2-M | 5º aniversario de la movilización en Madrid por los presos políticos saharauis: cinco años sin respuestas

El próximo lunes 2 de marzo se cumplen cinco años de concentraciones semanales ante el Ministerio de Asuntos Exteriores, en la Plaza de la Provincia (Madrid), para denunciar la situación de los presos políticos saharauis encarcelados en Marruecos y exigir al Gobierno español que asuma su responsabilidad política y jurídica ante esta vulneración continuada de derechos fundamentales.

https://noteolvidesdelsaharaoccidental.org/2-m-5o-aniversario-de-la-movilizacion-en-madrid-por-los-presos-politicos-saharauis-cinco-anos-sin-respuestas/ 

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dimanche 30 octobre 2022

LA MONARCHIE MAROCAINE ET LA LUTTE POUR LE POUVOIR

    Malheureusement le petit chapitre consacré au Rif 55, 58-59 est incomplet et imprécis quand à l'enjeu qu'il a constitué. Un autre livre spécifique serait le bienvenu

 

jeudi 22 juillet 2021

Omar Radi, une vie brisée par Pegasus et le Palais

"Le journaliste marocain, surveillé par le logiciel israélien, écope de six ans de prison au terme d’une parodie de procès. Son confrère Imad Stitou, témoin devenu accusé, est, lui, condamné à un an de prison, dont six mois ferme. Retour sur cette obscure affaire, par l’Humanité et Mediapart.
« Ce verdict ne relève pas de la justice mais de la vengeance », abonde un autre journaliste marocain exilé en France, Hicham Mansouri. Lui aussi figure parmi la liste des milliers de personnes traquées par le Maroc via Pegasus ; il se prépare à porter plainte. Son téléphone a été infecté plus de vingt fois entre février et avril 2021, selon l’analyse de Forbidden Stories et du Security Lab d’Amnesty International. À l’époque, il était mobilisé pour la libération de l’intellectuel Maâti Monjib, l’une des voix critiques les plus emblématiques du règne de Mohammed VI, avec lequel il a fondé l’Amji, l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation, dans le viseur de la justice et du pouvoir depuis 2015.
Après plus d’un an d’une procédure entachée d’irrégularités et de manipulations, au terme d’une parodie de procès dénoncée par de nombreuses ONG internationales, le journaliste d’investigation Omar Radi a été condamné lundi 19 juillet par la justice marocaine à six ans de prison ferme et son confrère et ami Imad Stitou à un an de prison dont six mois ferme.
Ce verdict tombe alors qu’est révélé l’un des plus graves scandales d’espionnage de la décennie, impliquant au moins onze États à travers le monde, dont le Maroc. Il fait suite, à dix jours d’intervalle, à la condamnation à cinq ans de prison ferme pour « agression sexuelle » d’un autre journaliste marocain réputé pour son indépendance : l’éditorialiste d’ Akhbar Al Youm, Souleimane Raissouni, en grève de la faim depuis plus de cent jours et dont le procès est lui aussi jugé inéquitable par des organisations de défense des libertés.
 
Les voix critiques que le régime veut réduire au silence
Connus pour avoir couvert, en 2016 et 2017, le hirak du Rif, ce long soulèvement populaire violemment réprimé dans le nord-est du Maroc, Omar Radi et Imad Stitou, trentenaires, comptent parmi les voix critiques que le régime entend depuis longtemps réduire au silence, dans un lourd contexte de répression des opposants, des défenseurs des droits humains, des journalistes. Omar Radi travaillait sur l’accaparement des terres, suivait tous les mouvements sociaux, s’intéressait de près aux intérêts enchevêtrés de la monarchie et du capital, marocain ou étranger.
Les ennuis les plus sérieux avaient commencé pour lui le 26 décembre 2019, avec l’exhumation par les autorités judiciaires d’un tweet ancien dénonçant les sévères condamnations, jusqu’à vingt ans de prison, infligées à 42 porte-voix de la révolte du Rif et confirmées en appel. « Lahcen Talfi, juge de la cour d’appel, bourreau de nos frères, souvenons-nous bien de lui. Dans beaucoup de régimes, les petits bras comme lui sont revenus supplier après en prétendant “avoir exécuté des ordres”. Ni oubli ni pardon avec ces fonctionnaires sans dignité ! » avait tweeté le journaliste le 5 avril 2019.
Cette manifestation d’indignation lui avait valu une convocation de la brigade nationale de police judiciaire et cinq jours de prison. Libéré sous la pression d’une mobilisation nationale et internationale inédite, il avait finalement été condamné, le 17 mars 2020, à quatre mois de prison avec sursis pour « outrage à magistrat ». « Ce procès n’a pas lieu d’être, c’est une atteinte à ma liberté d’expression », avait-il protesté.
 
Pegasus, arme technologique contre journalistes et opposants
Trois mois plus tard, en juin 2020, un rapport de l’ONG Amnesty International révélait la découverte, dans le téléphone du journaliste, de traces d’intrusion « au moyen d’une nouvelle technique sophistiquée permettant d’installer de façon invisible Pegasus », le logiciel espion produit par la firme israélienne NSO Group, au cœur du présent scandale mondial d’espionnage.
« Ces attaques se sont produites alors que le journaliste faisait l’objet d’actes de harcèlement multiples de la part des autorités marocaines – l’une d’entre elles notamment a eu lieu quelques jours seulement après que l’entreprise eut affirmé que ses produits ne seraient plus utilisés pour commettre des violations des droits humains – et elles se sont poursuivies au moins jusqu’au mois de janvier 2020 », expliquait le document.
Reprises dans une quinzaine de médias sous la coordination du collectif Forbidden Stories qui poursuit les enquêtes des journalistes emprisonnés ou assassinés, ces révélations avaient fait grand bruit, déchaînant l’acharnement répressif des autorités marocaines sur Omar Radi. L’usage par le pouvoir marocain de cette arme technologique contre des journalistes et des opposants avait déjà été mis au jour, en octobre 2019, par le Citizen Lab de l’université de Toronto, spécialisé dans le domaine de la cybersécurité, avec la publication d’une liste de personnalités marocaines espionnées via Pegasus, parmi 1 400 journalistes et défenseurs des droits humains ciblés dans le monde.
 
Une procédure judiciaire obscure
Dès lors, pour Omar Radi, les convocations au siège de la brigade nationale de la police judiciaire se sont enchaînées, dans une procédure obscure, faisant peser sur lui des accusations d’« espionnage » et d’« atteinte à la sûreté de l’État ». Une stratégie de harcèlement policier et judiciaire bien connue des journalistes et des militants marocains. Conforté par les expressions de solidarité et la mobilisation en sa faveur, au Maroc et au-delà de ses frontières, le journaliste affrontait alors avec sérénité les longs et fréquents interrogatoires policiers, plus d’une vingtaine en quelques semaines, comme les altercations provoquées par les nervis de médias de diffamation, connus pour être un des outils au service de la répression.
Le 23 juillet 2020, soit un mois après le scandale Pegasus, coup de théâtre : une nouvelle accusation, d’une tout autre nature, venait accabler le journaliste. Sa collègue Hafsa Boutahar, employée aux services administratifs et commerciaux du site d’informations le Desk, annonçait avoir déposé contre lui une plainte pour viol. Omar Radi, incarcéré six jours plus tard, niait en bloc, faisant état d’une relation consentie. Version confirmée par son confrère Imad Stitou, témoin des faits, repeint, au fil d’une instruction bâclée, en « complice » et poursuivi à son tour, en liberté, pour « non-dénonciation d’un crime ». Plusieurs fois sollicitée par Mediapart et l’Humanité, la plaignante, qui s’est beaucoup exprimée dans des médias connus pour être aux ordres du régime marocain, n’a jamais donné suite à nos demandes d’entretien.
En juin dernier, Omar Radi a entamé une grève de la faim pour contester sa détention provisoire, avant d’y mettre un terme, au bout de vingt et un jours, en raison de la détérioration de son état de santé : il souffre de la maladie de Crohn et son placement à l’isolement, autant que le manque de soins, de traitements et de régime adaptés, l’ont laissé très affaibli.
 
