jeudi 18 janvier 2018

NDDL : Le pari de l'intelligence

Abandon de l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes : une grande victoire des paysans, des riverains, des zadistes, et tous ceux qui, depuis un demi-siècle, ont su occuper le « terrain », médiatique, politique et scientifique.
La messe est dite. D’ici à la fin de cette semaine, le président de la République ou le Premier ministre – ou peut-être même Nicolas Hulot (qui a assez souffert pour mériter ce petit privilège) – annoncera l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. C’est une grande victoire des paysans, des riverains, des zadistes, et tous ceux qui, depuis un demi-siècle, ont su occuper le « terrain » dans tous les sens du terme, médiatique, politique et scientifique. C’est la victoire d’une intelligence collective qui, à force d’arguments, a fait vaciller les certitudes les plus arrogantes. Mais maintenant, quoi ? Que faire de ce vaste bocage ? Et de ceux qui l’occupent ?
Rêvons un peu. Supposons par exemple que Gérard Collomb soit invité à remiser dans la réserve les matraques de ses CRS, et Jean-Yves Le Drian les lance-grenades de ses gendarmes. Supposons que l’on ait juré en haut lieu, et une fois pour toutes, qu’il n’y aurait plus d’autres Rémi Fraisse. Supposons que l’on ait décidé de couvrir de ridicule ces articles de presse qui, avec ostentation, ont rendu compte ces dernières semaines de préparatifs guerriers, analysé les stratégies militaires, présenté la ZAD comme un camp retranché piégé de chausse-trapes et peuplé de terroristes avides de violences.


Couverture de l'Hebdo Politis N°1486
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Rappel il y a deux ans : 18 janvier 2016, au Maroc: "Affaire Belliraj"




 
Abdelkader Belliraj dhnet.be

Le 4 janvier 2016, Alkarama a saisi le Groupe de Travail sur la Détention Arbitraire (GTDA) des Nations Unies du cas d'Abdelkader Belliraj, un citoyen belgo-marocain de 59 ans condamné par les autorités marocaines à la prison à perpétuité en 2009 sur la seule base de ses confessions obtenues sous la torture − raison pour laquelle il avait bénéficié d'un non-lieu en Belgique en Octobre 2013. En saisissant le GTDA pour une seconde fois, Alkarama espère que ce mécanisme onusien de protection des droits de l'homme constate le caractère arbitraire de la privation de liberté de la victime qui dure depuis huit ans, et invite les autorités marocaines à prendre les mesures nécessaires pour le libérer.


Arrestation arbitraire, détention secrète et torture
Arrêté à Marrakech le 18 janvier 2008 par des agents en civil sans mandat de justice qui ont refusé de lui notifier les raisons de son arrestation, Belliraj a été détenu au secret pendant 28 jours, période durant laquelle il a non seulement été soustrait à la protection de la loi, mais aussi été soumis à de graves tortures dont il porte encore les séquelles aujourd'hui. Entre autres, comme il a témoigné au cours de son procès, Belliraj a été violemment battu sur toutes les parties de son corps, suspendu durant de longues périodes, privé de nourriture et placé en isolement dans une cellule minuscule. Ce n'est qu'au terme de ce mois de supplice qu'il a accepté de signer, sans même être autorisé à en prendre connaissance, des procès verbaux de police contenant ses « aveux ». D'autres accusés dans le cadre de cette affaire, tels qu'Abderrahim Abourkha et Ali Aarrass ont témoigné avoir été victimes du même mode opératoire.

Douches froides anti-SDF, par -2° !

Mise à jour sur la pétition

Des douches froides anti-SDF!

Martine MAÇON
Royan, France
17 janv. 2018 — Eric Lafontaine, responsable de la Société Pénates, propriétaire du parking rue de Rivoli , juge "pas bien méchant" le fait de passer à la douche froide, des sans abris. C'est pourtant révoltant, scandaleux et inhumain!

