Blog du Réseau de solidarité avec les peuples du Maroc, du Sahara occidental, de Palestine et du monde, créé en février 2009 à l'initiative de Solidarité Maroc 05, AZLS et Tlaxcala
2-M | 5º aniversario de la movilización en Madrid por los presos políticos saharauis: cinco años sin respuestas
El próximo lunes 2 de marzo se cumplen cinco años de concentraciones semanales ante el Ministerio de Asuntos Exteriores, en la Plaza de la Provincia (Madrid), para denunciar la situación de los presos políticos saharauis encarcelados en Marruecos y exigir al Gobierno español que asuma su responsabilidad política y jurídica ante esta vulneración continuada de derechos fundamentales.
Les autorités du royaume
chérifien, tout absorbées par des chantiers de prestige, lancés pour la Coupe
d’Afrique des nations de football et de la Coupe du monde de 2030, ont été
prises de court par la révolte d’une jeunesse mobilisée contre les injustices
sociales.
La colère sociale gronde au Maroc. Le royaume chérifien est le théâtre depuis le 27 septembre de rassemblements quotidiens de jeunes protestataires − parfois mineurs − réclamant de meilleurs services d’éducation et de santé. Dans la nuit de mercredi 1er à jeudi 2 octobre, des débordements violents à proximité d’Agadir, dans le sud du pays, ont causé la mort de trois manifestants.
Face à une fièvre contestataire
comme le Maroc n’en avait pas connu depuis la révolte du Rif (Nord) en
2016-2017, le gouvernement paraît pris de court. Le premier ministre, Aziz
Akhannouch, s’est dit prêt jeudi à « dialoguer » afin de « répondre aux revendications
sociales » des jeunes. Il est toutefois douteux que ces derniers se contentent
de promesses creuses.
Le mouvement est né d’une
indignation générale face à la mort de huit femmes à la mi-septembre dans un
hôpital d’Agadir après des accouchements par césarienne, tragique illustration
d’un secteur de la santé à l’abandon. Une dizaine de jours plus tard, la
mobilisation se structurait sur le réseau social Discord sous la bannière d’un
collectif GenZ 212.
Ce dernier se présente comme une
déclinaison locale (212 est l’indicatif téléphonique du Maroc) d’une génération
Z − née entre 1997 et 2012 − qui a déjà fait vaciller le pouvoir au Sri Lanka,
au Bangladesh et au Népal, et enfiévré plus récemment Madagascar. Connexion
numérique, aspiration à la dignité et rejet de la vieille politique : la
jeunesse marocaine se met au diapason d’un soulèvement transnational.
A la différence de leurs
camarades de génération, les jeunes Marocains se gardent toutefois bien de
franchir une ligne rouge : la sacralité de l’institution royale. Si nombre
d’entre eux réclament la démission du chef de gouvernement Akhannouch, homme d’affaires
richissime et symbole d’une oligarchie conquérante, nul n’appelle à la fin
d’une monarchie multiséculaire à laquelle la population demeure attachée malgré
l’acuité des doléances sociales.
Le coup est rude
L’agitation actuelle ne résonne
pas moins comme une alarme inquiétante dont le Palais devra prendre toute la
mesure, car elle sanctionne l’échec de politiques publiques pourtant maintes
fois proclamées dans les discours officiels, notamment le fameux chantier de
l’« initiative nationale pour le développement humain » remontant à 2005. Les
bonnes intentions n’ont pas résisté à un modèle économique − le capitalisme de
rente et de connivence − générant factures sociales et déséquilibres régionaux
au profit d’une minorité de superprivilégiés.
Lors
d’une manifestation pour une réforme des systèmes de santé et d’éducation, à
Casablanca (Maroc), le 2 octobre 2025. STR/AP
Déjà électrique, le climat social
n’a cessé de se tendre, à mesure que les prestigieux projets lancés dans la
perspective de la Coupe d’Afrique des nations de football, qui s’ouvre fin
décembre, et de la Coupe du monde de 2030 − que le Maroc coorganisera avec
l’Espagne et le Portugal − détournaient les financements des priorités
sanitaires et éducatives. Le régime espérait désamorcer le ressentiment
populaire dans le patriotisme sportif : il s’est trompé. « Des écoles et des
hôpitaux, plutôt que des stades ! », clame en substance la jeunesse soulevée.