Un « verdict de la honte »
À l’énoncé de ces condamnations, dans le climat de stupéfaction provoqué par les révélations du Pegasus Project, l’ONG Reporters sans frontières a dénoncé un « verdict de la honte » : « Bien que (Omar Radi) soit poursuivi dans deux affaires séparées pour “espionnage” et “viol”, les deux accusations sont en réalité liées et ont été traitées de façon conjointe par les autorités. Une confusion qui soulève de sérieux doutes quant à l’équité de son procès. »
« Il a été privé du droit à préparer une défense adéquate, son équipe légale et lui se sont vu refuser l’accès à certaines des preuves retenues contre lui, et toutes leurs demandes de convocations de témoins pour sa défense dans les affaires le mettant en cause ont été rejetées. Condamner quelqu’un à six années en prison après une procédure aussi viciée, ce n’est pas de la justice », a également réagi Amnesty International, qui appelle à « un nouveau procès conforme aux normes internationales ».
 
« Tout le monde a peur. Ce verdict est un assassinat judiciaire » Imad Stitou, journaliste
« Ce 19 juillet 2021 restera un jour noir pour le Maroc, pour la liberté de la presse, mais aussi pour les luttes féministes et LGBT. Personne n’osera plus prendre la parole librement. Tout le monde a peur. Ce verdict est un assassinat judiciaire », confie à Mediapart et l’Humanité Imad Stitou, qui entend faire appel du jugement, tout comme Omar Radi. Sous le choc de sa condamnation, laissé pour l’heure « en semi-liberté », il assure « avoir la conscience tranquille » : « J’ai donné mon témoignage devant la justice, Dieu, le public, l’histoire et le plus important : ma conscience. Ce procès n’aurait jamais eu lieu s’il y avait eu une vraie enquête car le dossier ne tient pas. Il est monté de toutes pièces. »
Cet épilogue judiciaire, quelques jours après la condamnation du journaliste Souleimane Raissouni, confirme la ferme volonté du Palais d’user de tous les moyens pour bâillonner les voix discordantes. Jusqu’au déploiement d’une « stratégie sexuelle » instrumentalisant sans vergogne la lutte contre les violences de genre, les luttes féministes et LGBT pour les retourner contre des journalistes et des opposants.
« Cet État voyou s’affranchit de toutes les lignes rouges. Il ne s’embarrasse même plus d’apparences, d’un semblant de respect pour ses propres règles de droit. Tout au long de ce procès, Omar Radi s’est montré très direct, très frontal, très courageux. Il n’a pas fait dans la dentelle et ça, ça se paie cher au Maroc, au regard de la psychologie de ce régime », analyse le journaliste Aboubakr Jamai aujourd’hui exilé en France, fondateur du Journal, un hebdomadaire né sous Hassan II que les autorités ont fait fermer en 2010. Son nom figure parmi les personnes espionnées par le pouvoir marocain grâce au logiciel Pegasus, « un jouet qui nourrit leurs instincts voyeuristes : ils s’en donnent à cœur joie ».
Hicham Mansouri a passé dix mois dans les geôles marocaines cette année-là pour « complicité d’adultère » ; il a échappé de peu à des poursuites pour proxénétisme, un dossier fabriqué pour le faire tomber. Six ans plus tard, il prépare un livre sur son expérience carcérale. Il est surveillé, traqué, harcelé jusque sur le sol français. « Je suis suivi à Paris. Parfois, ils ne le font pas discrètement. Ils étaient sept à me filer, un jour. Ils ont même suivi un membre de notre comité de soutien à Maâti Monjib qui est français, sans aucune origine marocaine », relate-t-il . Hicham Mansouri décrit « un enfer », des méthodes de démolition psychologique : « Je ne sors jamais seul en soirée. Je me prive de beaucoup de choses, je ne fais confiance à aucune nouvelle connaissance, surtout marocaine ».
« Un enfer », des méthodes de démolition psychologique : « Je ne sors jamais seul en soirée. Je me prive de beaucoup de choses, je ne fais confiance à aucune nouvelle connaissance, surtout marocaine ». Hicham Mansouri, journaliste
Les révélations du projet Pegasus le soulagent un peu : « J’espère que cela suscitera un électrochoc en France. Le Maroc, ce n’est pas la jolie carte postale, “quel beau pays stable et ouvert”, célébrée par des intellectuels, des journalistes. Là, tout est mis au jour : la surveillance, la diffamation, les procès montés. ». Derrière la carte postale, des vies brisées, des réputations salies, des voix réduites au silence, et tout un pays bâillonné."

 

mardi 23 mars 2021

L’historien Maati Monjib libéré





Image d'archive. DR.

L’historien a bénéficié aujourd’hui d’un placement en liberté provisoire ordonné par le juge d’instruction. 

Placé en détention préventive le 30 décembre dernier à la prison El Arjat de Salé, l’historien et militant Maati Monjib a été libéré provisoirement, ce mardi 23 mars, rapporte des sources concordantes.

« Le juge d’instruction a décidé de le remettre en liberté provisoire, les mesures sont en cours pour l’extraire de prison », a déclaré son avocat Me Mohamed Messaoudi à l’AFP, précisant que la santé de son client était « bonne même s’il a perdu 12 kilos ».

Son passeport lui a été confisqué et il ne pourra pas quitter le Maroc en attendant la tenue de son procès, indique nos confrères de Hespress.

 L’historien était à son dix-neuvième jour de grève de la faim et son état de santé était en continuelle détérioration, affirmait son comité de soutien.

Visé par une enquête judiciaire pour blanchiment de capitaux, l’historien avait été placé en détention préventive par le procureur du roi près du Tribunal de première instance de Rabat afin de poursuivre l’enquête au sujet de sa présumée implication dans des actes pouvant constituer des éléments de crime de blanchiment d’argent.

lundi 22 mars 2021

Devant l’ambassade du Maroc à Paris, RSF demande la libération du journaliste Maâti Monjib

Devant l’ambassade du Maroc à Paris, l’ONG Reporters Sans Frontières (RSF) a exigé ce vendredi 19 mars 2021, la libération “urgente” du journaliste et historien d’origine marocaine Maâti Monjib. En détention au Maroc depuis trois mois, il a entamé une grève de la faim le 4 mars dernier.

Lors de cette journée de mobilisation devant l’ambassade du Maroc à Paris, une dizaine de protestataires se sont rassemblés vers la mi-journée dans le quartier du XVIe arrondissement de Paris. Munis de 16 pancartes en référence au “16e jour de la grève de la faim” qu’a entamée le journaliste franco-marocain, et ce, afin de dénoncer une “arrestation abusive” qui dure depuis 2020.

Son épouse Christiane Dardé-Monjib, confie aux médias “être très fatiguée” et “inquiète pour sa santé”, d’autant plus que le mis en cause est “diabétique” et souffre d”une arythmie cardiaque“.

De son côté, le secrétaire général de RSF Christophe Deloire, dénonce une “incarcération arbitraire au terme d’une procédure inique“.