Maroc : Totale solidarité avec Jerada, une ville mobilisée contre la misère et la marginalisation

11 janvier par Nora Al Manzal, 

À Jerada, ville minière de l’Est du Maroc, le 22 décembre 2017, les frères Houcine et Jedouane Dioui ont trouvé la mort dans un puits de charbon. Les secours ne sont pas arrivés en temps opportun et c’est grâce à l’intervention de la population que d’autres ont pu en réchapper.
Cet accident est venu mettre en lumière une fois de plus -car ce n’est pas la première fois que des mineurs périssent dans des trous de mines artisanaux qui manquent de toute infrastructure de sécurité et de protection- les conditions précaires dans lesquelles les mineurs extraient le charbon depuis que la société de charbonnage a fermé en 1998. C’est d’ailleurs une ville où existaient, jusqu’à la fin des années 1990, de fortes traditions syndicales.
La population, fortement affectée depuis cette époque par le chômage et déjà remontée contre la hausse récente des montants des factures d’eau et d’électricité, ainsi que contre l’abandon des anciens mineurs souffrant de silicose, s’est immédiatement mobilisée. Elle a empêché que les autorités procèdent à l’enterrement à la va-vite des deux corps et exprime son exaspération devant l’absence de politiques publiques de reconversion de l’activité économique de la ville, par des mobilisations qui se succèdent depuis la date du 22 décembre 2017.
Les forces de répression ont tenté dans un premier temps d’éteindre le mouvement par la matraque, mais elles ont reculé, craignant que ne se cristallise à Jerada un nouveau « Hirak » (mouvement), à l’image de celui qui prévaut à Al Hoceima, dans le Rif, depuis maintenant 14 mois, sans que l’état de siège ni les arrestations et condamnations par centaines ne parviennent à l’éteindre . Les manifestants de Jerada ont d’ailleurs mis la revendication de la libération des prisonniers du Rif en tête du cahier revendicatif qu’ils ont élaboré depuis le début de cette mobilisation qui ne faiblit pas, plus de 15 jours maintenant après l’accident. Le vendredi 29 décembre une grève générale a paralysé cette ville de plus de 40 000 habitants, les commerçants ont baissé leurs rideaux et des milliers de manifestants sont sortis dans les rues, tandis que les habitants de villages voisins se joignaient à la mobilisation, marquant ainsi une extension du mouvement.


Le gouvernement a alors dépêché une délégation ministérielle, avec à sa tête le Ministre de l’énergie et des mines, afin de tenter de désamorcer le mouvement en lui proposant de vagues promesses. Mais cela n’a pas suffi à calmer les manifestants.
Ce dimanche 7 janvier 2018, malgré le froid et la pluie, des milliers de manifestants ont à nouveau envahi les rues, organisant un bruyant concert de casseroles. Une façon d’avertir les autorités qu’ils ne se contenteront pas de vagues promesses, mais exigent des propositions concrètes, dûment actées dans des PV. Aux revendications concernant l’emploi, la baisse des tarifs d’eau et d’électricité, le renforcement des infrastructures sanitaires et médicales, s’ajoute maintenant la revendication de transparence et du principe de réddition des comptes, et une remise en cause du modèle économique en vigueur au profit d’un modèle alternatif à élaborer avec les habitants.
On voit donc qu’au-delà de l’émotion provoquée par la mort de deux jeunes mineurs, c’est un processus en profondeur qui est en train de se mettre en route à Jerada, profondément inspiré par le Hirak du Rif, mais trouvant ses propres formes de lutte, d’organisation, ses propres slogans et ses propres revendications.
Après la mort du poissonnier d’Al Hoceima, le drame des femmes mortes piétinées, dans la province d’Essaouira, lors d’une distribution de paniers de nourriture, les mobilisations de Zagora, ville restée sans eau du fait de l’accaparement des terres et de l’eau par les centrales solaires, le business touristique et l’agrobusiness, c’est maintenant au tour de Jerada de se soulever. Les manifestants ont appelé leur mouvement « Hirak », reprenant le terme utilisé à Al Hoceima, montrant par là la continuité des luttes qui éclatent dans différentes régions du Maroc.
Alors qu’une poignée de Marocains concentrent en leurs mains les richesses du pays, qu’un paradis fiscal s’est installé au cœur de Casablanca et que les investisseurs marocains partent à l’assaut du continent africain, à la recherche de nouvelles niches de profit, la population marocaine marginalisée et paupérisée exprime maintenant au grand jour ses souffrances et son exaspération. Et indique clairement aux autorités qu’elle ne se contentera plus de promesses et de mesures cosmétiques. Les problèmes sont structurels et seuls des changements structurels peuvent permettre de répondre aux aspirations du peuple

mercredi 17 janvier 2018

Lettre ouverte au Ministre de la Justice et des Libertés et au Directeur de la prison locale d’Aït Meloul



