombreuses manifestations du 20 février à la faveur d’autres imaginaires et «massives » approuvant la constitution ! Personne n’est dupe et tout le monde sait que cette propagande est ridicule et mensongère mêmes ceux qui ont écrit ou lu ces dépêches. Mais, serait-ce une fatalité, tout le monde s’accommode cette situation et pas un, je parle des procureurs du mouvement 20 février, n’a les couilles pour dire Stop ça ne peut plus continuer comme ça, avec cette infantilisation-là.

L’Etat voyou n’hésitant devant rien, ne reculant devant rien a poussé le cynisme à son paroxysme et ridiculisé des réciteurs du coran. 1900 Alems ont été ramenés à Rabat au motif de réciter le coran dans le Mausolée Mohammed V. Quelle a été leur surprise quand ils ont découvert qu’ils ont été embarqués dans une manifestation anti 20 février, mouvement dont ils ignoraient probablement l’existence. Je n’invente rien, ce sont ces hommes de religions qui témoignent de cette mascarade :
http://youtu.be/gwNpNHi7b8k

Lundi toujours, le roi Mohammed Vl se baladait ostensiblement à El Hoceima en compagnie d’un certain Fouad Ali EL Himma dont les manifestants demandaient chaque dimanche l’éloignement de la scène publique. Serait-il inconvenant de dire que ce « message royal » sonnait comme un bras d’honneur à ceux qui, las de la mainmise de l’ami du roi sur les affaires et la politique, le sommait de dégager, ou du moins, s’il a un peu de dignité, de se faire discret ?

Vint mardi où l’on apprend que le pouvoir est décidément incapable de changer. Comme libérées par le référendum plébiscitaire, les autorités marocaines renoué avec les interdictions de la presse, et cette fois c’est le « Courrier international* » qui en fait les frais. Quel a été l’horrible crime ? Cette « horrible caricature » :

Rien n’a donc changé… le pouvoir et sa « monarchie constitutionnelle, démocratique, parlementaire et social » en sont encore au 19 février. Coup de blues, là ? Non, c’est la machine à applaudir qui devrait en avoir et constater qu’il serait bien temps de se préoccuper des signes inquiétants que le pouvoir ne se gêne plus à envoyer.

Post-scriptum. Une lettre « 20 février » finira toujours par arriver à destination. C’est ce que nous apprend Reuters qui raconte l’histoire d’une lettre d’amour qui vient d’arriver à destination, 53 ans après avoir été postée en 1958, le cachet de la poste datant d'un certain 20 février.
Comme une bouteille jetée à la mer!
http://www.larbi.org/post/2011/07/La-democratie-c-est-autre-chose

*Courrier International interdit au Maroc

21 juillet 2011  Courrier International interdit au Maroc

Le dernier numéro de l’hebdomadaire français Courrier International a été interdit au Maroc, parce qu’il contenait une caricature représentant le Roi Mohammed VI "partageant les pouvoirs" avec le premier Ministre.

Les supports de presse étrangers portant atteinte à l’institution monarchique, à la religion musulmane et à l’intégrité territoriale du pays, sont interdits de distribution au Royaume, selon le code de la presse marocain.
Le 2 juin dernier, le quotidien français Le Figaro avait également été interdit d’entrer au Maroc en raison d’un dossier jugé comme portant atteinte au Prophète Mohammed.