Le journaliste Ali Lmrabet, fondateur de plusieurs hebdomadaires
satiriques qui lui valurent d’être condamné à quatre ans de prison au
début des années 2000 et d’en sortir en 2003 grâce à une intervention du
secrétaire d’État américain Colin Powell, passe aujourd’hui le plus
clair de son temps en Espagne. Il n’a pas cessé d’être harcelé par les
services (plus ou moins) secrets marocains :
« Chaque fois que je dois donner une conférence en Espagne, raconte-t-il,
je
vois arriver des groupes de personnes qui tentent de saboter la
réunion. Souvent, avant la conférence, la police espagnole me signale
qu’ils ont détecté des perturbateurs envoyés par le Maroc ! Les honorables correspondants de la MAP2,
dont
le directeur du bureau à Madrid, Saïd Ida Hassan, m’ont poursuivi en
justice, mais ont perdu tous leurs procès devant le tribunal suprême. En
juin 2009, un tribunal d’Almeria a même condamné Ida Hassan à
12 000 euros d’amende pour m’avoir insulté devant plus de 150 personnes à
l’université d’Almeria. »
« Ils sont capables de tout, poursuit-il,
y
compris, comme l’a fait Amin Chaoudri alors conseiller à l’ambassade de
demander à la maire de Carthagène de ne pas m’inviter au festival. La
directrice fut contrainte de démissionner avec fracas pour dénoncer la
censure. » En juillet 2015, alors qu’il
poursuivait à Genève une grève de la faim pour obtenir le renouvellement
de ses papiers d’identité, des groupes de jeunes Marocains armés de
bâtons sont venus le harceler et le menacer de mort devant le Palais des
Nations unies où il menait sa grève. Un groupe d’activistes suisses l’a
tiré d’affaire.
Journaliste d’investigation, une activité qui lui vaudra d’être
condamné à dix mois de prison en 2015 après un simulacre de procès,
Hicham Mansouri, marqué par le traitement que lui a réservé au Maroc
l’appareil sécuritaire, vit en France où il a obtenu l’asile politique.
« Si
les menaces et insultes se sont poursuivies sur les réseaux sociaux, si
j’ai le sentiment parfois d’être suivi, c’est vraiment la première
fois, le 15 février, que j’ai ressenti la peur que j’avais connue lors
de mon agression au Maroc ».
« Nous avons appris à gérer les perturbateurs »
Discret, Hicham Mansouri évoque le tabassage en règle subi l’été
dernier à Dijon par Reda Goura à la sortie d’un restaurant. Goura, un
journaliste qui avait couvert le Mouvement du 20 février a perdu
conscience et a été hospitalisé. S’il n’a pu fournir aucune preuve sur
ses agresseurs, il ne fait aucun doute, selon lui, compte tenu des
menaces reçues sur les réseaux sociaux, qu’il paie pour ses activités de
militant.
Le régime n’oublie rien et surtout pas ceux qui, comme Mohammed Radi
Ellili, un Sahraoui qui, après avoir présenté le journal de la première
chaine marocaine et défendu la marocanité du Sahara, se montre
aujourd’hui très critique de la gestion de ce dossier par le Palais.
Ellili, qui s’est installé en France, est constamment menacé et insulté
sur les réseaux sociaux et les sites marocains progouvernementaux comme
le360.ma ou barlamane.com.
À Marseille, où il s’est établi récemment, Hamza Mahfoud, l’un des
principaux animateurs du Mouvement du 20 février, a découvert lors de
manifestations en faveur du Rif à quel point le consulat du Maroc était
peu disposé à tolérer de telles initiatives.
« Nous avons appris à gérer les perturbateurs »,
sourit-il. Les cas de Zakaria Moumni et Mustapha Adib sont plus connus.
Tous deux sont installés depuis peu au Canada et aux États-Unis, pays
auxquels ils ont demandé asile ou «
protection
».
Zakaria Moumni était convaincu, en tant qu’ancien champion du monde de kickboxing (1999), de pouvoir bénéficier, aux termes d’un
dahir
(décret) royal de 1967, d’un poste de conseiller sportif auprès du
ministère de la jeunesse et des sports. Non seulement le Maroc officiel
n’a pas reconnu son titre, le qualifiant même au passage de
« piètre boxeur »,,
mais devant son insistance, l’a condamné en septembre 2010 à trois
années de prison durant lesquelles il a été torturé dans le fameux
centre de Témara situé à 30 km au sud de Rabat, où le Maroc
sous-traitait notamment les interrogatoires de djihadistes faits
prisonniers par l’armée américaine. Gracié par le roi, il s’installe en
France et continue à réclamer justice. Les menaces de mort se
multiplient et des montages pornographiques se retrouvent même sur des
réseaux sociaux. En avril 2017, après une nouvelle agression physique
par quatre hommes à Nancy, il demande l’asile politique au Canada, par
crainte de représailles marocaines et en accusant la France de l’avoir
abandonné. Sa demande est jugée recevable par le Canada.