Lettre ouverte au Ministre marocain de la Justice et des Libertés

Administration pénitentiaire et de la réinsertion

Place de la Mamounia,
BP 1015,Rabat, Maroc.

et au Directeur de la prison locale d’Aït Meloul
Agadir, Maroc

Copies au CNDH, à Amnesty International, à l’ACAT, à HRW, à l’ASTHOM, à APSO, à, à l’AMDH, à ATTAC Maroc et France ...

   Monsieur le Ministre, Monsieur le Directeur

Il y a trois ans, l’association Amis du Peuple du Sahara Occidental m’a proposé de devenir « marraine » du prisonnier sahraoui Salek Laasairi. J’ai alors appris qu’en 2015 il a été condamné à la réclusion perpétuelle par jugement rendu à la cour militaire, pour un crime qu’il nie toujours avoir commis. Il avait alors 21 ans. Depuis il est transféré de prison en prison. Il est actuellement à la prison locale d’Aït Meloul, avec le numéro d’écrou 7533.

Il n’est pas dans mon propos de critiquer ni d’approuver cette décision de justice, n’ayant jamais eu connaissance de la moindre preuve concernant ce crime.

Mais je veux vous faire part de mon indignation chaque fois que j’apprends que Salek est victime d’atteintes à sa sécurité et son intégrité physique, les tabassages fréquents pouvant aller jusqu’à la torture, le viol, l’horreur de l’abject cachot, mais aussi le saccage ou le vol de ses affaires personnelles, téléphone, contenu de colis reçus, de même que le mépris, la discrimination, les insultes raciales. Salek ne se plaint jamais de quoi que ce soit lorsque nous arrivons à nous téléphoner, au contraire il me dit « Moi, tout va bien, ma famille aussi » avant de me demander des nouvelles des un et des autres. C’est par des associations des droits de l’homme que je suis informée. Les gardiens se montrent particulièrement odieux à son égard parce qu’il est Sahraoui.

Mais comme si ces agressions au quotidien ne suffisaient pas, le personnel pénitentiaire veille à évacuer tout ce qui pourrait apporter à Salek la moindre satisfaction, la moindre parcelle de bonheur comme son tour au téléphone une fois par semaine à la cabine de la prison, avec sa famille qu’il aime par-dessus tout, et avec ses amis. Un moment heureux qui lui fait un peu oublier l’univers carcéral. Mais ce moment est de plus en plus court, voire réduit à quelques secondes, ou même supprimé. Et s’il proteste il est roué de coups avant d’être jeté au cachot, endroit infect avec la seule compagnie des rats. Des séjours d’isolement qui peuvent durer plusieurs semaines. Il est même arrivé qu’il y soit enfermé jusqu’à un mois et demi. Pour protester il refuse parfois toute nourriture.

Autre petit bonheur qu’il attend avec impatience : les colis que lui envoient à tour de rôle un groupe d’amis. Colis au modeste contenu : vêtements achetés aux fripes, vieux magazines, livres en langue anglaise selon son désir, petits objets sans valeur marchande… Nous savons par expérience que tout objet ayant un petit coût ne lui parvient pas. Chocolat et autres douceurs sont interdits.

Le 29 novembre je lui ai envoyé un de ces colis de pauvre tant attendu. Quelques semaines plus tard il m’est retourné. J’y vois la mention : «  admis en franchise douanière », et aussi écrit à la main : « refusé réception, le 7/12/2017 ». Aucun motif de retour n’a été coché (NPAI, Non réclamé, FD, Refusé, Réexpédié, Adresse incomplète). L’adresse est celle que j’utilise à chaque envoi, sans qu’il n’y ait eu aucun retour. Le colis n’a pas été ouvert. C’est donc la prison qui a refusé à Salek ce petit bout de plaisir ! Le 2 janvier je l’ai renvoyé.

