Interview exclusif de Farida Aarrass, coryphée du Chœur d’Ali Aarrass
Un interview par Luk Vervaet
Farida Aarrass (FA) : Pour moi il
s’agit là d’une victoire supplémentaire dans la lutte pour la libération
d’Ali Aarrass. Qui aurait dit qu’un jour un groupe de femmes « Le
choeur d’Ali Aarrass » allait porter le message d’Ali au sein du Théâtre
National. Je pense que toute lutte connaît une succession d’événements
qui évoluent dans un sens parfois inattendu. Dans ce sens, le Chœur est
une suite logique dans la lutte. Mais ce qui est encore plus
surprenant, et très beau d’ailleurs, ce sont les différentes rencontres
avec des personnes tout au long de cette lutte pour Ali. Elles
produisent et contribuent à ces changements. Il y a, par exemple, tout
au début la rencontre avec Nadia, Nadine, Nordine et toi Luk en 2009,
vous avez été les premières personnes à me faire confiance, à m’avoir
aidé à construire et porter cette campagne. Cela, je ne l’oublierai
jamais. Et puis il y a tous ces accompagnements fidèles de ta part
pendant toutes ces années. Je tiens à ce que tu notes cela. J’y tiens
énormément. Je ne néglige pas le fait qu’Ali n’est pas le seul à
supporter des injustices. Toi aussi tu as payé ton tribut en défendant
des personnes devenues pour beaucoup “indéfendables”. Autour de mon
frère discriminé au plus haut point, des personnes auraient pu également
subir des conséquences. Certains ont préféré s’en aller, d’autres
continuent fidèlement malgré et contre tout.
LV : À
propos de ces dix ans de lutte pour Ali, certains disent : mais à quoi a
servi tout cet engagement, Ali est quand même toujours en prison ?
Je reviens de la manifestation devant
le consulat de Grande-Bretagne à Bruxelles contre l’extradition de
Julian Assange aux États-Unis. En pensant à toutes ces manifestations
contre l’extradition d’Ali Aarrass au Maroc que nous avons organisées en
2010. En espérant que la question des extraditions deviendra enfin un
point d’intérêt et de mobilisation du mouvement démocrate. Le Chœur
d’Ali Aarrass au Théâtre national serait-il le signe d’un éveil ?
Je
pense à toutes ces conférences contre l’extradition d’Ali Aarrass, avec
Farida Aarrass pour le Comité Free Ali, avec le papa de Hicham Bouhali
Zrouil, Belgo-marocain extradé par la Syrie vers le Maroc en 2011, avec
la femme de Nizar Trabelsi, Tunisien extradé illégalement par la
Belgique vers les États-Unis en 2013. La personne qui cristallisait
cette modeste opposition aux extraditions illégales s’appelle Farida
Aarrass. Je rencontre Farida, celle que Julie Jaroszewski appelle le
coryphée du Chœur d’Ali Aarrass, la cheffe de chœur dans la Grèce
antique, pour une Interview juste avant une énième répétition. Dans un
établissement pas loin du Théâtre National où se présentera le Chœur les
23, 24, 25, 26 et 27 avril prochains.
Luk Vervaet (LV) : Farida, je te
connais depuis dix ans à la tête de la campagne pour la libération de
ton frère Ali. On a fait d’innombrables manifestations, interpellations,
soirées, pétitions ensemble. Maintenant te voici sur la scène du
Théâtre National. Qu’est-ce que ça signifie pour toi ? Le prolongement
d’une lutte ? L’aboutissement d’une campagne ?
FA : C’est une question qui revient
souvent. Je ne la critique pas, il faut la poser. Mais je pense qu’on ne
comprend pas bien le sens d’une lutte. Nous avons obtenu plusieurs
victoires tout au long de celle-ci. La première est qu’en ayant soutenu
Ali tel que nous l’avons fait, nous sommes parvenus à le préserver de
tous les maux que le sentiment d’abandon peut causer. La deuxième est
qu’on a réussi à sauvegarder sa dignité, à lui rendre sa vraie identité,
et non pas celle qu’ils avaient fait de lui. Quand on dit que vous êtes
un terroriste, on prétend que vous êtes une personne capable du pire.
Il y a eu bien sur tout le combat juridique, mais aussi celui mené au
sein de l’opinion publique pour qu’on sache qui est vraiment Ali
Aarrass. Ensuite, pendant ces dix années de lutte nous avons pu dévoiler
le vrai caractère d’un système défaillant, qui considère une partie de
la population, les binationaux, comme une sous-catégorie de citoyens. Un
système qui n’obéit pas aux nombreux rapports des comités de l’ONU qui
dénoncent l’extradition, la torture, la détention arbitraire d’Ali.
Cette longue lutte a aussi inspiré pas mal de personnes, de binationaux,
de jeunes qui m’arrêtent dans la rue pour me dire qu’on est devenu un
exemple pour eux. Et même si une lutte ne rapporte pas un résultat
escompté, il est important de la mener, de la tenir, de la perdurer
jusqu’aujourd’hui.