La GenZ 212 braque une lumière
crue sur l’envers de la vitrine scintillante d’un Maroc « émergent ». Le coup
est rude pour l’image que le royaume aime à projeter de lui-même à l’étranger.
Confronté à la revanche du réel, il lui faudra plus que d’habiles expédients
pour apaiser la tension ambiante : le courage de s’attaquer à un double
monopole − politique et économique − qui exhibe sans fard ses travers.
Du 24 au 29 août 2025, le quotidien français Le Monde
a publié une série d’enquêtes en six volets intitulée « L’énigme
Mohammed VI » [LIRE ICI]. Signée par les journalistes Christophe Ayad et Frédéric
Bobin, cette investigation ambitieuse se proposait de radiographier le
pouvoir marocain après 26 ans de règne du souverain alaouite. La
réaction du royaume chérifien fut d’une violence inédite, révélant les
tensions profondes entre deux conceptions du journalisme et du pouvoir.
Cette affaire n’est pas sans rappeler le séisme provoqué en 1990 par la
publication de « Notre ami le roi » de Gilles Perrault, qui avait gelé
les relations franco-marocaines pendant plusieurs années sous Hassan II.
Dès son premier épisode, Le Monde frappe fort avec un titre qui fera date : « Au Maroc, une atmosphère de fin de règne pour Mohammed VI
». Les journalistes y dépeignent un monarque à la santé chancelante,
dont les apparitions publiques erratiques alimentent toutes les
spéculations. L’image du 7 juin 2025, lors de la prière de l’Aïd al-Adha
à Tétouan – un roi « affaibli, assis sur un tabouret, incapable de se
prosterner » – contraste violemment avec celle, diffusée deux semaines
plus tard, d’un souverain dynamique pilotant un jet-ski.
Cette « chorégraphie duale », selon les termes du journal, illustrerait
les tentatives désespérées du palais pour masquer l’état réel du
monarque.
Les zones d’ombre du règne
Les épisodes suivants explorent méthodiquement les tabous de la monarchie marocaine :
Les absences prolongées du roi constituent un premier grief majeur. Le Monde souligne « l’impression de vide
» laissée par les séjours répétés de Mohammed VI à l’étranger,
particulièrement lors du séisme dévastateur de septembre 2023 qui avait
fait près de 3 000 morts. Cette absence lors d’une catastrophe nationale
avait profondément marqué l’opinion marocaine.
L’influence controversée de la fratrie Azaitar
représente peut-être la partie la plus explosive. Ces champions d’arts
martiaux mixtes, introduits dans le cercle royal en 2018, auraient
progressivement obtenu un accès privilégié au monarque, allant jusqu’à
filtrer ses interlocuteurs. Certains médias marocains proches des
services de renseignement, comme Hespress ou Barlamane, avaient
eux-mêmes tiré la sonnette d’alarme en évoquant un « péril Raspoutine », référence au mystique russe qui avait précipité la chute des Romanov.
Le système opaque du monarque fait l’objet du cinquième volet, intitulé « Mohammed VI, le makhzen et l’art des secrets de palais
». Les journalistes y décrivent un système de gouvernance archaïque
fondé sur les faveurs et les disgrâces, dominé par un triumvirat de
fidèles : Fouad Ali El Himma, surnommé « le vice-roi », Yassine Mansouri (patron des services extérieurs) et Mounir Majidi, gestionnaire de la fortune royale dont le salaire mensuel de 120 000 euros – révélé par une fuite – contraste avec les 380 euros du salaire moyen marocain.
La préparation de la succession occupe une place centrale dans
l’enquête. Le prince héritier Moulay El Hassan, 22 ans, multiplie les
apparitions publiques stratégiques : réception du président chinois Xi
Jinping fin 2024, promotion au grade de colonel-major… Autant de signaux
d’une montée en puissance savamment orchestrée, mais qui trahit aussi
l’urgence de la situation.
Lalla Salma : le « grand non-dit » de la transition
Si Le Monde évoque bien Lalla Salma dans sa série, le
traitement reste étonnamment superficiel pour un personnage aussi
central dans l’évolution du règne. Le journal rappelle son apparition
historique en 2002 au Festival de Marrakech, moment fondateur où
Mohammed VI brisait « le tabou de l’invisibilité des femmes au sommet de l’État« . Plus révélateur, le cinquième épisode mentionne que bien qu' »écartée depuis 2018« , elle a été « reçue à Rabat en avril 2025 pour apaiser certaines tensions familiales« .