L’ignoble avait déjà été atteint lorsque la mère, la sœur et le frère malade de Salek ont voulu lui rendre visite. Ils avaient économisé pour pouvoir payer ce voyage de 400 kilomètres. Mais non seulement ils ont dû attendre toute la journée sans avoir pu le rencontrer, mais par sadisme, pour les humilier, « trois gardiennes ont obligé  sans ménagement sa mère et sa sœur à se mettre totalement nues, pour des fouilles allant jusqu’à l’exploration vaginale manuelle, avec crachats et insultes à caractère racial. Cette fouille s’est déroulée devant des gardiens hommes qui ont pris des photos, et des visiteurs » (Emsarah.com, 15/1/2016). La ligue pour la protection des prisonniers sahraouis a dénoncé fortement ce harcèlement subi par la famille Laasairi, le considérant comme un acte raciste à l’opposé des affirmations de progrès démocratiques proclamées haut et fort par les autorités marocaines.

Monsieur le Ministre de la Justice et des Libertés, Monsieur le Directeur de la prison locale d’Aït Meloul

Je ne décèle ni souci de « justice », ni espoir de « liberté » dans le cauchemar que vit mon ami Salek. Je m’associe à la peine et la colère des familles des prisonniers détenus sans aucune humanité, sans aucun respect des conventions internationales. Le but de l’emprisonnement ne devrait-il pas être la réinsertion (mention qui fait partie de votre titre), le retour à une vie citoyenne normale, et non la mort à petit feu… ?

Pour Salek et les prisonniers et leurs familles je vous demande, Monsieur le Ministre, Monsieur le Directeur, de donner des ordres au personnel de la prison locale d’Aït Meloul et des autres prisons du royaume que soient respectés le droit de visites, le droit de téléphoner à ses proches et le droit de recevoir des colis avec l’intégralité de leur contenu.

D’avance et pour eux, je vous remercie,

Marie-José Fressard
Solidarité Maroc 05
05000 Gap
France
8/1/2018

Politique migratoire: l’irrationalité au pouvoir ?




Des réfugiés, dans le centre ville de Calais, pendant la visite du ministre de l'Intérieur, Gérard Collomb, le 23 juin. Photo Denis Allard. Rea pour Libe

 Comme celle de ses prédécesseurs, la politique migratoire d'Emmanuel Macron, en visite ce mardi à Calais, refuse d'entendre ce que disent les chercheurs depuis des années: les dispositifs répressifs créent le «problème migratoire» qu'ils prétendent pourtant résoudre.

Très loin du renouveau proclamé depuis l’élection du président Macron, la politique migratoire du gouvernement Philippe se place dans une triste continuité avec celles qui l’ont précédée tout en franchissant de nouvelles lignes rouges qui auraient relevé de l’inimaginable il y a encore quelques années. Si, en 1996, la France s’émouvait de l’irruption de policiers dans une église pour déloger les grévistes migrant·e·s, que de pas franchis depuis: accès à l’eau et distributions de nourriture empêchées, tentes tailladées et couvertures jetées, familles traquées jusque dans les centres d’hébergement d’urgence en violation du principe fondamental de l’inconditionnalité du secours.
La loi sur l’immigration que le gouvernement prépare marque l’emballement de ce processus répressif en proposant d’allonger les délais de rétention administrative, de généraliser les assignations à résidence, d’augmenter les expulsions et de durcir l’application du règlement de Dublin, de restreindre les conditions d’accès à certains titres de séjour, ou de supprimer la garantie d’un recours suspensif pour certain.e.s demandeur·e·s d’asile. Au-delà de leur apparente diversité, ces mesures reposent sur une seule et même idée, jamais démontrée et toujours assénée, de la migration comme «problème».

