Le classement mondial de la liberté de la presse est tombé.
Et cette fois encore, le Maroc n’y échappe pas. En 2025, le pays gagne
neuf places et se retrouve au 120ᵉ rang sur 180. Forcément, ça fait
grincer des dents, tourner des têtes ou confirmer des thèses. Certains
crient à l’injustice, à la partialité des critères de Reporters sans
frontières. D’autres, au contraire, y voient une confirmation de ce
qu’ils ressentent au quotidien.
Bon, chaque année, RSF nous remet
ça sur la table. Avec des normes internationales bien à eux. Mais cette
année, une particularité vient titiller du haut jusqu’en bas de
l’échelle sociale. Ici, ce n’est pas la censure frontale qui fait le
plus de dégâts. C’est plus subtil. Plus insidieux. Ce sont des silences.
Des absences. Des angles morts dans l’actualité. Des rédactions qui
s’autocensurent avant même d’écrire. Des sujets qu’on évite, non pas
parce qu’on y est légalement obligé, mais parce qu’on sait que ça « ne passera pas
». Ni auprès du directeur de publication. Ni auprès du directeur
commercial. Ni auprès de ceux qui détiennent les cordons de la bourse,
les annonceurs, les institutions et… le gouvernement en place !
Un
nom revient sans cesse, Aziz Akhannouch. Chef du gouvernement,
capitaine d’industrie, homme d’affaires fortuné, il est aujourd’hui à la
tête d’un empire tentaculaire. Il contrôle un pan entier du paysage
médiatique, directement ou par personnes interposées. Et surtout,
incontournable, il est à la source d’une part importante du budget
publicitaire, à travers ses entreprises ou les ministères sous son
autorité. En clair, il n’a pas besoin d’intervenir directement dans les
rédactions. Il lui suffit de choisir qui reçoit la publicité… et qui
n’en reçoit pas…
Depuis
la victoire du Rassemblement national des indépendants (RNI) aux
élections législatives de 2021, le Premier ministre Aziz Akhannouch
multiplie les poursuites judiciaires contre les journalistes qui
critiquent son gouvernement
Reporters sans frontières
Alors,
bien sûr, parfois, il nous arrive d’entendre des voix critiques ici et
là. On voit passer quelques papiers « audacieux », quelques enquêtes qui
« dérangent ». Mais pour combien d’autres jamais publiés ? Combien de
sujets avortés, de tribunes raturées, de reportages enterrés ? Dans les
conférences de rédaction, les journalistes marocains n’ont absolument
pas besoin qu’on leur dise ce qu’il faut écrire. Ils savent très bien ce
qu’il ne faut pas écrire ! Et non, la presse marocaine n’est pas
muselée au sens humain, d’où l’entend Reporters sans frontières. Ceux
qui ont les clefs des cadenas, ici, ce sont les grands groupes. Les amis
puissants. Les dossiers sensibles où se croisent business, politique et
médias. Même Lewis Carroll et sa folie non-avérée, ne s’y
retrouveraient pas.
Le quatrième pouvoir entre les mains d’un seul homme ?
Souvent,
l’on peut voir dans les films ou séries à l’étranger, ce grand patron
de presse, détenant un groupe médiatique très puissant, influençant
business, opinion publique et décisions politiques. En tant que
journaliste, l’on se retrouve même parfois à rêver avec béatitude devant
ce type de personnages qui font l’histoire. Qui ne voudrait pas d’un
avenir digne de Bernard Arnault, ou mieux encore, de Rupert Murdoch ? On
va trop loin ? Un poil ! Nul besoin d’allumer Netflix pour rêver devant
ce genre d’hommes puissants. Il suffit de se concentrer sur ce qui se
passe sous nos yeux. Nous l’avons, notre patron de presse, à la tête des
idées, de la fortune et du pétrole.
Aziz Akhannouch, via sa
holding Akwa Group, possède ou contrôle plusieurs titres, tous bien
installés dans le paysage. Ce n’est pas illégal, ce n’est même pas un
secret ! Mais c’est un fait qui pèse lourd dans le débat sur la liberté
de la presse. Une architecture d’influence où les titres de presse, les
agences de com, les plateformes numériques gravitent souvent autour du
même centre de gravité.
Ce qui dérange, ce n’est pas qu’un chef de
gouvernement ait un passé d’homme d’affaires. C’est qu’il continue, en
parallèle de ses fonctions publiques, à concentrer autant de leviers
économiques, et donc, à peser indirectement sur ce qui se dit dans le
pays. Et à ce niveau-là, ce n’est plus une simple histoire de conflit
d’intérêts. C’est un problème structurel pour la presse, pour le débat
public, pour la démocratie.