Notons que Maâti Monjib, 59 ans militant des droits humains, a été interpellé le 29 décembre 2020 pour une enquête préliminaire relative au “blanchiment de capitaux“.

Parallèlement à la date du 27 janvier dernier, celui-ci se voit condamné à un an de prison ferme pour “fraude” et “atteinte à la sécurité de l’Etat” au terme d’un procès ouvert en 2015 en rapport avec la gestion d’un centre qu’il avait créé pour promouvoir, entres autres, le “journalisme d’investigation“.

Par ailleurs, selon le classement de RSF sur la liberté de la presse, le Maroc détient la 133e place sur 180 pays , “cinq journalistes” y ont été détenus “pour des motifs abusifs”, souligne, M. Deloire

 

vendredi 5 mars 2021

Maati Monjib en grève de la faim (son communiqué depuis la prison de Salé)

Communiqué :Maati Monjib en grève de la faim
https://maatimonjib.net/2021/03/05/maati-monjib-en-greve-de-la-faim-son-communique/

J’entame une grève de la faim à compter du jeudi 4 mars 2021 à 16h00.m, pour exprimer un appel au secours à l’opinion publique suite à la persécution  et l’injustice qui me sont infligées par le régime politique marocain.

 
J’entame la grève de la faim pour protester contre :
 1) Mon arrestation arbitraire le 29 décembre 2020. En conjonction avec mon procès dans le plus grand secret 24 heures après mon arrestation, je n’ai pas été convoqué et ma défense n’a pas été informée de cette audience qui concerne le procès où je suis accusé d’« atteinte à la sécurité de l’Etat », qui a été lancé en 2015 et a continué à être systématiquement reporté jusqu’à mon arrestation pour commencer, et finalement me condamner par contumace après une audience à laquelle je n’ai pas été convoqué et ma défense non plus. Mon arrestation arbitraire visait à me condamner par contumace afin que je ne puisse pas me défendre.


 2) L’intervention illégale du  Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, qui a annoncé son approbation du verdict prononcé contre moi par contumace, et en insinuant des orientations aux juges sachant que mon dossier est toujours ouvert dans les tribunaux, ce qui constitue un précédent dans l’histoire de la justice marocaine.


3) La  diffamation qui me frappe moi et ma famille, de la part des médias dépendants des organes sécuritaires et les médias publics,  en violation flagrante de ma dignité et de la présomption d’innocence.
J’assure l’opinion publique nationale et internationale que je suis totalement innocent des accusations malveillantes qui visent à saper ma crédibilité en tant que journaliste et écrivain d’opinion. La raison de toute cette persécution est mes écrits critiques à l’égard du régime et sa police politique et de mes activités en matière de droits de l’homme, y compris mon soutien aux détenus du mouvement Hirak du Rif et aux journalistes détenus injustement sous couvert de crimes de droit commun.

Prison Al Arjat 2, Salé le 04 mars 2021
Maati Monjib 

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 Salah Elayoubi

Suite à la grève de la faim entamée par Maati Monjib, l’administration pénitentiaire a émis un démenti officiel faisant état du fait que le détenu avait bien pris ses repas normalement, en date du 5 mars.
J’ai de la peine à imaginer que ce régime en soit à ce point terrorisé par un seul homme qu’il en est réduit à se fendre de ce genre de démenti. On aurait pu faire l’économie de tout ce gâchis en épargnant à Maati Monjib, sa famille et ses amis cette épreuve et cette injustice qui finiront par se retourner fatalement contre le régime marocain comme c’est le cas après l’adoption par l’American Historical Association (AHA) de l’universitaire et la promesse de l’association de tout faire pour défendre son cas auprès des institutions américaines. Sale temps pour Mohammed VI.

mercredi 17 février 2021

Maroc. Maâti Monjib, un homme à abattre

> Hicham Mansouri, 10 février 2021 Rabat, 28 octobre 2015. 

 En prison depuis le 29 décembre 2020 dans le cadre d’une enquête préliminaire pour blanchiment d’argent, l’historien franco-marocain Maâti Monjib vient d’être condamné, le 27 janvier 2021, à un an de prison ferme pour un autre dossier dans lequel il est accusé d’« atteinte à la sûreté interne de l’État », d’« escroquerie » et « du reste » (que le rendu du jugement ne précise pas). 

 Dans ce dossier qui remonte à 2015, six journalistes et militants sont également accusés d’atteinte à la sécurité intérieure de l’État ou de « non-déclaration de fonds étrangers », et « du reste » également. En liberté provisoire depuis 2015, trois des accusés ont écopé d’une amende et les trois autres — dont l’auteur de ces lignes —, condamnés à un an de prison ferme, ont déjà quitté le pays en 2016 pour s’installer aux Pays-Bas ou en France. 

 C’est sur le portail numérique mahakim.ma du ministère de la justice que leurs avocats ont appris la nouvelle. Le juge a prononcé le verdict en l’absence des accusés et de leur défense qui n’ont pas été convoqués. Incarcéré à la prison d’El-Arjat près de Rabat, Maâti Monjib se trouvait pourtant au même moment dans la même enceinte du tribunal de première instance de Rabat pour une audition dans la nouvelle affaire liée à son arrestation pour « blanchiment d’argent ». L’ancien procès (atteinte à la sûreté de l’État), a été reporté plus de vingt fois depuis 2015, sans jamais avoir été ouvert. Un procès sans accusés, sans défense et sans plaidoiries. Scandalisé par cette décision, Me Abderrahim Jamaï, avocat de Maâti Monjib et ancien bâtonnier, dénonce sur RFI une décision inique et un abus de droit. « Depuis bientôt cinq années qu’on vient à l’audience, que le juge fait renvoyer le dossier, personne n’a cru pouvoir clôturer cette procédure abusive […]. On ne l’a pas convoqué, on ne l’a pas invité, on ne l’a pas transporté à l’audience pour qu’il se défende. Comment une justice peut-elle condamner quelqu’un qui est dans l’impossibilité de se défendre ? » À ces voix qui qui s’élèvent et aux ONG qui ont également critiqué ce procès inéquitable, le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ), dans un communiqué diffusé par l’agence de presse officielle MAP, s’est chargé de répondre en rejetant des allégations qui « visent, de façon malhonnête, à politiser une affaire liée au droit commun et porter atteinte au respect dû à la justice ». 

Lire https://orientxxi.info/magazine/maroc-maati-monjib-un-homme-a-abattre,4507

 Pour Me Mohamed Messaoudi, avocat de Monjib, ce communiqué constitue « une véritable atteinte à l’indépendance de la justice. Le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, présidé par le roi, compte parmi ses membres le président de la Cour de cassation (Cour suprême) et le procureur général du roi près la Cour de cassation. Celle-ci constitue le dernier recours possible pour le justiciable ». » Un avis partagé par Mohamed Zhari, l’ancien président de la Ligue marocaine des droits de l’homme (LMDH), qui considère non seulement que ce communiqué est en contradiction avec la loi organique qui l’organise, mais qu’il confirme également « le caractère purement politique des deux procès ciblant Monjib ». Un acharnement de dix ans Enseignant-chercheur à l’université Mohammed V de Rabat, membre fondateur du Conseil de soutien du mouvement du 20 février, écrivain et contributeur régulier dans la presse (Monjib écrit en arabe, en français et en anglais), il est difficile de reconstituer l’affaire Maâti Monjib tant l’homme, infatigable, est actif sur plusieurs fronts. Exilé sous Hassan II, Maâti Monjib décide, après plusieurs longues années durant lesquelles il a enseigné aux États-Unis et au Sénégal, de rentrer au pays en 2000, soit un an après l’accès de Mohamed VI au trône. 