Des idées reçues bien tenaces

Cela fait pourtant plusieurs décennies que les chercheurs spécialisés sur les migrations, toutes disciplines scientifiques confondues, montrent que cette vision est largement erronée. Contrairement aux idées reçues, il n’y a pas eu d’augmentation drastique des migrations durant les dernières décennies. Les flux en valeur absolue ont certes augmenté mais le nombre relatif de migrant·e·s par rapport à la population mondiale stagne à 3% et est le même qu’au début du XXe siècle. Dans l’Union Européenne, après le pic de 2015, qui n’a par ailleurs pas concerné la France, le nombre des arrivées à déjà chuté. Sans compter les «sorties» jamais intégrées aux analyses statistiques et pourtant loin d’être négligeables. Et si la demande d’asile a connu, en France, une augmentation récente, elle est loin d’être démesurée au regard d’autres périodes historiques. Au final, la mal nommée «crise migratoire» européenne est bien davantage une crise institutionnelle, une crise de la solidarité et de l’hospitalité, qu’une crise des flux. Car ce qui est inédit dans la période actuelle c’est bien davantage l’accentuation des dispositifs répressifs que l’augmentation de la proportion des arrivées.

Maroc "Des milliers" de manifestants à Jerada ce samedi au terme d'une semaine de contestations sociales à Jerada.


"Des milliers" de manifestants à Jerada ce samedi au terme d'une semaine de contestations sociales

Jerada. Les manifestants sur la place central de Jerada, baptisée "Place des martyres", samedi 13 janvier 2018.

Trois semaines après le décès de deux mineurs dans un puits clandestin d’extraction de charbon à Jerada, le mouvement de contestation local persiste et diversifie ses formes de protestation. Ce samedi, les comités des quartiers et de ses environs se sont réunis pour effectuer une marche en direction de la place centrale de la ville.

« Alternatives économiques ». C’est le mot qui revient le plus souvent lorsque les habitants de Jerada et de sa province sont interrogés sur le motif de leurs manifestations. Cette semaine encore, la ville a connu une série de manifestations, dont la dernière, la plus importante, a été organisée ce samedi. Les organisateurs évoquent « des milliers de marcheurs » sans qu'il n'ait été possible de vérifier ces assertions de source indépendante.
« Mardi dernier, les habitants ont éteint les lumières entre 20 heures et 21 heures. Mercredi, nous avons porté des brassards rouges pour montrer l’attachement à nos revendications. Jeudi, nous avons ouvert des débats dans les quartiers. Vendredi, Nous avons organisé des marches nocturnes avec des bougies à la main pour mobiliser les gens pour la marche provinciale. Samedi, tout le monde s’est réuni à la Place des martyres » énumère Abdessamad Habbachi, 35 ans, habitant de la ville et membre du comité du « Hirak » local.
Aujourd’hui à 16 heures, les habitants de Jerada et de sa province ont répondu présent à l’appel au rassemblement à la place centrale baptisée « Place des martyres ». Au même moment, les boutiques et commerces de la ville ont fermé « en guise de soutien à la manifestation » nous indique Habbachi.

S’il reste difficile d’estimer le nombre des participants, les organisateurs parlent de « milliers de marcheurs ». « Des barrages routiers ont été placés à l’entrée de la ville » nous déclare Mohamed Addadi, membre de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) de Jerada. D’après l’acteur associatif, aucune arrestation n’a eu lieu, mais « les manifestants qui sont arrivés dans des véhicules ont été pointés dans les barrages ».

Des comités de quartiers pour « encadrer »

En tout, ils sont une soixantaine de jeunes que les manifestants ont désigné par quartier pour dresser un cahier revendicatif aux autorités. « Nos demandes sont scindées en deux: celles qui sont urgentes et celles qui nécessitent du temps » nous déclare Habbachi. Parmi les demandes réclamées en urgence on trouve en premier lieu des « offres d’emploi pour les jeunes de la ville et de la province », la « baisse des factures d’eau et d’électricité dans les foyers » ainsi que la l'«urgence de traitement pour les habitants atteints de silicose ».
Pour les mesures publiques que les manifestants veulent inscrire dans la durée, notre source cite la « remise à niveau des infrastructures existantes, des écoles, hôpitaux et centres culturels de la ville », la « mise en place d’une zone industrielle » et la « revalorisation de l’agriculture dans la province ». « Nous essayons d’encadrer toutes les formes de manifestation » commente Abdessamad Habbachi.