Mais c’est surtout la prédiction du Monde qui gène au Maroc : Lalla Salma, décrite comme « le grand non-dit de la transition en cours, une source d’embarras« , serait « nécessairement amenée à revenir en grâce après l’intronisation de son fils« . Le journal souligne qu’elle reste « très proche du prince héritier qui vit avec elle à Rabat« , et que « le futur roi ne ménagera pas les artisans ou les complices de la cabale »
orchestrée contre sa mère. Une purge qui ne serait pas sans rappeler
celle des premiers mois du règne de Mohammed VI lorsqu’il a écarté de
nombreux fidèles à feu Hassan II.
Une analyse qui reste très limitée
Cette analyse reste cependant en surface. Le divorce de 2018, confirmé en 2019 par Me Éric Dupond-Moretti – alors avocat de la famille royale
– dans des circonstances rocambolesques, marque pourtant un tournant
majeur dans la gestion monarchique. Le fait que ce soit l’avocat
français du roi qui ait qualifié Lalla Salma d' »ex-épouse » pour
contrer des rumeurs sur une prétendue séquestration illustrait déjà la
vulnérabilité de la communication royale face aux médias internationaux.
Plus troublant, Le Monde n’explore pas la vie privée du
souverain depuis cette séparation. Dans une monarchie où la continuité
dynastique est cruciale et où le roi reste le « Commandeur des croyants« ,
cette discrétion sur un aspect aussi fondamental interroge. Est-ce par
prudence juridique ? Par respect de certaines lignes rouges ? Ou le
journal considère-t-il que les spéculations concernant le roi, ravivées
après le divorce, restent du domaine du tabou absolu ? Cette retenue
contraste avec l’audace affichée sur d’autres sujets et laisse une zone
d’ombre majeure dans « l’énigme Mohammed VI« .
Une riposte marocaine d’une virulence calculée
La réaction marocaine s’organise avec rapidité et coordination.
L’Association nationale des médias et des éditeurs (ANME) monte en
première ligne dès le 27 août avec un communiqué au vitriol.
L’organisation professionnelle dénonce, « avec la plus grande vigueur », ce qu’elle qualifie de « fiction mensongère » et de « ramassis de bobards ».
Le vocabulaire employé frappe par sa violence : les articles du Monde « participent surtout du genre ragot », « ne citent aucune source », « rapportent des anecdotes fictives ». L’ANME va jusqu’à affirmer que «
la totalité des faits et anecdotes rapportés par Le Monde sur le Roi
Mohammed VI, sa famille et son entourage relèvent de l’imaginaire
». Cette négation en bloc, sans nuance ni contre-argumentation
factuelle, révèle l’ampleur du traumatisme provoqué par la publication
française.
Fait remarquable, le Palais royal maintient un silence officiel
total. Aucun communiqué, aucune réaction formelle émanant directement de
l’institution monarchique. Cette stratégie du mutisme contraste avec
l’agitation médiatique orchestrée en sous-main. Elle rappelle la maxime
de Hassan II : « Les chiens aboient, la caravane passe. »
Ce silence institutionnel pourrait aussi traduire un dilemme : réagir
officiellement reviendrait à donner une caution royale aux accusations,
les inscrivant dans le marbre de l’histoire officielle. Ne pas réagir
permet de maintenir ces critiques dans le registre du « ragot » journalistique, délégitimé par les attaques ad hominem contre Le Monde.
La mobilisation des intellectuels
La presse marocaine se mobilise massivement pour défendre la
monarchie. Les tribunes se multiplient, toutes construites sur le même
schéma argumentatif : incompréhension occidentale du système marocain,
jalousie face aux succès du royaume, manipulation par des forces
hostiles.
