Rester longtemps à la maison en compagnie du mari ne signifie pas
forcément pour les femmes plus de proximité et d’amour. De nombreux pays
arabes — ils ne font pas exception dans le monde — ont enregistré une
augmentation significative du nombre de victimes de violence conjugale
depuis la mi-mai 2020. En Tunisie, des organisations féministes comme
l’Association des femmes tunisiennes pour la recherche sur le
développement (Afturd) confirment que le nombre de femmes qui ont
signalé a des violences a quintuplé par rapport à la même période de
2019. Au Maroc, ce phénomène a incité les organisations féministes à
lancer la campagne
« Aidez votre pays et restez chez vous sans violence ». Ces mêmes organisations ont multiplié les cellules d’écoute pour les victimes. Au Liban, le nombre d’appels reçus sur la
hotline
réservée aux plaintes des femmes a doublé par rapport à la même période
de l’année 2019. Il en va de même en Jordanie, où Jordanian Women’s
Union a mis en garde contre l’aggravation des cas de violence à l’égard
des femmes.
Les oubliés de la pandémie
D’autres personnes sont carrément oubliées en temps d’épidémie. Ainsi
des milliers d’étudiants arabes, par exemple, se retrouvent coincés
dans les pays étrangers où ils poursuivent des études, sans espoir
d’être secourus financièrement par leur pays d’origine, ni rapatriés. En
Tunisie, en Mauritanie et au Maroc notamment est apparu le problème des
émigrés souhaitant rentrer chez eux par les frontières terrestres : les
postes frontaliers leur ont été fermés au nez à cause des mesures de
confinement. Des centaines de Tunisiens se sont ainsi entassés, durant
des semaines, à la frontière avec la Libye, dans l’attente d’un accord
des autorités leur permettant de rentrer. Ils ont fini par perdre
patience et ont forcé le passage au poste de Ras-Jédir. À la frontière
mauritano-sénégalaise, de nombreux Mauritaniens se trouvent bloqués,
même si certains d’entre eux ont réussi tout de même à s’infiltrer.
La plupart des pays arabes qui abritent sur leur territoire des camps
de réfugiés (Palestiniens, Syriens, Irakiens et d’autres nationalités)
les ont abandonnés à leur sort et laissés aux bons soins des
organisations internationales et non gouvernementales. Dans certains
pays, la propagation de la pandémie et la déclaration du confinement
sanitaire ont porté un coup dur aux immigrés pauvres ou sans papiers. Le
problème concerne particulièrement les Africains subsahariens qui se
trouvent dans les pays du Maghreb, et les Asiatiques dans les pays du
Golfe. Nombre d’entre eux ne sont plus en mesure de subvenir à leurs
besoins et ne peuvent s’adresser aux autorités officielles de crainte de
tomber sous le coup de la loi, ou bien parce que les lois sont,
elles-mêmes, discriminatoires. La majorité d’entre eux partagent un
logement avec un grand nombre d’individus, ce qui rend difficile tout
respect des règles de confinement et de prévention contre la
contamination.
Les jeunes aux avant-postes de la solidarité
Depuis les premiers jours de la propagation du virus, et surtout
après les décisions de confinement sanitaire, dont la rigueur et la
sévérité varient d’un pays à l’autre, les gens ont saisi à quel point la
situation était grave. Certains d’entre eux ont compris que la
solidarité était indispensable pour traverser cette crise. Des actions
caritatives et de volontariat se sont mises en place si rapidement qu’il
est impossible de les recenser ou de les évaluer. Certaines formes de
cette solidarité sont anciennes, comme l’entraide familiale, clanique,
tribale, et même régionale et communautaire. D’autres ont été prises à
l’initiative d’associations et d’organisations caritatives et de
secours, locales ou internationales, qui travaillent depuis des années
et ont l’expérience et les moyens pour intervenir vite et efficacement.
Il y a aussi de nouvelles initiatives nées récemment et que nous avons choisi de mettre en lumière.
En Tunisie,
par exemple, les jeunes ont joué, et continuent de jouer, un rôle
important dans l’organisation concrète de la prévention et de la
solidarité. En plus des campagnes d’explication de la maladie et des
moyens de s’en protéger, plusieurs d’entre eux, parfois en coordination
avec des structures gouvernementales et des acteurs de la société
civile, ont mené des opérations pour désinfecter des rues et des
bâtiments, et pour faire respecter les exigences de la distanciation
physique dans les files d’attente.
