2 mai 2016. Réception à l’Élysée. À droite de François Hollande, Tahar Ben Jelloun et Leila Slimani ; derrière, Rachid Benzine.
Présidence de la République française
Ce n’est pas la première fois qu’une publication française met ainsi
en avant l’écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani, lauréate du prix
Goncourt 2016. Elle a été adoubée par le président Emmanuel Macron qui
l’a nommée sa représentante personnelle pour la francophonie. Elle est
désormais la coqueluche des médias de la métropole toutes tendances
confondues, et décrite comme la nouvelle égérie mondiale de la lutte « contre toutes les tyrannies », notamment dans le monde arabo-musulman. Toutes les tyrannies ?
Presque, car chez Leïa Slimani, le souffle de la révolte s’estompe dès
qu’il est question du régime politique marocain, et plus
particulièrement de la monarchie chérifienne.
Ce constat s’inscrit dans un processus plus large qui caractérise aussi bien le règne de Mohammed VI que celui de son père, le roi Hassan II
(1929-1999) : la cooptation des célébrités franco-marocaines, un
exercice pour lequel le palais dispose d’un véritable savoir-faire.
« Les intellectuels de Sa Majesté »
Lorsqu’en 1987, l’écrivain franco-marocain Tahar Ben Jelloun reçoit le Goncourt pour La Nuit sacrée, Hassan II lui adresse un message de « haute sollicitude » et de « félicitations paternelles ». Depuis, l’auteur du Racisme expliqué à ma fille évite tout commentaire critique sur l’ancien règne et il a fallu attendre la mort d’Hassan II
en 1999 — les langues commençant peu à peu à se délier — pour que le
romancier publie un premier livre sur le bagne de Tazmamart en
s’appuyant sur le récit d’un rescapé, Aziz Binebine. Il vient de sortir
un autre ouvrage sur le même thème, La Punition (Gallimard,
2018), dans lequel il décrit une expérience qu’il a vécue au Maroc
pendant une période limitée, avant de partir en France pour s’y
installer définitivement en 1971. Il y raconte notamment, avec un brin
de narcissisme, son service militaire en le présentant comme « dix-neuf mois de détention » en mars 1965. Il est alors âgé de 21 ans, pleure sa « belle » chevelure rasée et « ce que furent ces longs mois qui marquèrent à jamais ses vingt-ans », mais qui ont fait naître secrètement, dit-il, l’écrivain qu’il est devenu. Sur le régime d’Hassan II, ses « jardins secrets » et ses abus ? Pas un traître mot.
Avec l’arrivée au pouvoir de Mohammed VI,
le phénomène de cooptation a non seulement continué, mais il s’est
renforcé : à l’exemple de Leïla Slimani, la nouvelle vague des « intellectuels de Sa Majesté »
est incarnée aujourd’hui par de jeunes auteurs franco-marocains qui ont
un accès facile aux médias français, où ils dénoncent à peu près les
mêmes phénomènes : le conservatisme de la société marocaine d’une part,
et les travers de l’islam politique de l’autre. Mais dès qu’il s’agit du
régime politique, motus et bouche cousue.