 

Comme beaucoup, il croyait probablement au vent d’espoir apporté par le jeune roi, notamment après le limogeage de Driss Basri, le ministre de l’intérieur et l’homme fort de Hassan II. Il décide alors de contribuer au processus de démocratisation. Il crée le Centre Ibn Rochd d’études et de communication, dédié principalement à la formation des journalistes, préside Freedom Now (interdite dès le départ par les autorités) et cofonde l’Association marocaine pour le journalisme d’Investigation (AMJI). lancée en 2009, la reconnaissance de l’association n’a eu lieu que le 22 février 2011, soit deux jours après le début du mouvement du 20 février, la version marocaine du printemps démocratique. Voyant le nom de l’association, un agent de la préfecture rétorque sèchement à l’un des cofondateurs venu déposer le dossier : « Seule la police fait des investigations ». L’AMJI organise des formations en journalisme d’enquête, octroie des prix et des bourses pour promouvoir ce genre journalistique et étend son réseau de sections régionales sur treize villes. Les productions journalistiques semblent vite déranger : assassinats politiques sous Hassan II, corruption, économie de rente, prédation économique ou encore le business royal. Parmi les lauréats de ces bourses et prix, on trouve d’ailleurs les deux journalistes Soulaiman Raissouni et Omar Radi, aujourd’hui en prison. Les interdictions commencent, des documents sont volés, le site internet d’AMJI est piraté (remplacé par un contenu pornographique) et le Centre Ibn Rochd est contraint de fermer ses portes. Une autre longue série d’attaques s’ensuit, cette fois contre Monjib : menaces, filatures au Maroc et à l’étranger, interdiction de quitter le territoire, deux tentatives de limogeage de son poste d’enseignant-chercheur et une très longue et virulente campagne de diffamation qui recense, selon son comité de soutien, environ 1 500 articles et à laquelle Monjib a consacré un livre collectif 1 . Dialogue interdit Auteur d’une thèse sur La monarchie marocaine et lutte pour le pouvoir, il décortique en trois langues (arabe, français et anglais) les politiques du régime dans les médias marocains et étrangers. Son engagement de militant allié à sa compétence d’historien lui permet non seulement de dénoncer tôt les injustices, mais aussi d’en dévoiler les dessous. Il devine par exemple qu’Abdelilah Benkirane ne sera pas reconduit comme chef du gouvernement « parce que celui-ci a réussi le tour de force de rester le chef de l’opposition tout en étant le chef du gouvernement », dénonce la « policiarisation » de l’État et dresse très tôt les trois nouvelles tactiques de répression du régime de Mohamed VI : le sexe, la drogue et l’argent. « Si le sexe est quasiment réservé aux islamistes et aux militants des groupes conservateurs en général et la drogue aux jeunes activistes du Printemps arabe, l’argent semble l’argument massue contre les organisations qui s’inspirent des idéologies de gauche. Car la gauche étant connue pour sa défense, du moins sur le plan discursif, des valeurs d’égalité, de justice sociale et de transparence financière, ce thème de propagande semble lui convenir à merveille. » Mais le plus grand « tort » de Monjib reste probablement son rôle fédérateur, créant des liens entre différentes idéologies, générations et disciplines au Maroc et à l’étranger. C’est le cas notamment de son initiative pour un rapprochement entre les laïcs et les islamistes modérés 2 . Entre 2007 et 2014, il organise une série de rencontres entre les principales personnalités de ces deux parties. Il espérait créer un rapprochement entre les deux camps en vue d’un front prodémocratique unitaire. Une première dans un pays où le régime recourt depuis toujours à la stratégie du « diviser pour mieux régner », notamment sur les campus ; où le régime a toujours usé de ces confrontations, parfois sanglantes notamment sur les campus, pour régner et faire de l’arbitrage. Une ligne rouge est franchie pour la monarchie qui ne peut régner qu’avec une tension maîtrisable entre les deux fronts. En effet, cette rencontre a constitué un tournant dans le cas de Maâti Monjib. Un sympathisant proche du régime lui confie un jour que c’est à partir de ce moment-là que « le régime se comporte [avec [lui] comme il le ferait avec un parti politique ». Le silence de la France Le dossier d’atteinte à la sûreté interne de l’État concerne le programme Story Maker, une série de formations en journalisme sur l’utilisation d’une application Android open source développée par le quotidien britannique The Guardian et l’ONG néerlandaise Free Press Unlimited. L’application est soupçonnée d’être utilisée pour des fins d’espionnage et d’« affaiblissement de l’allégeance des citoyens aux institutions ». Pourtant aucune expertise technique n’a été faite sur cette application enseignée dans une dizaine de pays. Dans une déclaration, Free Press, le principal partenaire, nie tout détournement de fonds et qualifie l’historien de « partenaire très respecté ». Les subventions du Centre Ibn Rochd et de l’AMJI provenaient des ONG International Media Support (Danemark), National Endowment (États-Unis) et Free Press Unlimited (Pays-Bas). Mais seule cette dernière est pointée du doigt, probablement par volonté de ne pas froisser les partenaires américains et danois. Le Maroc et les Pays-Bas entretiennent en effet desrelations compliquées, notamment sur la question du Rif. Profitant de la pandémie de Covid-19, le régime a accentué sa répression en multipliant les arrestations des journalistes les plus critiques dès mai 2020. Monjib avait quant à lui été épargné, mais sentait son tour approcher. À ses amis qui le rassuraient, au pic des périodes d’acharnement contre lui, en le taquinant d’être un « intouchable » (grâce à sa notoriété académique et aux soutiens dont il jouit), il répondait qu’il serait le premier arrêté si un évènement majeur venait à se produire, et il donnait l’exemple d’un conflit armé avec l’Algérie sur le Sahara. Il a vu juste encore une fois, mais pas de guerre, plutôt la « paix ». Décembre 2020, le Maroc décide de normaliser ses relations diplomatiques avec Israël en contrepartie de la reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental par les États-Unis. Cette normalisation sonne la fin de la récréation et intensifie une coopération préexistante avec Israël. D’ailleurs, en octobre 2019, Amnesty International publiait une enquête bien documentée qui montrait que Monjib avait été surveillé, au moins depuis 2017, par Pegasus, un logiciel espion israélien destiné à la lutte contre le terrorisme et que seuls les gouvernements peuvent se procurer… Face à cet acharnement, des comités de soutien à Maâti Monjib se sont créés au Maroc, en Europe, au Canada et aux États-Unis. Les soutiens se multiplient incluant une longue liste de personnalitéss au Maroc et à travers le monde (Moncef Marzouki, Gilles Perrault, Noam Chomsky, Abdellatif Laâbi, Leila Shahid, Abdellah Hammoudi, Julien Bayou, Richard Falk, etc.). C’est le cas également d’institutions comme l’université de Tours où il devait se rendre en 2021 en tant qu’enseignant invité au sein de l’équipe Monde arabe et Méditerranée, sur les mouvements sociaux au Maghreb. Interpellés par le comité de soutien à Maâti Monjib, l’Élysée et le ministère des affaires étrangères français qui affirment suivre l’affaire de près n’en restent pas moins muets. « Nous envisageons de saisir des organismes internationaux de protection des droits de l’homme compte tenu du caractère arbitraire de sa détention », affirment Mes William Bourdon et Vincent Brengarth, avocats au barreau de Paris qui coordonnent avec la défense au Maroc. Pour les deux avocats internationaux, « la violation des principes fondamentaux du procès équitable en soi justifierait déjà une expression publique forte de la France, d’autant plus que Maâti Monjib est également français. Son silence en est encore plus inacceptable. » Hicham Mansouri Journaliste marocain réfugié politique en France. Cofondateur de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation… (suite) France Journalistes Liberté d’expression Maroc Prison Répression Les articles présentés sur notre site sont soumis au droit d’auteur. Si vous souhaitez repro

jeudi 11 février 2021

Omar Brouksy : Au Maroc « nous sommes tous en liberté provisoire »