Pour les jeunes des comités de résistance au Soudan, la lutte contre
le coronavirus et ses effets sociaux est considérée comme une nouvelle
bataille. Ils ont donc monté des campagnes de sensibilisation et tenté
de s’opposer aux détenteurs du monopole des produits de stérilisation et
de désinfection, en coordonnant leur action avec le Comité central des
pharmaciens et en distribuant gratuitement des centaines de milliers de
packs. Ils ont également contribué au recensement des familles qui ont
le plus besoin d’aide alimentaire.
En Somalie, des étudiants de l’université de Mogadiscio ont participé à la campagne «
Une once de prévention vaut mieux qu’un quintal de traitement
»,
très active dans les zones les plus pauvres et les plus exposées à la
propagation de la maladie, comme les grands groupements d’habitation et
les camps des migrants à la périphérie de la capitale. Ces étudiants y
distribuent des articles de base pour la protection individuelle et
collective tels que savons, kits de stérilisation et produits de
nettoyage domestique.
Il en est de même dans de nombreux villages égyptiens pauvres et
abandonnés à leur sort où les jeunes jouent un rôle vital. Ils
désinfectent les rues avec des moyens modestes et sans le soutien du
gouvernement dans la plupart des cas, et contribuent à organiser la vie
quotidienne et à trouver des solutions pour l’approvisionnement en
produits alimentaires et autres, à des prix raisonnables.
Les initiatives des jeunes
à Gaza
se distinguent par leur persévérance et leur créativité. Dans un
territoire assiégé pendant quatorze ans, soumis à une succession de
guerres israéliennes destructrices, ils ont vite saisi que cette
situation serait catastrophique si la propagation de l’épidémie n’était
pas anticipée et les conditions de vie des habitants soutenues, car la
pauvreté frappe 70
% de la population de Gaza.
Partout, jeunes médecins et infirmiers étaient aux premiers rangs des
volontaires dans les hôpitaux et dans les circuits consacrés à
l’accueil, l’examen et le traitement des personnes atteintes du
Covid-19. Par exemple, les étudiants de l’Université libanaise publique
ont été les premiers à mettre en place avec des infirmiers, à l’hôpital
universitaire gratuit Rafic Hariri, une cellule d’accueil et de conseil
pour les malades soupçonnés d’être infectés par le Covid-19. Ils sont
même allés jusqu’à traiter ces malades, dans un pays où le secteur
médical privé vampirise tout, alors que la plus grande majorité des
citoyens n’a pas les moyens d’y accéder.
De nombreuses initiatives pour des groupes spécifiques
Au Soudan, les mesures de confinement et de couvre-feu ont privé
totalement ou en partie des dizaines de milliers de femmes de leur
source de revenus qui consiste à vendre du thé dans les rues. Une
collecte d’argent intitulée
« Reste chez toi, tes sous tu les auras à ta porte » a vu le jour pour compenser un peu les pertes de ces «
dames du thé
». Quelqu’un a même donné l’argent qu’il réservait à son mariage
! Dans certaines régions du Liban, la campagne
« Nous sommes à tes côtés »
a été menée pour soutenir les chauffeurs de taxi, gravement touchés par
le confinement. Par ailleurs, en vue de distribuer les aides
officielles ou des dons, des équipes de jeunes se sont constituées pour
procéder au recensement des familles dans le besoin à Tripoli, la ville
la plus pauvre du pays.
Certaines personnes n’ont pas besoin de dons, mais ont du mal à
sortir faire leurs courses et même à obtenir leurs médicaments. Dans la
ville marocaine de Tétouan, ainsi que dans de nombreuses villes
égyptiennes, plusieurs jeunes se sont portés volontaires pour acheminer
des provisions pour des personnes âgées, des handicapés et des malades
dont le système immunitaire est faible.
En Égypte, plusieurs restaurants se sont mobilisés pour fournir des
repas gratuits aux personnels des hôpitaux voisins et soutenir ainsi «
l’Armée blanche
»
dans sa bataille contre le Covid-19. D’autres repas ont aussi pu être
offerts aux gens qui n’ont rien à manger. En Tunisie, des associations,
en coordination avec des restaurateurs, ont fourni des milliers de repas
chaque jour aux personnels de la santé, de la collecte des déchets,
ainsi qu’aux étudiants étrangers et aux travailleurs immigrés, notamment
ceux originaires d’Afrique subsaharienne.
