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vendredi 23 octobre 2015

Joseph Tual : «L’autre partie du corps de Mehdi Ben Barka se trouve en France»


Par Falila Gbadamassi@GeopolisFTV | Publié le 23/10/2015

    Des Marocains brandissent photo Mehdi Ben Barka au Maroc                                    Des Marocains brandissent le portrait de Mehdi Ben Barka lors d'une manifesation le 29 octobre 2002 à Rabat, au Maroc, pour commémorer le 42e anniversaire de l'enlèvement de l'opposant marocain. 
     
    Qui a enlevé l'opposant marocain Mehdi Ben Barka et surtout qu'est-il advenu de sa dépouille? La famille du leader socialiste n'en sait toujours rien, cinquante ans après sa disparition. Le journaliste français Joseph Tual a aussi mené l'enquête. Il livre ses conclusions dans le documentaire «Ben Barka, l'obsession». Entretien.

    29 octobre 1965. L'opposant marocain Mehdi Ben Barka est kidnappé à Paris, alors qu'il a rendez-vous à la brasserie Lipp. Depuis 50 ans, son corps demeure introuvable. Ben Barka, l'obsession, documentaire né de la collaboration entre le grand reporter de France 3 Joseph Tual et le documentariste Olivier Doucreux, fait le point sur ce crime d'Etat dans lequel l'implication de la monarchie chérifienne ne fait plus aucun doute pour la justice française.

    Selon le journaliste, qui mène l'enquête depuis plus deux décennies, une partie de la dépouille de Mehdi Ben Barka se trouverait au Maroc et l'autre en France.

    L'opposant marocain Mehdi Ben Barka en janvier 1959
    L'opposant marocain Mehdi Ben Barka, lors d'une conférence de presse à Casablanca, au Maroc, le 29 janvier 1959.  © DSK / AFP FILES / AFP

    Dans le documentaire, «Ben Barka, l'obsession», diffusé le 1er octobre 2015 sur France 3, vous démontrez de nouveau que c'est un crime que Paris et Rabat ne tiennent absolument pas à élucider...
    La problématique de cette affaire se résume à un corps. Le rendre à la famille équivaudrait potentiellement à perdre le pouvoir dont jouit aujourd'hui Mohamed VI (l'héritier d'Hassan II qui aurait commandité l'enlèvement de son principal opposant, NDLR).

    Pour parvenir à exhumer la tête de Mehdi Ben Barka, qui serait au PF3 (le site de la prison secrète du roi Hassan II, où étaient emprisonnés et assassinés ses opposants), selon les témoignages récoltés, et savoir si c’est la «bonne tête» qu’on trouve, il va falloir en déterrer plus de 150. Le danger pour la monarchie marocaine réside là. Ses victimes sont nombreuses. Dans les dépouilles que l'on pourrait découvrir au PF3, l'on compte une citoyenne suisse dont l'enfant a été enterré vivant. Après avoir exécuté la femme, les services de sécurité n’avaient pas le cœur de tuer l’enfant. Il a été drogué et jeté dans la fosse. La mère était l’épouse d’un opposant qui a disparu à l’époque. Elle dérangeait parce qu’elle sonnait à toutes les portes pour savoir où était son mari. Elle sera finalement arrêtée et conduite au PF3.

    Dans le film, vous démontrez que des corps ont été inhumés sur ce site où poussent désormais des orangers... 
    A l’origine, le documentaire devait s’appeler Sous les orangers de Rabat. J’ai fait la démonstration avec Google Earth parce qu’ainsi je ne m’expose pas à un procès. Ce qui n’aurait pas été le cas si j’avais montré les éléments de preuve que j'ai consultés, à savoir des photos satellite classées «secret défense». Les clichés sont très précis.

    Vous présentez une thèse inédite sur la disparition de Mehdi Ben Barka. C'est la première fois qu'elle est rendue publique?
    Ce n’est pas une thèse, c’est la logique du dossier d’instruction. Mais effectivement, c’est la première fois qu’on la présente de cette façon. Mon collègue Daniel Guérin (auteur de Ben Barka ses assassins : seize ans d’enquête), qui a dit «ce mort aura le dernier mot», parvient aux mêmes conclusions. Même s’il n’avait pas accès au dossier d’instruction à l’époque. En 1982, à la télévision française, il avait déjà émis cette hypothèse de la mort accidentelle de Mehdi Ben Barka sur le sol français. Vraisemblablement, l'opposant aurait dû quitter la France, vivant, pour être ensuite interrogé par le roi Hassan II. Daniel Guérin est décédé avec cette amertume de ne pas être arrivé à faire la lumière sur cette affaire. Il est l'un de ceux à qui je me dois de poursuivre l'enquête.

