Monsieur le président de la République, chaque
jour, vous humiliez la France en humiliant les exilés. Vous les nommez
«migrants» : ce sont des exilés. La migration est un chiffre, l’exil est
un destin. Réchappés du pire, ils représentent cet avenir que vous leur
obstruez, ils incarnent cet espoir que vous leur refusez. C’est à leur
sujet que je vous écris.
Vous avez affirmé, dans votre discours de Calais, que «ceux
qui ont quelque chose à reprocher au gouvernement s’attaquent à sa
politique, mais qu’ils ne s’attaquent pas à ses fonctionnaires.» Je ne m’en prendrai ici qu’à vous. Et à vous seul.
Je ne suis pas, comme vous dites, un «commentateur du verbe» : je suis un témoin de vos actes. Quant à votre verbe, il est creux, comme votre parole est fausse et votre discours, double.
J’affirme, M. le Président, que vous laissez perpétrer à
Calais des actes criminels envers les exilés. Je l’ai vu et je l’ai
filmé.
J’affirme, M. le Président, que des fonctionnaires de la
République française frappent, gazent, caillassent, briment, humilient
des adolescents, des jeunes femmes et des jeunes hommes dans la détresse
et le dénuement. Je l’ai vu et je l’ai filmé.
J’affirme, M. le Président, que des exilés non seulement
innocents, mais inoffensifs, subissent sur notre territoire des
atteintes aux droits fondamentaux de la personne. Je l’ai vu et je l’ai
filmé.
Toutes les images sont extraites du film de Yann Moix, Re-Calais, qui sera diffusé au printemps sur Arte
Vous menacez de saisir la justice si les «faits dénoncés» ne sont pas «avérés». Voici donc, monsieur le Président, les images des conséquences obscènes de votre politique.
Ces actes de barbarie, soit vous les connaissiez et vous
êtes indigne de votre fonction ; soit vous les ignoriez et vous êtes
indigne de votre fonction. Ces preuves, si vous les demandez, les
voici ; si vous faites semblant de les demander, les voici quand même.
Les Français constateront ce que vous commettez en leur nom.
«Je ne peux pas laisser accréditer l’idée que les forces de l’ordre exercent des violences physiques», avez-vous dit. Ajoutant : «Si cela est fait et prouvé, cela sera sanctionné».
www.liberation.fr/.../monsieur-le-president-vous-avez-instaure-a-calais-un-protocole-de-la-bavure
D’abord, vous menacez de procès en diffamation ceux qui démasquent
votre politique ; ensuite, vous menacez de procédures de sanction ceux
qui l’appliquent.
Journalistes, policiers : avec vous, tout le monde a tort à
tour de rôle. Les uns d’avoir vu, les autres d’avoir fait. Tout le monde
a tort sauf vous, qui êtes le seul à n’avoir rien vu et le seul à
n’avoir rien fait. On attendait Bonaparte, arrive Tartuffe.
Soit les forces de l’ordre obéissent à des ordres précis,
et vous êtes impardonnable ; soit les forces de l’ordre obéissent à des
ordres imprécis, et vous êtes incompétent. Ou bien les directives sont
données par vous, et vous nous trahissez ; ou bien les directives sont
données par d’autres, et l’on vous trahit.
Quand un policier, individuellement, dépasse les bornes, on
appelle cela une bavure. Quand des brigades entières, groupées,
dépassent les bornes, on appelle cela un protocole. Vous avez instauré
à Calais, monsieur le Président, un protocole de la bavure.
Quand une police agit aussi unie, pendant si longtemps, elle
ne peut le faire sans se plier à un commandement. Est-ce bien vous,
monsieur le Président, qui intimez aux policiers l’ordre de déclencher
ces actions souillant la dignité de l’homme ? Vous y avez répondu
vous-même : «Dans la République, les fonctionnaires appliquent la politique du gouvernement.»
L’histoire a montré qu’on peut parfois reprocher à un
policier de trop bien obéir. Mais elle a surtout montré qu’on doit
toujours reprocher à un président de mal commander, précisément quand
le respect humain est bafoué. En dénonçant les violences policières, en
cherchant à savoir qui est le donneur de ces ordres, je ne fais que
défendre la police, parce que lui donner de tels ordres, c’est
justement porter atteinte à son honneur.
«La situation est ce qu’elle est par la brutalité du monde qui est le nôtre»,
dites-vous. Peut-on attendre, monsieur le Président, qu’une situation
aussi complexe soit démêlée par une pensée aussi simpliste ? Que des
décisions si lourdes soient compatibles avec des propos si légers ? On
attendait Bonaparte, arrive Lapalisse.
Serez-vous plus enclin à l’émotion qu’à la réflexion ?
Ecoutez la voix de ces jeunes qui, fuyant les assassins et la dictature,
rançonnés puis suppliciés en Libye, traversent la Méditerranée sur des
embarcations douteuses pour accoster, à bout de forces, dans une Europe
que vous défendez par vos formules et qu’ils atteignent par leur
courage.
Vous avez osé dire : «Notre honneur est d’aider sur le terrain celles et ceux qui apportent l’humanité durable dans la République.» Au
vu de ce qui semblerait être votre conception de «l’humanité», les
associations préfèrent l’aide que vous leur avez refusée à celle que
vous leur promettez. A Calais, on vous trouve plus efficace dans la
distribution des coups que dans la distribution des repas.