Parce que dans
les faits, même les médias qu’il ne possède pas lui sont parfois
redevables. Pourquoi ? À cause de la publicité. Quel outil politique
cette publicité !
Pour nos confrères qui nous liraient au-delà
des frontières marocaines, il faut retenir une chose. Ici, la majorité
des médias dépendent des revenus publicitaires pour survivre. Pas
seulement les gros titres, mais aussi les petits sites, les radios
régionales, les revues spécialisées… Il suffit de revenir sur le coup de
gueule poussé par des petites entreprises de presse suite à la
distribution des subventions étatiques. Bensaïd, et donc le gouvernement
dans lequel il a une place, ont été accusé de ne fournir des
subventions qu’aux grands titres localisés à Casablanca ou Rabat.
Pour
la faire courte, dans ce jeu, Akhannouch a plusieurs cartes en main,
celle du chef de gouvernement, celle de l’ancien ministre de
l’Agriculture et celle du chef d’un grand groupe industriel. Autant dire
qu’il est à la source de pas mal de budgets pub’, directement ou
indirectement. Alors, pour censurer, rien de plus simple. Un budget
retiré, et un !
Et c’est là que le problème devient systémique.
Parce que même sans posséder tous les journaux du pays, Akhannouch peut
en influencer une bonne partie, juste en tenant les clefs de la
publicité. Pas besoin d’imposer une ligne.
Et le pire, c’est que
cette pression ne vient même plus du sommet. Elle est intégrée.
Automatisée. Dans les rédactions, le directeur commercial pèse parfois
plus que le rédacteur en chef. C’est lui qui dit : « Attention avec ce sujet, on a une campagne en cours avec eux ». Ou, « On ne peut pas se permettre de froisser ce ministère
». Donc les journalistes apprennent à se réguler eux-mêmes. On appelle
ça l’autocensure, mais en réalité, c’est souvent une pré-censure
économique. Certaines questions ne sont plus posées. Certains angles ne
sont plus explorés. Non pas parce qu’ils sont interdits, mais parce
qu’ils sont dangereux financièrement. Et quand les finances déterminent
les sujets, ce n’est plus du journalisme, c’est de la communication
institutionnelle.
« La Constitution marocaine garantit la
liberté d’expression et le droit à l’information, interdit toute censure
préalable et prévoit une « Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la
Communication qui veille au respect du pluralisme ». Bien
qu’une nouvelle loi sur la presse adoptée en juillet 2016 ait aboli les
peines de prison pour les délits de presse, les contenus médiatiques
jugés critiques peuvent donner lieu à des poursuites judiciaires sur la
base du code pénal. Les journalistes ont souvent recours à l’autocensure
en raison de l’absence de garanties légales pour la liberté
d’expression et de la presse, du faible niveau d’indépendance de la
justice et de la fréquence à laquelle ils sont la cible de poursuites
judiciaires. Le remplacement du Conseil national de la presse par une
commission temporaire en 2023 a constitué un recul pour l’autorégulation
des médias », détaille RSF dans son rapport.
Bien sûr, il
reste des médias qui résistent. Des titres qui osent, qui publient,
parfois à leurs risques et périls. Mais ils sont peu nombreux. Et
surtout, ils n’ont pas les mêmes moyens. Pas les mêmes relais. Pas les
mêmes budgets. Certains finissent par fermer. D’autres par se vendre. Le
reste survit, tant bien que mal, entre un lectorat exigeant et un
marché publicitaire de plus en plus verrouillé.
Alors non, le
Maroc n’est pas une dictature médiatique. Il y a encore de l’espace pour
la parole. Mais cet espace se rétrécit. Pas par les lois. Pas par la
case prison, trop visible. Par l’économie. Par la structure. Par la main
invisible du pouvoir économique, qui sait très bien ce qu’il fait.
Il y a des sujets qui ne paient pas
Dans
un pays où la presse dépend largement des revenus publicitaires pour
survivre, contrôler la pub’, c’est contrôler l’information. Et
Akhannouch l’a bien compris. En tant que chef du gouvernement, il
supervise plusieurs ministères, dont celui de l’Agriculture, qui
allouent des budgets publicitaires conséquents aux médias. Mais ces
budgets ne sont évidemment pas distribués équitablement.