Hespress, le site d’information le plus influent du royaume
avec ses millions de visiteurs quotidiens, publie une tribune au titre
révélateur : « Au-delà des apparences : La résilience silencieuse de Mohammed VI ». L’auteur y développe une défense sophistiquée, arguant que Le Monde applique « une grille de lecture occidentale
» inadaptée à la réalité marocaine. La prière du roi assis n’est pas un
signe de faiblesse mais une adaptation conforme à la charia. Les luttes
de succession supposées ? « Quelle monarchie n’a jamais connu de tensions à l’approche d’une transition ? »
Le360, organe proche du pouvoir, propriété du milliardaire
Aziz Akhannouch, actuel chef du gouvernement, contre-attaque en
énumérant les réalisations du règne : le port Tanger Med
(premier port de Méditerranée et d’Afrique), le train à grande vitesse
Al Boraq, la centrale solaire Noor Ouarzazate (la plus vaste au monde).
Mohamed Abdi, expert en politiques publiques, y dénonce « l’aveuglement volontaire d’un regard parisien » et conclut : « L’histoire retiendra qu’un pays a transformé son visage en une génération ».
Les précédents historiques éclairent la crise : le fantôme de « Notre ami le roi »
L’affaire actuelle fait inévitablement écho à la publication, en septembre 1990, de « Notre ami le roi » de Gilles Perrault.
Ce livre-enquête sur Hassan II avait provoqué un séisme diplomatique
d’une magnitude encore plus élevée. Le parallèle est frappant : même
démarche journalistique française, mêmes révélations sur les zones
d’ombre du pouvoir, même réaction outragée du Maroc.
Pourtant, les différences sont tout aussi instructives. Hassan II
avait tenté de faire interdire le livre, dépêchant son ministre de
l’Intérieur Driss Basri
auprès de son homologue français Pierre Joxe pour racheter tous les
exemplaires. Il avait intenté des dizaines de procès aux médias français
– tous perdus. Paradoxalement, le livre avait contraint le monarque à
libérer les détenus de Tazmamart et de Kénitra, à relâcher la famille
Oufkir après 18 ans de détention secrète. Hubert Védrine, alors porte-parole de l’Élysée, avait d’abord reproché à Perrault son « irresponsabilité » avant de reconnaître que son livre avait été « bénéfique pour Hassan II ».
Mohammed VI, lui, adopte une stratégie différente : pas de procès,
pas de tentative d’interdiction, mais une guerre de communication
moderne, mobilisant les réseaux sociaux et les tribunes d’opinion. Cette
évolution tactique témoigne d’une meilleure maitrise des codes de la
communication actuelle, mais aussi des limites de l’influence marocaine
sur les médias français contemporains.
La constante française
La France entretient avec la monarchie marocaine une relation
ambivalente depuis l’indépendance. Protectrice et critique, complice et
moralisatrice, elle oscille perpétuellement entre realpolitik et
idéalisme démocratique. Les médias français, Le Monde en tête,
incarnent cette schizophrénie nationale : fascinés par l’exotisme
monarchique, mais incapables de renoncer à leur grille de lecture
républicaine.
Cette tension structurelle explique en partie la violence des
réactions marocaines. Chaque enquête française sur le Maroc est perçue
comme une trahison, un abus de confiance de la part d’un partenaire
privilégié. L’ANME ne s’y trompe pas en suggérant que « l’embellie
dans les relations franco-marocaines ne plaît pas à certaines parties en
France qui ont gardé de vieux réflexes appartenant au passé ».
La publication de la série du Monde intervient dans un contexte
diplomatique particulier. Après trois années de tensions glaciales
(2021-2024) – provoquées notamment par l’affaire Pegasus et les
divergences sur le Sahara occidental –, Paris et Rabat venaient de se
réconcilier spectaculairement. Mais paradoxalement, la série du Monde
minimise la question du Sahara occidental, pourtant centrale dans la
politique marocaine et n’évoque pas non plus la fortune du roi. Ces omission sont relevéee par plusieurs observateurs, notamment sur la plateforme « N’oubliez pas le Sahara occidental », qui reproche au journal français de taire « le cœur de la politique du régime ». L’énigme, dénonce la plateforme, ce n’est pas Mohammed VI, c’est le silence de l’Europe et des médias comme Le Monde sur la situation au Sahara occidental.
Un régime vulnérable
Cette discrétion pourrait s’expliquer par la nouvelle position
française sur le dossier. Difficile de critiquer frontalement un régime
sur sa politique sahraouie quand Paris vient d’avaliser sa position. Le Monde
se trouve pris dans une contradiction : comment enquêter librement sur
le Maroc tout en ménageant la nouvelle doctrine diplomatique française
portée par Emmanuel Macron, dont le journal reste un des derniers
soutiens ?