Parmi les leaders du mouvement, il y a des diplômés chômeurs, des personnes travaillant dans les mines clandestines ainsi que des anciens responsables syndicaux.  « Tout le monde œuvre pour préserver le caractère pacifique de ce Hirak » relève notre interlocuteur, insistant sur le maintien des marches et sit-in pour « faire valoir les revendications inscrites dans le cahier revendicatif » nous déclare-t-il.

Honneur à Londres aux mamans courage de Belgique


Par l’intermédiaire de Nadia Fadil, que je remercie ici, j’ai été invitée à livrer mon témoignage lors d’un séminaire de deux jours à Londres, consacré aux droits de l’homme dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et de sa prévention par les campagnes de déradicalisation. Ce séminaire était organisé par Rights Watch (UK), avec le soutien de Chatham House. Mon intervention devait se situer dans la partie du colloque consacrée au genre. Suite à cette intervention, que je vous livre ici dans son intégralité, des participants ont manifesté leur souhait d’éditer les deux livres en anglais.
Je tiens à vous remercier pour cette invitation qui me donne l'occasion de témoigner du courage extraordinaire d'un groupe de femmes belges. Comme je l'ai dit aux organisateurs, je ne suis pas spécialiste du genre mais j'ai eu l’immense chance de rencontrer des femmes très spéciales, qui ont affronté les pires difficultés de notre temps, la lutte contre le terrorisme.
Elles ont fait face à des situations terribles parce qu'elles sont mères. L'amour de leur enfant leur a donné la force d’affronter la discrimination, la violence policière, la haine médiatique, l’isolement, la suspicion, les lois antiterroristes et la justice.
En avril 2013, un professeur me téléphone. Elle est en larmes parce qu'un de ses élèves, âgé de 15 ans, n’est pas retourné à l'école après les vacances de Pâques. Il est parti pour la Syrie, avec un ami âgé de 16 ans. Leurs deux mamans cherchent de l'aide et cette enseignante nous met en contact…

Lire l'article nadinerosarosso.blogspot.com/

Cinq années de combats ininterrompus

Ce fut le début d'une longue lutte, rejointe par de nombreuses mamans. Une longue lutte contre les autorités, l'opinion publique, la justice, les médias ...
J'ai été tellement impressionnée par la force de leurs mots et j'ai tellement appris sur la réalité de ces familles que j'ai suggéré aux mamans d'organiser un atelier d'écriture.
Les mamans étaient étonnées, elles ne croyaient pas pouvoir écrire un livre mais, en même temps, elles étaient enthousiastes et, surtout, fermement décidées à défendre leur enfant, leurs enfants.
Je n'avais absolument aucune idée sur la façon de faire. Lors de la première rencontre, j'ai tout de suite compris qu'il était totalement impossible de demander aux femmes d'écrire, là, dans l'environnement immédiat du groupe.
Elles avaient terriblement besoin de parler. Elles avaient besoin de pleurer, de rire, de manger toutes sortes de pâtisseries, de se préparer un bon repas et de le partager. Elles avaient besoin de se poser mutuellement des questions, de comprendre et d'être comprises.
J'ai décidé de prendre quelques notes, d'écrire certains de leurs mots. Après la réunion, j'ai tapé mes notes et je les ai renvoyées à chaque mère individuellement, pour lui restituer ce qu'elle avait dit dans le feu de la conversation.
À chacune séparément, parce qu'elles ont immédiatement décidé, d'un commun accord et spontanément, de ne pas partager leur travail tant que leur livre ne serait pas complètement terminé et publié.
Pourquoi? Je suppose qu'elles étaient trop timides, trop incertaines de leur propre capacité à écrire. Six des mamans ont commencé à écrire. À chaque réunion avec tout le groupe, certaines me donnaient quelques feuillets, arrachés d'un cahier d'écolier. Tout était écrit à la main.
J'ai commencé à taper le premier livre, le livre de Samira. Je n'ai fait aucun commentaire sur son travail, je n'ai donné aucun conseil, j'ai juste tapé et corrigé des fautes d'orthographe. Et je lui ai juste dit : « Continue, c'est tellement beau, tu fais un superbe travail pour ta fille ».  « Vraiment ? - Oui, Samira, vraiment, c'est vraiment magnifique ».
Et ce l’était. Et je savais que la moindre critique aurait pu l'arrêter car, de l'école primaire à la vie active, les travailleurs sont déclarés incapables d'écrire. Écrire des livres, c’est quelque chose pour l'élite...
Dès le début de notre atelier, j'ai expliqué aux femmes que nous n'avions qu'une très petite maison d'édition ; elles devraient financer les frais d'impression et vendre le livre dans leurs propres réseaux pour récupérer l'argent. J'ai souligné le fait qu'il est très difficile de vendre des livres si vous n'avez pas le soutien d'une grande maison d'édition. Mais, d'un autre côté, au moins, vous avez la liberté de dire ce que vous voulez vraiment dire et de décider comment l'exprimer.