Le royaume de la peur. Au Maroc « nous sommes tous en liberté provisoire »

Entretien avec le journaliste universitaire Omar Brouksy. L’allergie du roi aux voix critiques, après l’arrestation de son ami et collègue Mâati Monjib. « La pression du régime Mohammed VI est constante: imaginez, un chef d’Etat aux pouvoirs absolus qui passe son temps à réfléchir à la façon de faire taire un journaliste … »

«C’est le roi qui a un problème avec la liberté d’expression et d’information, pas le Maroc». Omar Brouksy, journaliste, écrivain et professeur de science politique, réfugié à Paris, commente l’arrestation de son collègue et ami Maâti Monjib , qui a eu lieu à Rabat le 29 décembre dernier. «Nous sommes tous en probation et cette fois c’était son tour», dit-il. Un arrêt qui était dans l’air. Monjib est un intellectuel qui a dénoncé les contradictions du pays et l’a fait en franchissant les frontières nationales avec des publications en anglais et en français: « Pour un pouvoir anti-démocratique qui ne respecte pas les droits de l’homme, son profil est inquiétant ».

Avez-vous également risqué d’être arrêté dans le passé?

Nous sommes amis avec Mâati Monjib depuis plus de 15 ans: il a collaboré avec le Weekly Journal, un magazine indépendant dont j’étais le rédacteur en chef, et qui a été fermé en 2010 en raison d’une longue asphyxie financière menée par le Palace et l’entourage royal. J’ai toujours été et continue d’être sous la pression du régime Mohammed VI, mais la pression était plus forte lorsque j’étais journaliste à l’Agence France Presse: le roi avait décidé de ne pas m’accorder de carte de presse pour m’empêcher de travailler dans mon pays. Imaginez: un chef d’Etat au pouvoir absolu qui passe son temps à réfléchir à la façon de faire taire un journaliste… Évidemment le but du bâtiment était de me pousser à quitter le Maroc, comme avec ses collègues Aboubakr Jamai et Ali Lmrabet. En 2013, l’ambassadeur du Maroc à Paris, Chakib Benmoussa,  a explicitement demandé à Emmanuel Hoog, alors PDG de l’AFP, de me déplacer. Mais ce dernier a gentiment répondu que j’étais un journaliste à part entière à l’AFP, bureau de Rabat. Je continue d’être à plusieurs reprises insulté et vilipendé par la presse proche du régime et de sa police politique à cause de mes articles publiés par le site d’information et d’analyse orientxxi.info.

Pourquoi Monjib a-t-il été arrêté? Avec quelles accusations?

C’est une arrestation qui m’a choqué et attristé, mais pas surpris. Il ne faut pas oublier que depuis des années, il est harcelé par la justice marocaine. Il est accusé de «mise en danger de la sécurité intérieure de L’État» dans un procès qui dure depuis 2015 et est à chaque fois reporté car les juges n’ont rien sur lui. Ainsi l’arrestation pour des raisons absurdes, le blanchiment d’argent, qui paraissait inimaginable étant donné la stature de Monjib, est le résultat de cette campagne contre un intellectuel bien connu et honnête.

Pourquoi Monjiib est-il considéré comme une voix maladroite?

Mâati Monjib parle couramment l’arabe, l’anglais et le français, écrit des articles approfondis, des articles académiques et journalistiques dans un style clair et fluide, ses idées sont cohérentes et bien argumentées. Ce n’est pas un extrémiste mais il critique les aspects sensibles, les abus de pouvoir, le manque de démocratie, les injustices sociales, les inégalités, les abus de la police politique… De plus, Mâati est crédible aux yeux des organisations internationales, des médias et des ONG. Il a participé à la formation de plusieurs journalistes et militants des droits humains. .

De nombreux dissidents ont-ils été arrêtés pour des motifs sexuels, une affaire ou un instrument du Royaume?

En politique, et plus encore dans un régime quasi dictatorial, il n’y a pas d’accident, tout est calculé et tous les moyens sont bons pour affaiblir les voix dissonantes. Le Maroc est en lock-out depuis mars 2020. Politiquement, c’est un avantage pour un régime comme le régime marocain: aucune manifestation pacifique n’est tolérée à cause de la pandémie, aucune forme de protestation en soutien aux journalistes démocratiques arrêtés par une justice loin d’être indépendante. Pour Mâati Monjib, comme il l’a dit lui-même, le régime a décidé de l’arrêter après n’avoir rien trouvé à lui reprocher en termes de morale et de vie privée. Ils ont donc trouvé ce prétexte de «blanchiment d’argent», qui devrait généralement concerner de l’argent dont l’origine est sale: trafic de drogue, prostitution ou réseaux d’exploitation.

Pourquoi le roi a-t-il ce problème, est-ce qu’il a peur de la liberté d’expression et d’information?

Pour le comprendre, il suffit de regarder son statut et ses pouvoirs absolus. Le roi est considéré comme le commandant des croyants, un statut qui le présente comme le représentant de Dieu sur terre. C’est aussi un chef d’État aux pouvoirs presque illimités. Il est également un homme d’affaires prospère et un chef militaire. Critiquer de manière indépendante et convaincante un tel personnage revient à remettre en question tous ces statuts et pouvoirs qui servent à impressionner le Marocain moyen et à créer en lui un sentiment de peur permanente, une peur presque institutionnalisée.

Les puissances occidentales semblent cependant ne pas remarquer, quels sont les intérêts qui empêchent la dénonciation et la condamnation internationale de ces abus?

Nous sommes spécifiques. Le pays qui incarne le plus cette connivence malsaine avec les régimes autoritaires et les dictatures est sans aucun doute la France. Paris n’a pas encore pleuré son passé colonial. Les gouvernements français perçoivent toujours les habitants des pays d’Afrique du Nord comme des autochtones et non comme des citoyens qui aspirent également à une démocratisation effective de leurs institutions. Rappelez-vous la phrase de Jacques Chirac: « La démocratie pour les pays africains est un luxe ». Et le président Sarkozy avec son « homme africain n’a pas fait assez d’histoire ». Le dernier acte qui met la France et les valeurs qu’elle prétend défendre est de faire honte à l’accueil de Macron au dictateur égyptien Al-Sissi. La complicité entre la France et la monarchie marocaine est plus profonde et plus subtile puisqu’il y a une connivence financière, politique et même culturelle entre l’élite française de gauche et de droite et le palais royal. Depuis le déclenchement de la répression du mouvement Hirak dans le Rif marocain, aucun homme politique français n’a eu le courage de commenter l’arrestation de citoyens pacifiques, avec des peines allant jusqu’à 20 ans de prison.

Lire : moroccomail.fr/2021/02/03/omar-brouksy-au-maroc-nous-sommes-tous-en-liberte-provisoire

Avant d’être arrêté, Monjiib avait participé à une manifestation contre la normalisation des relations avec Israël: la goutte qui a brisé le dos du chameau?

