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samedi 16 avril 2016

Nuit debout, ou la démocratie méticuleuse


Pierre Duquesne, l'Humanité, 13/4/2016

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AFP
Partager la parole, et donc le pouvoir, est une obsession des assemblées Nuit debout. Si elles ont l’apparence de traditionnelles AG, elles sont en réalité un lieu de rénovation des méthodes existantes pour renforcer l’intervention populaire, la capacité d’agir des citoyens. Décryptage.
C’est Paul, un historique du PSU, qui nous a mis la puce à l’oreille, samedi, sous les bâches de Nuit debout. Jamais ce militant autogestionnaire, qui a commencé à militer contre la guerre d’Algérie, n’avait vu un tel mouvement. « Ils ont un sens de la démocratie jusque dans le moindre détail », avait expliqué ce retraité, âgé de 80 ans. À l’autre bout de l’assemblée populaire, Rémi, 20 ans, se disait impressionné par « l’autodiscipline volontaire » de la foule. « Il y a un tour de parole très chargé. Le micro est ouvert à tous. Le SO, qu’on appelle ici la commission sérénité, n’est pas massif. Et pourtant, tout le monde respecte les règles », explique cet étudiant à Sciences-Po, traumatisé par les dysfonctionnements des AG dans son école.

« On peut réaliser des choses sans leaders »

« Il y a une attention, des petits gestes pour partager équitablement la parole », répète Paul, ébahi, devant des centaines de citoyens aux bras levés. Au début, les activistes aguerris sourient quand ils voient les mains s’agiter dans le ciel. 


Ils hésitent à faire les moulinets avec leurs bras pour indiquer à l’orateur qu’il se répète. À les mettre en croix pour dire non. Ils s’étonnent de voir les filles, comme les garçons, faire un triangle avec leurs doigts pour dénoncer des propos machistes. Mais l’appréhension ne dure pas longtemps. Une large partie de l’assemblée utilise ces gestes provenant du langage des signes, déjà employés par Act Up dans les années 1990, popularisés par les Indignés de la Puerta del Sol, à Madrid, et réimportés en France par les rencontres Alternatiba, nées au Pays basque.
Cette « communication non verbale » n’est pas du folklore, prévient un nuitdeboutiste anonyme : « L’idée, c’est de gagner du temps en évitant les applaudissements, d’empêcher que des personnes soient intimidées ou que des tribuns s’imposent. »
Et ça marche. « Tout le monde s’y est mis », confirme Camille, qui ne veut pas donner son vrai prénom. Hors de question qu’une tête dépasse, ou qu’un leader s’impose à Nuit debout. En recherche d’emploi, ce jeune homme, 27 ans, est l’un des six « facilitateurs » en charge d’organiser les assemblées populaires. Disons plutôt qu’il l’a été lundi soir. Car ceux qui tiennent le micro alternent chaque soir. Des formations à la modération sont organisées chaque jour pour assurer un roulement à la tribune. « Seule condition : il ne faut pas prendre part au vote, rester neutre. Ne pas laisser les intervenants parler plus de deux minutes pour permettre au plus grand nombre de s’exprimer », explique Sophie. Des volontaires chronomètrent l’intégralité des prises de parole pour veiller à l’égalité entre hommes et femmes. Une démocratie minutieuse, en somme. Méticuleuse, diront les esprits critiques.
« Une personne peut débarquer à 16 heures et tenir le micro toute la soirée », souligne le premier Camille, qui milite aussi à Europe Écologie-les Verts. Mais ça, personne ne le sait. Car les appartenances partisanes s’effacent sur la place de la République. Des communistes discutent avec des trotskistes du NPA, des anarchistes libertaires, mais surtout, avec de nombreuses personnes non encartées. Exit les dérives sectaires… pour l’instant. Car les débats commencent tout juste à émerger. Quelle attitude vis-à-vis des comportements violents ? La question a surgi de façon spectaculaire lundi, alors que la place était ceinturée par les forces de l’ordre. En attendant, des commissions se créent chaque jour sur tous les thèmes, créant un formidable bouillon de culture politique : éducation, économie politique, féminisme, LGBT, écriture de la Constitution…
Des cahiers de doléances offrent la possibilité à ceux qui n’ont pas la capacité d’intervenir devant 2 000 personnes de participer par écrit, explique Annabelle. « Beaucoup ont critiqué le nom de la commission, car le mot doléances faisait penser à revendication. Or, ici, on n’attend pas que nos demandes soient satisfaites par quelqu’un au-dessus de nous. On prend. » D’autres ont aussi expliqué que les doléances n’avaient jamais été utilisées pendant la Révolution. Vont-ils réussir là où les révolutionnaires de 1789 ont échoué ? En tout cas, ils s’en donnent les moyens. Toutes les doléances sont publiées, presque en temps réel, sur une page Facebook afin que tout le monde puisse s’en saisir.
Aux bonnes vieilles recettes (agit-prop, manif…), les jeunes activistes, nés avec Internet, ajoutent la maîtrise des outils numériques. Des applications mobiles, telles que Telegram, sont massivement utilisées pour animer le travail en commissions. Deux programmeurs planchent aussi sur un gigantesque forum 2.0 pour faire converger toutes les discussions, via le logiciel Gethub. Ils ont déjà créé un site très efficace qui centralise les comptes rendus d’AG et les infos pratiques.

Le problème, « c’est aussi de savoir comment on avance »

L’obsession de l’horizontalité explique le succès des Nuits debout, analyse Camille l’écolo. « Beaucoup de militants syndicaux ou politiques ne sont pas satisfaits de leurs organisations, qui sont, pour la plupart, très verticales. D’autres ne veulent passer six mois à militer à la base pour avoir voix au chapitre. » Camille ne se fait pas non plus d’illusion. Si le partage de la parole, et donc, du pouvoir, est bien réel, le problème, « c’est aussi de savoir comment on avance. Nous ne devons pas faire comme Occupy Wall Street, un mouvement qui est tombé amoureux de lui-même. Il faut qu’on se structure, qu’on remporte une première victoire. L’occupation n’est pas une fin en soi ».
Au fond de l’assemblée, Serge Guichard, militant bien connu dans l’Essonne, venu avec des camarades du Réseau Éducation sans frontières, regarde tout cela avec bienveillance. « On nous a expliqué pendant trente ans qu’il fallait arrêter de parler de démocratie mais de gouvernance. Cette nouvelle génération montre qu’il n’y a pas besoin d’être expert ou spécialiste pour décider. Et affirme que c’est mieux de ne pas l’être pour délibérer. » En même temps, explique cet ancien élu communiste, « ils sont très politisés, et ont une claire conscience des changements sociaux. Ils sont fans des Pinçon-Charlot, et savent qu’il y a d’un côté une oligarchie financière et de l’autre, tout un peuple précarisé. Ils ne se concentrent pas sur les échéances électorales, parce qu’ils ont conscience qu’il faut d’abord gagner la bataille culturelle ». Mais surtout, conclut Serge Guichard, ils disent massivement : « Le pouvoir, c’est nous. Et ça, dit-il, c’est fabuleux ! »