En septembre 2018, l’ex-capitaine d’aviation Mustapha Adib, condamné
en 1999 à trois années de prison pour avoir dénoncé la corruption de sa
hiérarchie et installé depuis 15 ans en France, demande l’asile
politique aux États-Unis. De ces derniers, il attend
« la protection internationale en tant que Français persécuté en France ».
Le cas Hammouchi
Profondément marqués par leur détention puis par les menaces, les
violences verbales et physiques à leur encontre, Moumni et Adib qui, à
plusieurs reprises, ont été à l’origine de tensions entre Paris et Rabat
n’ont pas admis ou compris que la raison d’État soit plus forte que
leur quête de justice. En février 2014, Moumni dépose une plainte contre
Hammouchi, qui était de passage à Paris. Une convocation est transmise à
l’ambassade du Maroc afin qu’Hammouchi soit entendu sur des faits de
torture, à la grande fureur du Maroc. La crise durera près d’une année.
Quant à l’ex-capitaine Adib, il avait réussi à pénétrer en mars 2013
dans l’hôpital du Val-de-Grâce à Paris et à déposer dans la chambre du
général Abdelaziz Bennani, plus haut gradé du royaume, un bouquet de
fleurs accompagné d’une lettre dans laquelle il dénonçait la corruption
du général. Le Maroc s’en était fortement ému.
Ces quelques cas ne doivent pas faire oublier les innombrables
individus ou organisations ciblés en permanence sur les réseaux sociaux
ou par d’autres moyens (téléphone, courriels, harcèlement…) par les
officines de basse police du régime, que ce soit au Maroc ou à
l’extérieur
3
Le sabotage de la conférence organisée par l’Asdhom n’en pose pas
moins un certain nombre de questions. Quel intérêt le régime marocain
a-t-il à perturber une réunion organisée par une association qui n’a
jamais appelé au renversement de la monarchie, mais réclame seulement
avec constance le respect de la loi et de la constitution amendée en
2012
?
Un protocole d’entraide entre Paris et Rabat
Aboubakr Jamaï, fondateur du
Journal hebdomadaire a été
contraint de fermer avant de quitter le Maroc pour la France où il
enseigne à l’Institut américain universitaire (
IAU College) à Aix-en-Provence. Pour lui,
« il
n’y a pas de stratégie établie. On voit plein de décisions stupides
dans ce pays. Il y a des stratégies individuelles. Sans doute des
craintes. Il y a de la contestation, la situation sociale n’est pas
bonne dans le Rif et ailleurs. Le régime fait ainsi depuis des années
une fixation sur l’AMDH qui dénonce la répression des mouvements sociaux. L’AMDH
est de loin l’association la plus dynamique du monde arabe dans ce
domaine. Son ex-présidente, Khadija Ryadi, une femme remarquable, est
d’autant plus dans le collimateur du pouvoir qu’elle a une bonne image
sur le plan international depuis qu’elle a reçu en 2013 le prix de l’ONU pour les droits de l’homme. »
Pour Saïd Fawzi, président de l’Asdhom, et Ayad Ahram, ex-président,
« le
comportement des “donneurs d’ordre” marocains n’est certainement pas
étranger au protocole d’entraide judiciaire franco-marocain adopté en
juin 2015 et selon lequel les plaintes déposées en France sont désormais
“prioritairement” renvoyées vers Rabat ou clôturées et inversement. Ces
voyous, convaincus qu’ils n’ont rien à craindre, ont un sentiment
d’impunité. »4
Pour l’historien Maâti Monjib, la Direction générale des études et de la documentation (
DGED) et la Direction générale de la surveillance du territoire (
DST), les deux principaux services de renseignement sont très actifs depuis 2011 et le Mouvement du 20 février.
« Même s’ils sont en concurrence, il y a un minimum de coordination entre eux. La DST, de plus en plus présente à l’étranger envoie ses nervis tandis que la DGED
s’appuie sur des personnalités plus présentables, diplomates ou
parlementaires qui travaillent pour elle. L’internationalisation de
l’affaire Bouachrine, pour lequel le groupe de travail sur la détention
arbitraire de l’ONU a demandé une libération immédiate, inquiète le service. »
Néanmoins, tous ces observateurs comme les responsables de l’Asdhom
estiment que le régime s’est tiré une balle dans le pied en prenant le
risque de ternir l’image du Maroc. Pour l’Asdhom, «
si ces individus ont réussi à saboter notre conférence, ils ne pourront
jamais nous faire taire. Notre détermination à faire sortir le Maroc de
l’obscurité dans laquelle ils veulent le plonger reste intacte (…) Nous
continuons à militer au nez et à la barbe de ces services de l’ombre
pour mettre le Maroc sur la voie d’un État de droit ».