Je ne crois pas. Mâati était dans le viseur des autorités depuis des années. L’atmosphère de la pandémie et ses récentes critiques de l’emprise toujours plus serrée de la police politique et de son chef, Abdellatif Hammouchi, sur la vie politique et la sécurité, ont été les gouttes qui ont brisé un réservoir déjà plein. Il faut dire que ces dernières années Hammouchi, déjà mis en cause par la justice française pour « complicité de torture », est devenu une figure sacrée comme le roi, un intouchable, et son influence sur les décisions politiques au plus haut niveau a pris beaucoup d’élan.

L’hétérogénéité de la société marocaine risque-t-elle de se retrouver sans voix?

Il est déjà sans voix. Après la fermeture du Journal hebdomadaire, il n’y a plus de journaux indépendants. La grande diversité quantitative (plus de 4 mille sites) ne se traduit pas par une diversité éditoriale. Les articles et la gestion des informations sont étonnamment similaires, comme s’ils avaient été écrits par la même personne.

Quel avenir pour le Maroc ?

Seul Dieu, s’il existe, le sait. Nous sommes tous en liberté provisoire.

Il Manifesto, 2 fév 2021



vendredi 22 janvier 2021

Maroc: plusieurs détenus entament une grève de la faim symbolique de 48 heures

Le tribunal de première instance de Salé, au Maroc, le 27 juin 2019 (image d'illustration)
Le tribunal de première instance de Salé, au Maroc, le 27 juin 2019 (image d'illustration) AFP
Texte par : RFI Suivre 
 
Il s'agit de six détenus du mouvement de protestation du Rif, des journalistes Souleiman Raissouni et Omar Radi, et de l'universitaire Maati Monjib. Selon leurs proches, ils entendent ainsi protester contre leur détention, mais aussi plus généralement contre la politique menée par l'État marocain sur le droit de manifestation, la liberté de la presse et d'opinion.

Cela veut dire qu’un mouvement contre la détention politique, contre l’arrestation des activistes et des journalistes à cause de leur opinion commence à s’installer de nouveau. Le fait que des familles ont décidé de travailler ensemble, c’est pour contextualiser aussi leur situation disant que «nous sommes en prison parce qu’au Maroc, il y a une dégradation de la situation des droits humains, il y a une offensive contre les acquis des Marocains en matière de liberté, il y a une politique systémique d’atteinte aux droits et d’infraction des lois». Donc, ils font ce qu’ils peuvent faire en tant que prisonniers d’opinion. Ils sont incarcérés, mais ils appellent tout le monde à agir aussi pour changer les choses et faire en sorte que la situation ne perdure pas.

Khadija Ryadi, membre de plusieurs comités de soutien, dont celui de l'universitaire Maati Monjib

 

dimanche 3 janvier 2021

Maati, Ils ont tout essayé avec toi : menaces, intimidation, écoute, diffamation, procès ...

جمعتَ كل شيء. أنت النزاهة. أنت الشجاعة. أنت الفِكر. أنت الاجتهاد. أنت الالتزام. أنت التواضع.
حاولوا معك كل شيء : التهديد، الترهيب، التنصت، التشهير، المحاكمات، المنع من مغادرة التراب الوطني، المنع من التدريس والمحاضرة... وصمدت.
اليوم، كالضباع، ينقضون عليك فرحين مستقوين باسرائيل وأمريكا ترامب.
جبناء. صغار. حقراء. وضعاء. كلاب أبناء كلبة (مع الاعتذار للكلاب).
أولاد القـ***.
J ' ai tout rassemblé. Tu es l'intégrité. Tu es le courageux. Tu es la pensée. Tu es la diligence. Tu es l'engagement. Tu es l'humilité.
Ils ont tout essayé avec toi : menaces, intimidation, écoute, diffamation, procès, interdiction de quitter le territoire national, interdiction d'enseigner et de cours... et tu as résisté.
Lâches. Petits Imbéciles. Situation Chiens fils de chien (excuses aux chiens)...
(...) ***.

 

vendredi 1 janvier 2021

Maati Monjib : « C’est la police politique qui gouverne au Maroc. L’atmosphère est irrespirable »


 Rosa Moussaoui, Rachida El Azzouzi, 31/12/2020

L’historien et défenseur des droits humains Maati Monjib a été arrêté ce mardi 29 décembre à Rabat. Cet intellectuel critique était depuis plusieurs années sous surveillance, harcelé par la police et la justice, dans le collimateur du pouvoir monarchique. Entretien réalisé avant son incarcération par Mediapart et l’Humanité.

Il y a un mois, le 23 novembre, douze organisations internationales de défense des droits humains dont l’ONG Human Rights Watch appelaient les autorités marocaines à mettre fin à la campagne de « harcèlement policier et judiciaire » que subit depuis plusieurs années l’intellectuel et opposant marocain Maati Monjib. Leur appel aura été vain.  

 Maati Monjib, l’une des voix critiques les plus emblématiques du règne de Mohammed VI, à l’origine de l’Association pour le journalisme d’investigation, a été arrêté mardi 29 décembre et incarcéré à la prison d’El Arjat dans la banlieue de Rabat. Cet historien, défenseur des droits humains, venait de s’asseoir à la table d’un restaurant de la capitale en compagnie du journaliste et activiste Abdellatif El Hamamouchi lorsque des hommes en tenue civile, débarqués de deux voitures de police, ont procédé à son interpellation.

Un acharnement qui n'épargne pas sa famille*/8/*5

L’incarcération de Maati Monjib fait suite à une enquête ouverte au début du mois d’octobre par la justice marocaine qui le soupçonne de « blanchiment de capitaux ». Selon le communiqué du procureur du roi, publié à l’époque, le parquet a été saisi par une unité spécialisée pour « un inventaire de transferts de fonds importants et une liste de biens immobiliers » qui « ne correspondent pas aux revenus habituels déclarés par M. Monjib et les membres de sa famille ».

A la fin du mois d’octobre, Maati Monjib et des membres de sa famille ont été convoqués par la Brigade nationale de la police judiciaire de Casablanca. Pour l’intellectuel, qui attend depuis 2015 d’être jugé pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’État » avec six autres journalistes et militants des droits humains, les faits ne sont « pas nouveaux » et figurent déjà dans l’acte d’accusation de son procès déjà vingt fois reporté. C'est seulement, à ses yeux, une nouvelle étape dans le « harcèlement médiatique et judiciaire » que lui fait subir « la police politique marocaine ». 

Retrouvez ici tous nos articles sur l'affaire Omar Radi.

« Je suis innocent », clame l’universitaire qui a déjà observé plusieurs grèves de la faim pour dénoncer l’acharnement du régime, qui, au-delà de sa personne, n’épargne plus sa famille. Selon lui, ces poursuites correspondent à des représailles, après ses déclarations publiques pointant le « rôle de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST, renseignement intérieur) dans la répression des opposants et la gestion des affaires politiques et médiatiques au Maroc ».

Au mois de septembre dernier, dans le cadre de notre enquête pour Mediapart et l’Humanité sur l’affaire Omar Radi, du nom de ce journaliste pris pour cible par le pouvoir marocain, aujourd’hui accusé de viol, ce qu’il nie farouchement, nous nous étions longuement entretenues avec Maati Monjib. Il se sentait traqué, jusque dans ses séjours en France, sous la menace d’une épée de Damoclès. Nous avions conduit cet entretien par visioconférence. Preuve qu’il était surveillé : un intrus s’était brièvement invité dans notre conversation, pourtant accessible seulement via un lien confidentiel. Nous publions aujourd’hui ces échanges in extenso.