    Extrait (les trois premières minutes) du documentaire «Ben Barka, l'obsession», diffusé le 1er octobre 2015 sur France 3. Vidéo ajoutée le 15 septembre 2015.  
     
    Faire la lumière sur l’affaire Ben Barka, c’est l’obsession d’une famille depuis 50 ans, d’un avocat, d’un juge d’instruction, d’associations de défense de droits de l’Homme en France et au Maroc et d’un journaliste, vous. Qu’est-ce qui vous a interpellé dans ce dossier très sensible politiquement? 
    Etablir la vérité dans cette affaire renvoie à la possibilité de résoudre plusieurs autres affaires. Les personnes impliquées dans l’enlèvement de Mehdi Ben Barka sont les mêmes qui ont torturé et assassiné des dizaines d’opposants marocains. Et elles se trouvent au sommet de l’Etat marocain. Notamment Hosni Benslimane, commandant de la gendarmerie royale. C’est le numéro 2 du régime. Cousin du roi, il était en charge du fameux PF3. Quand vous allez au cadastre marocain, vous découvrez que le terrain appartient à la gendarmerie royale.

    Pensez-vous que l’on réussira, un jour, à accéder à la tête ou au reste de la dépouille de Mehdi Ben Barka?
    Oui. C’est juste une question de moyens. L’autre partie du corps de Mehdi Ben Barka se trouve en France. J’espère que j’aurai le fin mot de l'histoire de mon vivant. En tout état de cause, j’ai tout fait pour y parvenir. En France, le principal obstacle pour exhumer le corps est géologique, y accéder coûterait très cher. Mais quand sa localisation sera révélée, tout le monde comprendra pourquoi le mystère a perduré aussi longtemps.

    L'affaire Ben Barka révolte au Maroc et fait écho au désir des Marocains de vivre dans un Etat de droit. La monarchie chérifienne a jusqu'ici échappé au printemps arabe. Comment l'expiquez-vous?   
    Elle n’y a pas échappé. Ils ont simplement réussi à contenir le problème. La cocotte-minute continue de bouillir. Mais jusqu’à quand la soupape va-t-elle tenir? Ce qui me touche beaucoup dans les messages reçus depuis la diffusion du documentaire, c’est qu’ils émanent de jeunes Marocains de 20-30 ans. Ils n’ont jamais été informés sur l’affaire Ben Barka comme ils l’ont été grâce à ce documentaire. Tout s’éclaire pour eux. Le film a été copié par les petits génies de la résistance et il est vendu sous le manteau dans les souks de Rabat et de Casa. C’est formidable!

    Bachir Ben Barka fils Mehdi Ben Barka pose avec portrait son père
    Bachir Ben Barka, le fils de Mehdi Ben Barka, pose avec un portrait de son père, le 24 Janvier 2008 à Belfort. © JEFF PACHOUD / AFP


    Vous êtes en contact avec elle. Comment la famille vit-elle cette torture depuis 50 ans?
    Elle reste combative mais demeure isolée. Elle a le soutien de plusieurs associations, elle a mis en place un comité pour la vérité. Cependant, elle reste isolée : jamais Mme Ben Barka, ni même ses enfants, n’ont été reçus à l’Elysée comme on le rappelle dans le documentaire. Et ce, depuis De Gaulle. C’est bien qu’il y a un problème. Car l'affaire Mehdi Ben Barka, c’est comme si, sur un trottoir de Genève, on avait enlevé Jean Jaurès...

    Vous êtes interdit de séjour au Maroc. Vous êtes devenu un ennemi du royaume? 
    Non, je suis l’allié de la nation marocaine. C’est la dizaine de personnes qui dirigent le pays qui me perçoivent comme un ennemi. Mais la grande majorité des Marocains me voue une amitié absolue. Pour la petite histoire, j’ai été décoré par les associations de droits de l’Homme qui m'ont déclaré «citoyen d’honneur du Maroc».


    >Projection-débat autour du documentaire «Ben Barka, l'obsession» en présence de son auteur, le journaliste Joseph Tual
    Jeudi 23 octobre 2015
    Lieu : CNT, 33 rue des Vignoles 75020 Paris

    >Manifestation le 29 octobre 2015 à 18h devant la brasserie Lipp, à Paris, à l'appel 
    de l’Institut Mehdi Ben Barka - Mémoire Vivante
    et leSNES – FSU pour marquer le cinquantième anniversaire de l'enlèvement de l'opposant marocain.