Ces associations, monsieur le Président, font non seulement
le travail que vous ne faites pas, mais également le travail que vous
défaites. Quant à votre promesse de prendre en charge la nourriture,
elle n’est pas généreuse : elle est élémentaire. Vous nous vendez comme
un progrès la fin d’une aberration.
La colonisation en Algérie, monsieur le Président, vous
apparut un jour comme un «crime contre l’humanité». Ne prenez pas la
peine de vous rendre si loin dans l’espace et dans le temps, quand
d’autres atrocités sont commises ici et maintenant, sous votre
présidence. Sous votre responsabilité.
Faites, monsieur le Président, avant que l’avenir n’ait
honte de vous, ce qui est en votre pouvoir pour que plus un seul de ces
jeunes qui ne possèdent rien d’autre que leur vie ne soit jamais plus
violenté par la République sur le sol de la nation. Mettez un terme à
l’ignominie. La décision est difficile à prendre ? On ne vous demande
pas tant d’être courageux, que de cesser d’être lâche.
Saccages d’abris, confiscations d’effets personnels,
pulvérisation de sacs de couchages, entraves à l’aide humanitaire. Tel
est le quotidien des exilés à Calais, monsieur le Président. Hélas, vous
ne connaissez rien de Calais. Le Calais que vous avez visité mardi
dernier n’existe pas : c’était un Calais pipé ; c’était un Calais
imaginaire et vide ; c’était un Calais sans «migrants». Un Calais sur
mesure, un Calais de carton-pâte. Le Calais que vous avez visité,
monsieur le Président, ne se trouve pas à Calais.
Le Défenseur des droits a dénoncé, lui aussi, le «caractère exceptionnellement grave de la situation», qu’il n’hésite pas à décrire comme étant «de nature inédite dans l’histoire calaisienne».
Une instance de la République, monsieur le Président, donne ainsi
raison à ceux à qui vous donnez tort. Mais je vous sais capable de ne
pas croire vos propres services, tant vous donnez si souvent
l’impression de ne pas croire vos propres propos.
Comme on se demande à partir de combien de pierres commence
un tas, je vous demande, monsieur le Président, à partir de combien de
preuves commence un crime.
Je citerai enfin les conclusions de la «mission
IGA-IGPN-IGGN relative à l’évaluation de l’action des forces de l’ordre à
Calais et dans le Dunkerquois» d’octobre 2017 – mission qui dépend du
ministère de l’Intérieur : «L’accumulation des témoignages écrits et
oraux, bien que ne pouvant tenir lieu de preuves formelles, conduit à
considérer comme plausibles des manquements à la doctrine d’emploi de la
force et à la déontologie policière, principalement à Calais. Ces
manquements portent sur des faits de violences, sur un usage
disproportionné des aérosols lacrymogènes, la destruction d’affaires
appartenant aux migrants ainsi que le non-respect de l’obligation du
matricule RIO [le référentiel des identités et de l’organisation].»
Permettez-moi, monsieur le Président, de traduire cette
phrase dans un français non-policier : «Nous croulons sous les preuves
de violences policières, notamment de gazages, mais nous refusons de les
considérer comme des preuves au sens strict, car cela risquerait de
froisser monsieur le ministre de l’Intérieur, qui serait obligé
d’enquêter sur l’épidémie d’anonymat qui saisit ses troupes au moment de
l’assaut contre les migrants.»
Vous dites : «Je ne peux laisser accréditer l’idée que les forces de l’ordre utilisent la violence.» Les violences vous dérangeraient-elles moins que le fait qu’on les laisse accréditer ?
A l’heure, monsieur le Président, où vous décrétez ce qui
est, ou n’est pas, une «fake news», vous nous rappelez de manière
salutaire que vous êtes prompt au mensonge éhonté. On attendait
Bonaparte, arrive Pinocchio.
Je ne sais pas exactement de quoi vous êtes responsable ; je
sais seulement en quoi vous êtes irresponsable. Le grand mérite de
votre politique, c’est qu’on peut la voir à l’œil nu.
Surtout à Calais, où tout est fait pour rendre impossible
aux exilés l’accès à l’Angleterre. Non seulement ils n’ont pas le droit
de rester, mais ils n’ont pas la possibilité de partir. Que doivent-ils
faire ? Attendre qu’on leur brûle la rétine ? Ou bien jouer leur
destin en tentant la traversée ?
Vous menacez en tout, monsieur le Président, des gens qui ne
nous menacent en rien. Votre politique ne fait pas que trahir nos
valeurs, elle les insulte. Les mesures antimigratoires sont toujours
populaires. Mais voulant faire plaisir à la foule, vous trahissez le
peuple.
Le préfet du Pas-de-Calais m’a appelé, furieux, osant se
réclamer de Jean Moulin ; mais Jean Moulin s’est battu pour faire cesser
la barbarie, non pour intimider ceux qui la dénoncent. Les exilés sont
des victimes. Laissez les martyrs morts en paix ; cesse de faire la
guerre aux martyrs vivants.
Jean Moulin fut supplicié pour une France qui accueille les
hommes, pas pour une France qui les chasse. Dites à votre préfet que se
réclamer d’un héros de la Résistance quand, dans sa sous-préfecture,
Erythréens, Afghans et Soudanais sont harcelés, délogés, gazés nuit et
jour, c’est prendre Jean Moulin en otage. Et c’est le trahir une
deuxième fois.
Ce n’est plus vous qui êtes en marche, monsieur le
Président, c’est la vérité. Vous pouvez porter plainte contre moi pour
diffamation ; la postérité portera plainte contre vous pour infamie.
Yann Moix écrivain
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