L’auteur de ces lignes rentre d’une mission d’observation dans
les camps de réfugiés sahraouis. Alors que sur le terrain les combats
avaient repris, depuis près d’un an, entre les forces du Polisario et
l’armée marocaine, le désir d’en découdre parmi la jeunesse sahraouie
était palpable. La rupture du cessez-le-feu par le Polisario [à la suite d'une irruption de l'armée marocaine dans le mur de défense en territoire sahraoui (ndlr)]
qui n'a d’ailleurs rien d’une décision hors-sol en rupture avec la réalité. Cela
fait, en effet, trente ans qu’un processus de pacification censé
déboucher sur un référendum d’autodétermination est enlisé et la
présence des réfugié·es dans les camps dure depuis quarante-cinq ans. On
ne cherchera pas plus loin les raisons de l’exaspération côté sahraoui.
Pendant ce temps, les Chancelleries européennes s’inquiètent d’une
possible déstabilisation de la région. Une extension du conflit,
impliquant l’armée algérienne, pourrait fragiliser les digues permettant
de garder sous contrôle les vagues migratoires, d’une part, et la
montée de la violence djihadiste, d’autre part. Ces craintes ne doivent
en aucun cas masquer la lourde responsabilité de l’Occident.
Il suffit, à ce propos, de mettre en exergue les liens qui existent
entre l’Elysée et la dynastie chérifienne et l’on comprendra vite à quel
point un prisme néocolonial déforme la lecture que l’on se fait, de ce
côté-ci de la Méditerranée, des enjeux relatifs à la question du Sahara
occidental. Ainsi est-il de notoriété publique que lorsque l’idée d’un
référendum d’autodétermination a été rejetée par Rabat en 2007, c’est
parce que le plan d’autonomie mis en avant, à l’époque, par les
autorités marocaines avait, en réalité, été concocté en France sous
l’œil attentif du président Chirac.
L’histoire de la décolonisation dans la région explique largement ce
tropisme pro-marocain. Alors que c’est un processus de négociation qui a
mis fin, en 1956, au protectorat sur le Maroc, c’est au contraire par
la lutte que le régime d’apartheid anti-arabe qui sévissait dans les
«départements» de l’Algérie «française» a été aboli en 1962. La victoire
du FLN, humiliante pour l’impérialisme français, a servi d’arrière-plan
à un soutien aux projets du Grand Maroc. Voilà pourquoi dès après
l’indépendance algérienne, la Guerre des sables a éclaté. Elle a duré de
septembre 1963 à février 1964 à la suite d’une agression de la jeune
république algérienne par l’armée marocaine. A l’époque, Rabat désirait
annexer une partie de l’Algérie.
Le lien entre le projet du Grand Maroc et les intérêts géopolitiques
de la Françafrique sont patents. C’est ainsi que le régime chérifien,
bien que revendiquant, à l’origine, l’intégralité de la Mauritanie, n’a
jamais agressé cette dernière et en a même reconnu l’existence sans
faire trop de difficultés. Paris le voulait.
Et comme c’est en vertu de la politique de création d’un Grand Maroc
que Rabat a envahi le Sahara occidental en 1975, on comprend mieux
pourquoi le gouvernement algérien a soutenu le Polisario. Il n’en
fallait pas plus pour que des campagnes soient orchestrées à partir de
Paris afin de jeter, encore aujourd’hui, le discrédit sur les
indépendantistes sahraouis.
Pour l’heure, la pression monte dans les camps. La jeunesse
sahraouie, loin de se résigner à son exil, adhère pleinement aux
revendications du Polisario. De ce point de vue, la nomination de
Mohamed Wali Akeik, jusque-là premier ministre de la République arabe
sahraouie démocratique (RASD), comme chef d’état-major constitue un fait
capital. Sous sa direction, les unités sahraouies devraient, selon
toute vraisemblance, intensifier leurs opérations.
Alors que l’incendie, qui couvait déjà depuis belle lurette, vient de
se déclarer, les Occidentaux, trop confiants, sans doute, dans
l’expertise française, en sont encore à jouer la montre et leurs appels à
«un compromis réaliste» légitiment de facto l’occupation
marocaine. Si les choses finissent par tourner mal, la responsabilité de
l’Occident, et de la France au premier chef, sera énorme…
Xavier Dupret est économiste, de Bruxelles, de retour des camps de refugiés de Tindouf (ouest algérien).