Lire:https://www.google.com/search?client=firefox-b-d&q=Maati+Monjib+%3A+%C2%AB+C%E2%80%99est+la+police+politique+qui+gouverne+au+Maroc.+L%E2%80%99atmosph%C3%A8re+est+irrespirable+%C2%BB 

Où en est la procédure à votre encontre pour « atteinte à la sûreté de l’Etat », dans l’affaire de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation?

MAATI MONJIB Je dois comparaître en justice ce 1er octobre. C'est la vingtième fois que je suis convoqué depuis 2015 : quatre audiences par an !

Comment expliquez-vous l’étirement de ce procès qui n’a jamais vraiment eu lieu ? 

MAATI MONJIB Ils tiennent à laisser une épée de Damoclès au-dessus de la tête de la personne poursuivie et de toutes celles qui lui ressemblent. Pour faire peur à tout le monde. L’affaire est politiquement sensible, scrutée au niveau international. L’intervention de grandes ONG et de la presse internationale nous a sauvé la mise, jusque-là. Le soutien extérieur et l’appui de personnalités marocaines m’ont en fait protégé d’une condamnation. De grands résistants comme Abderrahmane Youssoufi ont adressé au roi une lettre lui demandant que cesse ce harcèlement d’un historien spécialiste du mouvement national. Cette génération me connait : j’ai consacré ma thèse à la lutte de pouvoir entre le mouvement national, les libérateurs du Maroc, et la monarchie. Noam Chomsky et Richard Falk ont protesté ; le Washington Post et le New York Times ont évoqué l’affaire dans des éditoriaux : cela faisait mal à l’image du Maroc. Et puis la grève de la faim que j’ai observée en 2015 a eu son effet. Du coup, le pouvoir a décidé de laisser la patate chaude entre les mains des juges, priés de « gérer » l’affaire. Ce qui ne veut rien dire. D’où le report incessant du procès, dans l’attente de nouvelles instructions, alors que sur le plan judiciaire, le dossier est vide. Ils espèrent me voir quitter le Maroc, car en restant, en m’exprimant comme je l’entends, j’encourage les voix libres.

Pourquoi cette association formant des journalistes marocains à l’investigation est-elle devenue un point de fixation si sensible ?

MAATI MONJIB Cette association est un projet qui remonte loin. Nous avions essayé de la faire enregistrer en 2008 : le régime s’est refusé à reconnaître son existence. Nos interlocuteurs dans l’administration nous répondaient que l’investigation, c’était le domaine réservé de la police. Jusqu’au 22 février 2011, deux jours après les manifestations du printemps marocain. A ce moment-là, ils ont pris peur, ils ont lâché du lest en reconnaissant de très nombreuses associations.

En fait, l’investigation est considérée comme une ligne rouge par le régime marocain, comme par tous les régimes autoritaires. L’idée même que des journalistes puissent être familiarisés à ces techniques est vécu par le régime comme une menace. L’un des journalistes que nous avons formés a conduit une enquête sur le business royal des métaux précieux comme l’or. Il en a démontré l’impact écologique très néfaste sur le sud-est du Maroc. La police lui a aussitôt téléphoné pour lui demander si c’était moi qui lui avais soufflé le sujet de cette enquête… Alors que c’était une commission indépendante, constituée de profils différents, aux sensibilités politiques diverses, qui sélectionnait les projets d’enquêtes que nous parrainions.

Autre motif de crainte pour le pouvoir : nous avons formé des centaines de journalistes à l’usage de l’application Story maker, qui permet de transformer un smartphone en véritable caméra, de tourner, en reportage, des images immédiatement transmises et sauvegardées, ce qui les soustrait à d’éventuelles saisies policières. C’est un outil open source, développé par le quotidien britannique The Guardian. Son usage nous vaut des accusations d’espionnage au profit de puissances étrangères… 

Vous sentez-vous sous surveillance ?

MAATI MONJIB Je suis traqué jusque dans mes séjours à l’étranger. Alors que je me trouvais à Montpellier pour quelques jours, le site Chouf TV, la plus grande officine des services marocains, a consacré tout un article à la tenue que je portais, en parlant d’une chemise de soie jaune. Ils ont menti sur la matière, pas sur la couleur. Ce puissant média de diffamation, le plus suivi, avec des millions de connexions quotidiennes, avait annoncé en avant-première l'arrestation des journalistes Souleiman Raissouni et Omar Radi. Moi aussi, ils ont annoncé mon arrestation prochaine, mais elle n’a pas encore eu lieu.

 Maati Monjib : « C’est la police politique qui gouverne au Maroc. L’atmosphère est irrespirable »

J’ai perdu 16 kilos, à cause du harcèlement policier. Lorsque je vais à la campagne, dans mon village au sud de Benslimane, pour rendre visite à ma mère de 88 ans, la police me suit. Ils se postent à quelques centaines de mètres de chez elle. Une fois, ils ont déclenché leur gyrophare, pensant me faire peur. Sur tout le trajet, ils me suivaient avec leur voiture de police et leur gyrophare, comme si j’étais le roi !

C’est devenu insupportable. A force d’être filé, d’être photographié à mon insu avant de découvrir les clichés publiés dans la presse de diffamation qui m’invente des maîtresses, m’accuse de corruption et que sais-je encore, ma psychologie a changé. Je suis devenu beaucoup plus sensible. Ces pressions m’isolent de mes collègues, qui ont peur. Elles me rendent la vie infernale. C’est dur.

Le bureau de Rabat d’Al Jazeera a été prié de cesser de m’inviter, sous peine de fermeture. J'ai été menacé à plusieurs reprises dans la rue. Physiquement : on m’a fait comprendre que j’avais intérêt à fermer ma gueule.  

Je sais que ma maison elle-même est placée sous écoute. J’ai reçu récemment un étudiant chez moi ; nos téléphones étaient éteints ; il m’a demandé mon avis sur ses projets de poursuite d’études aux Etats-Unis. Je l’ai encouragé, je lui ai conseillé de perfectionner son anglais. Deux jours plus tard, Chouf TV faisait de moi un trafiquant de migrants clandestins poussant les jeunes à quitter le pays sous couvert d’études aux Etats-Unis. On pense sans cesse à ce qu’ils vont sortir, à ce qu’ils vont publier. Je ne consomme pas d’alcool car je suis diabétique : lorsque des amis passent à la maison et me demandent s’ils peuvent apporter pour eux-mêmes des bières, je refuse. Voilà le résultat de ces pressions.

C’est la police politique qui gouverne désormais le Maroc, et l’atmosphère est irrespirable.

Le pouvoir faisait autrefois peser sur les opposants des accusations politiques et sécuritaires – « atteinte à la sûreté de l’Etat », etc. Il use aujourd’hui d’accusations de droit commun, infamantes, destinées à salir : affaire de mœurs, corruption, viol, etc. Comment s’est produit ce basculement ?

