lundi 4 juin 2018

L’emblématique naufrage de Nicolas Hulot


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Qu’il parte ou non, les amarres sont rompues entre Nicolas Hulot et le gouvernement. La semaine qui s’est achevée laissera des traces indélébiles, et pas seulement pour lui-même et pour l’environnement. C’est l’ensemble du quinquennat que son échec éclabousse.
Quelle semaine pour l’exécutif ! Avec sa loi sur l’agriculture et l’alimentation il aura cédé aux lobbys, renoncé à ses promesses de monde nouveau, et plongé à pieds joints dans la gadoue des renoncements. Ce texte devait concrétiser le « make our planet great again » lancé avec superbe, à la face du monde entier, par le président Macron, après la sortie des États-Unis de l'accord de Paris sur le climat.
Et voilà une loi qui collectionne les vœux pieux, les demi-mesures, les compromis qu’il dénonçait dans l’ancien monde. Décision ferme ajournée sur le glyphosate, inconsistance sur la malbouffe, recul sur la souffrance animale, Nicolas Hulot qui devait assurer la transition écologique, se retrouve relégué au rang d’avaleur de boas.
capture-d-e-cran-2018-06-03-a-23-16-28Restera-t-il ? Partira-t-il ? La question est dépassée. Son maintien au gouvernement symboliserait son impuissance, voire sa compromission, son départ serait l’image d’un divorce entre le pouvoir élu au printemps 2017 et l’écologie, et pire encore, le symbole d’une rupture entre le président de la République et le candidat Macron.
On savait, depuis le printemps 2017, que le conseil des ministres hébergeait l’eau et le feu. Le feu (en tout cas médiatique) ? Une star de l’écologie, Nicolas Hulot. L’eau, ou plutôt l’éteignoir ? Un représentant des intérêts d’une certaine agriculture productiviste, Stéphane Travert, ministre de l’agriculture.
Dès les premiers mois, Hulot avait déjà été contraint d’en rabattre à propos du nucléaire, puis s’était consolé avec l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. L’inévitable affrontement des deux forces contradictoires était attendu sur cette fameuse loi dite « agriculture et alimentation », et le résultat est tombé. Hulot aussi.
Par l’ampleur de sa mise en scène, l’affaire avait rappelé le Grenelle de l’environnement. Ce serait une révolution, et davantage encore : une mise à feu vers le troisième millénaire. 74 réunions préparatoires sur l’ensemble du territoire, 14 ateliers au niveau national, 17 000 contributions sur Internet, battez tambours, sonnez trompettes, on allait voir ce qu’on allait voir.
À peine cette phase préparatoire achevée, Nicolas Hulot avait fait la grimace, et pire encore. Il avait boudé les conclusions et prononcé des mots à la fois définitifs et provisoires, à l’image de sa présence : « Le compte n’y est pas, ce n’était pas suffisamment conclusif et, donc, ce n’était pas pour moi le temps de conclure. » Les médias avaient bruissé sur l’hypothèse de sa démission, et comme il en a désormais l’habitude, il avait démenti en dénonçant un « fantasme médiatique ».
On a mesuré l’étendue du « fantasme » pendant l’examen de la loi. Les avancées les plus attendues sont devenues des reculs. Le plus frappant concerne le glyphosate, en raison de la gravité du sujet, mais aussi parce qu’Emmanuel Macron s’était personnellement engagé sur le sujet, pendant sa campagne, puis face aux instances européennes. Cet herbicide classé « cancérogène probable » par l’Organisation mondiale de la santé devait être interdit en France dans les trois ans.