Des
médias critiques envers le gouvernement ou les politiques d’Akhannouch
ont vu leurs revenus publicitaires chuter drastiquement. En 2017, par
exemple, on a retiré des annonces publicitaires du journal Akhbar Al
Yaoum après des articles critiques. Ce retrait a été justifié par une « non-conformité de la vision commerciale de la société avec la ligne éditoriale du journal », une jolie manière de dire que la critique n’était pas tolérée. « La
société marocaine consomme le contenu des médias indépendants sans être
prête à les défendre. La désinformation ambiante est accentuée par
l’appétit pour un journalisme sensationnaliste qui ne respecte pas la
vie privée et porte souvent atteinte à l’image des femmes », explique RSF dans le même rapport. « Le quotidien Akhbar Al Yaoum, a finalement abandonné et publié son dernier numéro en avril 2021 ».
Donc
l’autocensure devient une pratique courante. Les journalistes,
conscients des lignes rouges à ne pas franchir, évitent certains sujets
ou les traitent avec une prudence excessive ! M3ey9a, diraient les
Marocains (abusée).
La concentration des médias entre les mains
d’un seul homme, combinée à l’utilisation de la publicité comme outil de
contrôle, pose de sérieux problèmes pour la démocratie marocaine.
Pourtant, en tant que chef de gouvernement, Akhannouch est censé être le
gardien des clefs de cette démocratie. Et l’origine de la limite du
pluralisme de l’information.
Remarquez, il n’y a pas de ministère de la censure au Maroc. Pas de
tampons rouges, pas de bureaux fermés où l’on raye des paragraphes à la
main. Nous ne sommes pas dans 1984 de George Orwell. Et pourtant !
Tout commence par une question toute simple que se posent les journalistes : « Est-ce que ce sujet va poser problème ?
». Et dans la plupart des cas, la réponse est connue à l’avance. Il y a
les sujets sensibles contemporains : les intérêts économiques de
certains ministres, les attributions de marché, les conflits d’intérêts
entre business et politique. Dès qu’on s’en approche, l’ambiance change.
On pèse les mots, on reformule, on hésite. Ou bien on laisse tomber,
tout simplement. Après tout, qu’a à gagner un journaliste à dénoncer… à
part le fondement même et l’essence de son travail ?
Mais le
journaliste, dans ce jeu, n’est pas seul. Le premier filtre, c’est
souvent la direction de publication. Le rédacteur en chef, ou pire, le
propriétaire du média, connaît les lignes rouges. Il sait ce que son
journal peut publier sans risque. Et surtout ce qu’il vaut mieux ne pas
toucher. Il ne dit pas forcément non. Il laisse entendre. Il glisse un «
ce n’est peut-être pas le bon moment », un « on n’a pas assez d’éléments pour aller plus loin ». Ce sont rarement des refus brutaux.
Mais
aujourd’hui, le pouvoir ne passe plus seulement par l’éditorial. Il
passe par le commercial. Le vrai chef d’orchestre, dans bien des
rédactions, c’est le directeur de la publicité. Qui détient la pub’,
détient le pouvoir dans de nombreuses rédactions. C’est souvent ce
personnage qui décide, en coulisses, de la ligne éditoriale réelle du
média. Ne nous leurrons pas.
Un journaliste veut enquêter sur une
société de BTP ? On lui rappelle que cette société vient de signer un
gros contrat publicitaire avec le journal. Une rédactrice propose un
papier critique sur un programme gouvernemental ? On lui explique que ce
programme est porté par un ministère qui finance une campagne d’image
dans les pages suivantes. Et petit à petit, ces rappels, ces mises en
garde, deviennent des réflexes.
Et le pire, c’est que tout cela est considéré comme de plus en plus « normal ». Il n’y a pas de scandale. Pas de censure officielle.
C’est
là que le piège se referme. Parce que même les journalistes les plus
intègres, même les rédactions les plus combatives, finissent par faire
des compromis. Par lâcheté ou par réalisme ? À l’appréciation de chacun.
Difficile
de parler de liberté de la presse. Officiellement, oui, les
journalistes peuvent écrire ce qu’ils veulent. Il n’y a pas de loi qui
les empêche. Mais dans la pratique, ils marchent sur des œufs.
Interview avec Hanane Rihab, journaliste, membre du Conseil national de la Presse et femme politique au sein de l’USFP

-LeBrief
: Le Maroc a gagné neuf places dans le classement RSF sur la liberté de
la presse. Que vous inspire cette progression ? Est-elle méritée ou
simplement cosmétique ?