MAATI MONJIB Cette stratégie a toujours été utilisée, même au temps de Hassan II. Mais à doses homéopathiques. Elle est devenue dominante à partir de 2011, et c’est pire encore depuis trois ans. Avec les réseaux sociaux, le pouvoir ne peut plus exercer le même contrôle médiatique et les accusations politiques n’ont plus le même effet. Elles donnent plutôt de la notoriété, du prestige aux opposants, elles peuvent faire d’eux des héros. Les printemps arabes ont mis en lumière les opposants, en donnant d’eux une bonne image : le pouvoir, au Maroc, s’est trouvé contraint de reconnaître la légitimité de leurs demandes. D’où cette stratégie consistant à les désigner non plus comme des opposants, mais comme des violeurs, des traîtres, des voleurs, des espions, des séparatistes. Et là, tous les coups sont permis. Dans le cas de Taoufik Bouachrine [le directeur du quotidien arabophone Akhbar al youm, condamné en 2019 à 15 ans de prison pour des violences sexuelles qu’il a toujours niées, NDLR], des pressions policières ont été exercées sur des femmes pour qu’elles portent contre lui de fausses accusations de viol. Elles étaient menacées, si elles n’obtempéraient pas, d’être poursuivies pour adultère. Des accusatrices ont fini par se rétracter et certaines femmes approchées, qui n’ont pas cédé au chantage, en ont témoigné auprès de défenseurs des droits humains.

Cette presse de diffamation qui traîne les opposants dans la boue a acquis un pouvoir démesuré. Comment cela a-t-il été rendu possible ? Est-ce un choix politique délibéré ?

MAATI MONJIB En fait, au Maroc, la police politique a plusieurs branches. L’une d’entre elles s’occupe des partis politiques, même les partis pro-régime. D’autres travaillent dans la société civile, au Parlement, dans les milieux d’affaires. Tous les secteurs sociaux sont quadrillés. Une branche qu’on pourrait baptiser désinformation/intoxication est spécifiquement dédiée aux médias. On a l’impression que celle-là est privilégiée, au moins sur le plan des ressources humaines et financières : ils ont beaucoup de moyens, beaucoup de pouvoir. C’est d’ailleurs cette police des médias qui suivait mon dossier, à l’Université, qui faisait pression sur mon directeur, qui me dénigrait auprès de mes collègues, etc. Ils ont eu des moyens colossaux à partir de 2011 : à cette époque, le régime a pris peur, il tenait à reprendre la main sur les médias, sur les réseaux sociaux.

Un bon journaliste, au Maroc, gagne l’équivalent de 600 euros. De jeunes journalistes sans expérience, sans compétences mais dociles ont été recrutés par ces médias de diffamation pour l’équivalent de 2500 euros, l’indemnité d’un sous-secrétaire d’Etat. J’en ai rencontré un, d’une médiocrité sans nom, sachant à peine écrire l’arabe correctement : l’armée l’avait mis dans un hélicoptère pour survoler des zones où se produisaient des accrochages avec le Front Polisario. Il racontait cela comme un exploit de guerre : il était fier.

Prenez Le 360, qui raconte des horreurs sur les opposants, les défenseurs des droits humains. Ils ont su s’imposer comme une référence jusqu’en Europe, en encadrant chaque article diffamatoire de chroniques signées par des grandes plumes, des écrivains connus. C’est une stratégie calibrée, très intelligente. Tous les prix Goncourt marocains ont été démarchés pour écrire dans leurs colonnes. Avec la garantie d’une liberté totale, et même d’une marge de critique à l’endroit du régime, pour une rémunération de 1000 euros par article de 600 signes. Ce qui offre à ce site une vitrine de respectabilité.

Ce régime est confronté à une opposition forte, populaire, crédible. Des intellectuels, des militants des droits humains, des journalistes sont à l’avant-garde de cette opposition, constituée, à la marge des partis institutionnels, de personnalités indépendantes, jeunes et moins jeunes, capable d’incarner une alternative. Cette stratégie de diffamation vise, tout simplement, l’éradication de toute alternative. Et puis coller une mauvaise réputation à un opposant, c’est une façon de l’isoler, de faire peur à tous les autres, pour réduire tout le monde au silence. La diffamation, c’est un poison, c’est très cynique. C’est beaucoup plus efficace que la prison ou la répression physique. Les gens ont peur d’être salis. Au Maroc, on a coutume de dire que la réputation, c’est du verre. Une fois qu’elle est brisée, on ne peut plus la recoller. Seuls les casse-gueule, dans ces circonstances, se permettent de parler encore librement. C’est une terrible stratégie d’affaiblissement et d’éradication morale de l’opposition.

Sous le régime de Hassan II, les intellectuels faisaient front, ils se montraient solidaires. Mohammed VI est parvenu à fissurer ce front-là. Certains anciens de la frondeuse revue Souffles affirment aujourd’hui que les libertés sont respectées au Maroc. Comment l’expliquez-vous ?

MAATI MONJIB Le régime est parvenu à mettre la majorité des intellectuels de son côté. D’abord en achetant des consciences : des journaux, des sites, des instituts garantissent à des chercheurs une confortable rémunération. Ensuite, pour ceux qui ne se mêlent pas de politique, l’Etat peut parfaitement garantir les libertés individuelles, l’égalité entre hommes et femmes, les droits culturels comme ceux des Amazighs. Tout ce qui ne touche pas à la distribution des pouvoirs au sein de l’Etat et de la société est négociable. Sauf pour les opposants. Enfin, il y a cette stratégie de diffamation. Un intellectuel dont la réputation est salie voit sa vie, sa carrière s’effondrer. Lorsque Noam Chomsky m’a soutenu, j’ai été désigné comme l’ami d’un juif, donc comme un « sioniste », un pro-israélien. Depuis 2013, des milliers d’articles de diffamation me mentionnent. On a prétendu, en publiant ma photo et l’adresse de ma maison, que j’étais un pédophile. C’est inimaginable. Les gens ne flanchent plus par peur de la répression physique, mais par peur de la diffamation. Voilà la méthode de Mohammed VI.

Ceux qui refusent de plier, on leur rend la vie impossible. En avril 2019, ils ont essayé de me virer de l’Université : j’ai reçu une lettre, un « dernier avertissement » me sommant de « reprendre le travail » sous sept jours. Or je ne me suis jamais absenté : on m’interdisait de faire cours. Ils tenaient à ce que je signe un document attestant de ma « reprise » du travail, ce que j’ai toujours refusé : signer cela, c’était admettre une absence. Je n’ai pas signé. Je suis allé voir l’administration de l’Université au plus haut niveau. Heureusement, grâce à la complicité d’un collègue, je faisais un cours en cachette aux doctorants. La police politique ne s’en est jamais rendue compte. Je faisais émarger les étudiants sur une feuille de présence. Je participais à toutes les réunions des comités de recherche, même celles auxquelles je n’étais pas invité. Je signais exprès, je prenais des photos de ma signature. Mais personne ne voulait prendre en compte ces documents. Ils voulaient me licencier sans procédure, sans conseil de discipline. Je devais être licencié le 25 avril 2019. Les 22, 23 et 24, j’étais en grève de la faim. Le ministre en charge des Droits de l’homme a fini par saisir le ministre de l’Education de ma situation.

Comment définiriez-vous, aujourd’hui, la nature du régime marocain ?  

MAATI MONJIB Les gens qui font ce régime se servent de leur pouvoir politique pour s’enrichir de façon inconsidérée. Au Maroc, les grandes fortunes augmentent à vue d’œil. Il y a aussi cette façon très sophistiquée de digérer l’élite, les partis politiques, leurs appareils, leurs personnels. Les services de renseignement disposent de dossiers sur toutes les personnalités publiques. La moindre dissension vous expose, sur le champ, à la diffamation. Même des ministres pro-régime, au plus haut niveau, sont parfois diffamés. Quiconque fait un pas de côté s’expose aux foudres du Palais et au dénigrement des médias de diffamation. C’est un régime fondé sur le cynisme politique et la calomnie. 

Entretien réalisé par Rachida El Azzouzi et Rosa Moussaoui

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