Fort de cette assurance, le député LREM Matthieu Orphelin (proche de Nicolas Hulot) avait proposé un amendement qui inscrivait cette disposition dans la loi. Amendement repoussé par 63 voix contre 20, sur intervention de Richard Ferrand, le président du groupe des « marcheurs », qui ne pouvait l’avoir décidé sans la demande du ministre de l’agriculture, ni le feu vert de l’Élysée. Les députés France insoumise, communistes et socialistes auraient pu faire la différence, mais ils dormaient pendant cette séance de nuit, et n’étaient représentés que par une poignée de députés !
Ainsi, dans cette affaire, Emmanuel Macron avait non seulement demandé à son ministre d’État, ministre de la transition écologique, de manger son chapeau, son pardessus, son stylo et ses gants, mais également autorisé sa majorité à ne pas concrétiser sa promesse solennelle. Un sommet de contradictions qui ferait passer les couacs de l’époque François Hollande pour du travail d’amateur.
L’effet a été si ravageur que dès le lendemain Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement et délégué général de La République en marche, a ramé dans l’espoir d’inverser le courant. Il a proposé la création d’une commission de suivi de la promesse présidentielle censurée la veille et, s’il le fallait, promis une loi d’interdiction du glyphosate, qui serait votée dans trois ans ! « P… trois ans », comme auraient dit les Guignols ! Une loi qui imposerait ce que la veille les députés de son groupe n’avaient pas accepté.
Il est clair que la loi espérée par Hulot avait été revue et corrigée par les lobbys agricoles et de l’agroalimentaire, à un niveau dont n’aurait pas rêvé la FNSEA… 

Quel bilan ! 
L’interdiction de diffuser des publicités pour l’alimentation transformée, facteur d’obésité ? Repoussée. L’interdiction du broyage des poussins vivants ? Retoquée. L’interdiction de la castration à vif des porcs ? À la trappe. L’interdiction de l’élevage hors sol des poules pondeuses ? Rejetée. L’interdiction des épandages de pesticides près des habitations ? Refusée. Une défaite en rase campagne pour les écologistes, et un affront pour le premier de leurs représentants, Hulot, l’homme qui siège au gouvernement de la France.
Dès lors, la question de son maintien ou de son départ est devenue secondaire, car strictement privée. Une affaire personnelle de Hulot à Hulot, qui dépendra de l’image qu’il souhaite laisser de lui. Car la dimension politique est d’ores et déjà acquise. Emmanuel Macron, son gouvernement, et sa majorité, en sont arrivés au même point de vue que Nicolas Sarkozy, deux ans après le Grenelle de l’environnement, s’écriant dans un salon de l’agriculture : « L’environnement, ça commence à bien faire. »
Le tête-à-queue aurait pu s’arrêter là. Ne concerner pour cette semaine que le domaine polémique de l’environnement. Mais le renoncement est nettement plus global. C’est toute une politique qui se déploie au grand jour, au nom du pragmatisme et de l’efficacité.
Les prestations sociales sont devenues trop nombreuses dans la bouche de Gérald Darmanin. La prime d’activité, créée pour permettre aux salariés pauvres de sortir de la trappe du chômage, est désormais considérée comme une trappe à bas salaires, qu’il faudrait raboter car son coût est trop élevé.
Pendant ce temps, dans le cadre de la loi Elan sur l’évolution du logement, la loi littoral envisage de s’en prendre aux « dents creuses » qui gênent les constructions. Quant à l’obligation d’adapter 100 % des habitations nouvelles aux personnes handicapées, elle est réduite à 10 %, à la colère des associations comme APF France Handicap.
Le malaise est si lourd que des voix pourtant personnellement proches d’Emmanuel Macron s’en inquiètent, tel l’économiste Philippe Aghion, professeur au collège de France, le 1er juin sur France Inter : « Si on libéralise sans protection sociale, on crée du populisme (...) Si on fait du Thatcher, on obtient le Brexit, si on fait du Reagan, on obtient Trump. »
À l’Assemblée, l’aile gauche du groupe LREM s’alarme de plus en plus ouvertement. Un parlementaire cité par Le Journal du dimanche s’interroge sur la stratégie de Matignon : « Le premier ministre pense que le danger viendra de la droite aux prochaines élections. Mais on est en train de se couper de notre électorat du centre gauche. »
L’enjeu de cette folle semaine est là et il dépasse de loin la personne emblématique de Nicolas Hulot. À ne plus courir que sur une jambe, alors qu’il avait promis de dépasser les clivages en incarnant en même temps la gauche et la droite, Emmanuel Macron est en train de répéter la faute majeure de François Hollande. Contrairement à ce qu’il affirme, et qui faisait sa force, il fait le contraire de ce qu’il avait promis. C’est ce bilan qui s’inscrit lourdement dans son action. Nouveau monde ou pas, le voilà qui s’est placé dans la lignée de ses prédécesseurs, tous assis sur un siège éjectable, et qui furent tous éjectés.  


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