-Hanane Rihab : Je
trouve ce classement injuste. Ce n’est pas la première fois que le Maroc
est mal positionné malgré les efforts réels qui ont été faits. On
continue à figurer parmi les pays les moins bien notés, alors même que
certains États impliqués dans l’assassinat ou l’incarcération de
journalistes, comme Israël, ou ceux où les journalistes n’ont aucune
protection syndicale, sont mieux classés. Cela montre que ce classement
ne repose pas uniquement sur des critères objectifs, mais peut être
influencé par d’autres considérations ou intérêts.
-LeBrief
: Le rapport évoque une concentration des médias entre les mains
d’acteurs proches du pouvoir, voire du chef du gouvernement. Cela
remet-il en cause le pluralisme de l’information au Maroc ?
-Hanane Rihab :
À mes yeux, non. Le pluralisme médiatique est réel. Le chef du
gouvernement, comme ses prédécesseurs, a fait l’objet de critiques
quotidiennes dans de nombreux médias, y compris dans le pole public. Des
représentants de l’opposition, des militants, des intellectuels sont
régulièrement invités à exprimer leurs désaccords. Le parti au pouvoir
et les projets d’Akhannouch en tant qu’homme d’affaires sont également
discutés. Preuve en est : un journal ayant enquêté sur des entreprises
liées à lui a reçu le Prix du journalisme d’investigation décerné par le
ministère de la Culture. Je ne crois donc pas que l’arrivée d’un homme
d’affaires à la tête du gouvernement ait affaibli le pluralisme.
-LeBrief
: Peut-on dire que les journalistes travaillent aujourd’hui dans un
climat favorable ? Y a-t-il encore des formes de pression ou
d’autocensure dans les rédactions ?
-Hanane Rihab :
Le cadre juridique protège la liberté de la presse. Aucun journaliste
n’est en prison aujourd’hui au Maroc pour ses écrits, ce qui nous
distingue d’autres pays de la région. Mais il serait faux de dire que
tout est parfait. Il existe des formes d’autocensure, souvent liées à
des considérations économiques : les annonceurs, les sponsors, les
contraintes de financement. Certains sujets sensibles, comme la
religion, sont abordés avec prudence. Et parfois, la ligne éditoriale du
média impose des limites aux journalistes, qui s’y plient pour garder
leur emploi. Ce sont des réalités qu’on retrouve ailleurs dans le monde.
-LeBrief : Est-ce que le gouvernement cherche, selon vous, à imposer un récit ou à contrôler la presse ?
-Hanane Rihab :
Honnêtement, je ne le pense pas. Et même s’il le voulait, il ne le
pourrait pas. Le secteur audiovisuel est encadré par la HACA, une
instance indépendante qui veille au pluralisme. Quant à la presse écrite
ou numérique, elle est marquée par une réelle diversité de lignes
éditoriales. Le Maroc n’a jamais connu le monopartisme après
l’indépendance. La pluralité politique fait partie de notre ADN. C’est
un choix affirmé dans la Constitution, mais aussi dans les discours
royaux. C’est le fruit de longues années de lutte.
-LeBrief : L’opposition a-t-elle réellement accès à des espaces d’expression équilibrés ?
-Hanane Rihab :
La majorité gouvernementale est forcément plus présente, car elle gère
les affaires courantes et attire donc l’attention. Mais dès que
l’opposition crée l’événement : une motion de censure, une commission
d’enquête, une déclaration forte comme celle de Benkirane le 1ᵉʳ mai,
elle bénéficie de visibilité. Je pense même que le gouvernement souffre
d’un vrai déficit de communication, ce qu’a lui-même reconnu le ministre
de la Justice. Cela dit, l’opposition a aussi ses propres faiblesses
dans ce domaine.
-LeBrief : Quelles réformes proposeriez-vous pour garantir une presse plus libre et plus indépendante ?
-Hanane Rihab :
Le vrai problème, c’est le manque de stratégie de communication
globale, aussi bien dans la majorité que dans l’opposition. Et surtout,
la presse nationale a besoin de soutien. Les médias doivent faire face à
une concurrence déloyale des réseaux sociaux, à la désinformation et
aux pressions économiques de groupes d’intérêts. Je suis favorable à un
appui public renforcé, encadré par des cahiers des charges clairs,
garantissant la transparence de l’utilisation des fonds et le respect
des droits des salariés. Il faut aussi moderniser les lois de la presse,
qui n’ont pas suivi l’évolution numérique. Ce qui m’inquiète le plus
aujourd’hui, c’est la capacité des entreprises de presse à survivre dans
ce contexte difficile.