Deux livres pour comprendre et rester humain

Le premier atelier a eu lieu en avril 2015 et le livre de Samira «Le bonheur est parti avec toi» a été publié le 9 novembre de la même année. Nous étions si heureuses. Nous avons fixé une réunion pour le week-end suivant, afin de célébrer ensemble la naissance de notre premier livre. Je dis «notre» livre parce que tout le groupe de mamans considérait chaque livre comme un livre provenant du groupe des mamans entières, même si le travail était totalement individuel.
Lorsque nous nous sommes rencontrées, lors de ce fameux week-end, nous venions d'entendre parler de l'attentat du 13 novembre à Paris. Cela a assombri notre réunion et nous avons décidé de reporter d’une semaine notre conférence de presse.

Ce que nous ne savions pas, en ce moment, c'est que le fils d'une autre maman, Fatima, également membre de notre groupe, s'était fait exploser devant le Stade de France.
Fatima l'a appris dans la presse, le lendemain de notre rencontre. Et elle a décidé de recommencer le livre qu'elle était en train d'écrire à l’époque.  Son livre « À travers mes souvenirs et mes larmes, lettre à mon fils » a été publié en septembre 2017.
Je pourrais parler longuement sur cet atelier, la vente des livres, les nombreuses réactions, la fierté mutuelle des femmes quant à leur travail. Je voudrais plutôt vous lire des extraits significatifs de chaque livre afin que vous puissiez comprendre comment les femmes ont été traitées et ce qu'elles vivent depuis cinq ans.
Fatima a écrit : « J’ai toujours respecté la police car elle a pour fonction de nous protéger. Mais depuis ce jour du 5 mars 2015, je les ai vus autrement, comme terroristes. Ils ont fait entrer chez moi la terreur, avec leurs grosses bottes, les pistolets, leurs mitraillettes courtes, sans oublier leur violence physique et verbale.
À la télévision, dans des reportages, j’ai entendu plusieurs fois des personnes dire que nous sommes des parents démissionnaires et que nous ne vous donnions pas beaucoup d’amour. C’est d’autant plus dur d’entendre cela que c’est si loin de la réalité ! Je sais que je ne suis pas parfaite, que j’ai fait des erreurs et que j’en fais pas mal encore ; personne n’est parfait.