Dans plusieurs pays arabes, des médecins, des infirmiers et des
étudiants ont utilisé les médias sociaux et la vidéo en ligne pour
fournir des informations sur le coronavirus. Plusieurs pages Facebook
ont vu le jour en Irak, publiant les numéros de téléphone de médecins
bénévoles dispensant des conseils médicaux gratuits. Au Maroc, des
médecins ont lancé l’initiative
« Chifa »
(guérir), qui organise notamment des entretiens en direct avec des
spécialistes. Au Soudan, le Comité central des pharmaciens ne s’est pas
contenté de préparer gratuitement de grandes quantités de produits
désinfectants (en collaboration avec le Conseil de l’ordre des médecins
et la jeunesse de la révolution soudanaise). Il a réussi à contourner
des difficultés comme le manque de certaines matières essentielles, ou
leur prix élevé, en les remplaçant par des composantes moins onéreuses,
mais tout aussi efficaces.
Les ingénieurs retroussent leurs manches
Nombreux sont les diplômés et les étudiants des écoles d’ingénieurs
et des instituts technologiques qui ont tenté de trouver des
alternatives aux pénuries d’équipements médicaux. Au Maroc avec
l’initiative «
Ingénierie vs Covid-19 Africa
»,
des ingénieurs ont développé des prototypes de masques et des
composants de respirateurs en recourant seulement au marché local,
notamment à partir de pièces de masques et d’autres équipements de
plongée. En Tunisie, les élèves des écoles d’ingénieurs se sont lancé le
défi de fabriquer des modèles de respirateurs artificiels avec des
moyens locaux aussi, tout en garantissant la qualité et la précision.
Les étudiants de l’École nationale d’ingénieurs de Sousse ont développé
un modèle qui a été approuvé par le ministère de la santé.
Les habitants de la bande de Gaza assiégée ont de leur côté démontré,
une fois de plus, leur détermination et leur capacité à trouver des
solutions. Certains d’entre eux se sont employés à fabriquer des
respirateurs malgré la rareté des équipements et composantes
nécessaires. D’autres encore ont essayé des alternatives à la pénurie de
tests, en utilisant des logiciels capables de diagnostiquer les cas
d’infection avec une précision d’environ 80
%.
Des choix trop longtemps négligés
Toutes ces initiatives sont louables et nécessaires, mais peut-on compter indéfiniment sur elles
?
De nombreux experts affirment que les jours les plus difficiles sont à
venir. Ce qui signifie que plusieurs de ces bénévoles pourraient ne plus
être en mesure de continuer à agir, voire de se trouver, pour certains
du moins, dans le besoin d’assistance et de solidarité à leur tour. Que
feront les États à ce moment-là
? Imposeront-ils des taxes exceptionnelles aux plus riches
? Cesseront-ils de payer leurs dettes aux institutions financières internationales
? Engageront-ils une campagne pour récupérer l’argent du peuple auprès des corrompus et des fraudeurs du fisc
?
Enfin, la pandémie de coronavirus a révélé — une fois de plus — que
les services de santé sont étroitement liés à d’autres secteurs. D’abord
une éducation publique de qualité, et la capacité de retenir dans leur
pays les spécialistes, dont les médecins et les infirmiers, alors que
sévit une énorme hémorragie migratoire des diplômés à cause des salaires
médiocres et du chômage. Ensuite il y a les conditions d’habitation
décentes, dont celles relatives à l’hygiène et à l’espace de vie. Puis
la couverture sociale qui permet à chacun d’espérer des soins de santé
gratuits et de qualité. Le travail enfin donne accès à ce qui est
nécessaire à sa vie et à son alimentation, etc.
Il s’agit là de choix politiques, économiques et sociaux qui ont été
longtemps négligés. Le Covid-19 vient d’en révéler les conséquences. Le
monde arabe souffre de problèmes structurels, anciens et nouveaux, qui
la menacent non seulement de pertes humaines importantes en cas de
prolongation de la pandémie, mais aussi de graves conséquences
économiques et sociales.