Quelques jours après ton enterrement, il y a eu un attentat à l’aéroport de Zaventem et au métro Maelbeek. Ces deux attentats-suicides ont fait 32 morts et des dizaines de blessés. La Belgique a ainsi aussi été frappée par le drame. Ce que je ne parviens pas à m’expliquer, c’est pourquoi je me suis sentie aussi coupable pour ces 32 victimes. Et mes pensées sont aussi allées vers les familles des kamikazes. Je me suis dit : « Mon Dieu, sur quelles familles ça va tomber ? ». Ils vont apprendre la mort de leurs enfants par la presse, sans compter le harcèlement des journalistes, les perquisitions et les auditions par les fédéraux. Et le pompon, le jugement et la condamnation par les gens et par la famille…
Samira a écrit : « La police me dit que je serai toujours liée au terrorisme à cause de ma fille. Je le dis et le redis : nous ne sommes pas terroristes, ni moi, ni ma fille, qui n’est partie rejoindre aucun mouvement ni quoi que ce soit d’autre. On l’a recrutée avec de belles paroles et l’amour qu’elle portait à T. a fait le reste. La police a laissé faire bien qu’elle était au courant du danger encouru par ma fille et nos enfants depuis longtemps. Alors qu’elle arrête de m’associer au terrorisme auquel je n’adhère pas. Mes enfants et moi sommes victimes de cette situation. Nous sommes des citoyens comme les autres. Il faut que la justice change sa façon de voir les parents, les frères et les sœurs qui doivent être considérés comme des victimes d’une situation qu’ils n’ont jamais souhaitée.
Ma fille, ma Nora. Ton endoctrinement s’est fait si vite. Je ne cesse de penser à tout ça. Je ne me suis pas rendu compte qu’en ce moment fragile, tu avais besoin de moi et je n’ai pas reconnu les signes qu’eux ont su détecter. Pourquoi je n’ai rien vu ou rien voulu voir ? Pourquoi ?Je m’en voudrai toute ma vie et jamais je ne me pardonnerai, jamais. »
Je veux juste maintenant souligner la signification politique de ces livres.
Tout d'abord, si vous voulez comprendre un phénomène social et politique comme le terrorisme, vous ne pouvez pas le faire sans saisir l'aspect humain de ce phénomène. Vous devez le vivre de l'intérieur, pour apprendre des personnes directement concernées. J'ai beaucoup appris grâce à ces mamans.
Dès le début, et déjà bien avant la naissance de Daech, ces femmes ont voulu aider à empêcher les départs de jeunes pour la Syrie. Mais personne n'était intéressé ... jusqu'aux attentats de Paris et plus tard à Bruxelles.
Tant que les jeunes se battaient et mouraient en Syrie, personne ne s'en souciait, sauf les parents, et surtout les mères. Elles ont frappé à toutes les portes, sans résultat. La police et les autorités étaient au courant des départs, ils connaissaient les recruteurs, ils écoutaient les conversations téléphoniques des jeunes avant de partir ...
Au lieu d'aider les mères, elles ont cassé leurs portes au milieu de la nuit, elles les ont mises par terre et les ont menottées, et elles ont pris leurs photos et notes personnelles. En un mot, police et autorités ont traité les mères comme des terroristes. C'est leur véritable expérience.
Et ce genre de traitement n'élimine pas le terrorisme, il le renforce, car d'autres jeunes ont entendu parler de ces situations et leur colère contre le système grandit à chaque fois.
Maintenant que les attentats ont frappé nos villes, les autorités dépensent des fortunes dans les soi-disant campagnes de déradicalisation et pratiquement n'importe qui peut se déclarer expert en la matière.
Jusqu'à présent, personne n’a déclaré ces mères expertes ; peut-être parce que ce sont de simples femmes qui travaillent, sans diplôme universitaire. Peut-être parce qu'elles sont contre le racisme et l'injustice, contre la discrimination sociale, économique et ethnique - peut-être parce qu'elles sont contre la guerre, peut-être parce qu'elles soutiennent le peuple palestinien ... Je vous laisse juges.

Toute cette histoire est-elle liée au genre? Comme je l'ai dit, je ne suis pas une spécialiste. Ce que je peux dire, c'est que le courage des femmes pour défendre leurs enfants est inépuisable. Depuis avril 2013, beaucoup de leurs enfants sont morts ou ont disparu en Syrie. Beaucoup de mères sont devenues grand-mères quand leurs enfants étaient en Syrie, mais elles n'ont aucun contact avec leurs petits-enfants. En tant que mère et grand-mère, je ne sais pas si j'aurais le même courage que ces femmes qui tombent et se relèvent à chaque fois. Mais ce dont je suis sûre, c'est que nos dirigeants n'aiment pas les femmes qui se battent pour l'avenir de tous les enfants. Est-ce lié au genre? Peut-être ou peut-être pas.