Pourtant, la violence de la réaction marocaine trahit une
vulnérabilité profonde. Un régime sûr de lui n’aurait pas besoin de
mobiliser tout son appareil médiatique pour contrer six articles de
presse. Cette hypersensibilité révèle les inquiétudes existentielles
d’une monarchie confrontée à des défis inédits : transition
générationnelle, contestations sociales récurrentes (Rif, Jerada),
transformation numérique qui échappe au contrôle traditionnel.
Le Maroc de Mohammed VI n’est plus celui de Hassan II. Les réseaux
sociaux ont brisé le monopole de l’information. La société civile,
malgré la répression, continue de s’exprimer. Les jeunes Marocains,
connectés au monde, comparent leur situation à celle de leurs voisins
maghrébins et européens. Dans ce contexte, chaque critique
internationale résonne comme une caisse de résonance des frustrations
internes.
Le roi, dernière énigme
Au final, Mohammed VI reste effectivement une « énigme », mais peut-être pas celle que décrit Le Monde.
L’énigme n’est pas tant dans sa santé fragile ou ses absences répétées
que dans sa capacité à maintenir un système monarchique absolutiste au
XXIe siècle, à quelques kilomètres de l’Europe démocratique.
Comment concilier l’image d’un roi moderne, amateur de jet-ski et de
sports mécaniques, avec celle du Commandeur des croyants, héritier d’une
tradition séculaire ? Et comment gérer la transition vers son fils dans
un contexte régional instable ? Comment maintenir l’équilibre entre
ouverture économique et fermeture politique ? Comment gérer une alliance avec Israël, premier fournisseur d’armement du Royaume alors que la population soutient massivement Gaza ?
L’affaire de la série « L’énigme Mohammed VI » révèle les tensions profondes qui traversent le Maroc contemporain. Pour Le Monde,
cette série confirme son rôle de trouble-fête dans les relations
franco-africaines, fidèle à une tradition qui remonte à l’époque
coloniale, même si des pans importants du sujet ne sont pas abordés.
Pour le Maroc, elle représente un rappel douloureux que son image
internationale reste fragile, tributaire de médias étrangers qu’il ne
contrôle pas.
En attendant, l’énigme demeure. Et c’est peut-être là, finalement, la
plus grande victoire du roi : rester insaisissable dans un monde qui
prétend tout savoir, tout comprendre, tout expliquer.
Avec 37 millions d’habitants, le royaume a vu sa population tripler depuis 1960, mais son taux d’accroissement est désormais inférieur à 1 % par an. Face aux changements démographiques, l’efficacité des politiques publiques interroge.
Par Alexandre Aublanc(Casablanca, Maroc, correspondance), Le Monde,15 novembre 2024 à 17h00
Un couple et son fils près du village d’Amellagou, au Maroc, en septembre 2022. FADEL SENNA / AFP
Le Maroc a gagné 25 millions d’habitants en l’espace de soixante ans. Ils sont désormais près de 37 millions, selon les résultats (partiellement communiqués) du dernier recensement décennal, effectué du 1er au 30 septembre. Si la population française avait progressé à ce rythme, elle aurait dépassé les 140 millions aujourd’hui. Mais aussi spectaculaire soit-il – sans être exceptionnel en Afrique –, le grand saut démographique du Maroc vit son crépuscule.
C’est l’une des principales confirmations du travail de dénombrement mené par le ministère de l’intérieur et le Haut-Commissariat au plan (HCP) : la population du royaume continue certes d’augmenter, mais au ralenti. Son taux d’accroissement décennal, de 30 % en moyenne entre 1960 et 2000, a fortement décéléré. Divisé par deux dans les années 2000, il stagne à 9 % depuis dix ans. A un rythme annuel, la croissance démographique du Maroc est même passée sous la barre symbolique des 1 %.
Ce coup de frein n’a rien de surprenant. La mortalité poursuit sa baisse, tout comme la natalité. Proche de la fin de sa transition démographique, le Maroc devrait atteindre « sa population stationnaire, estimée à 45 millions d’habitants, vers l’an 2050 », pronostique le HCP. A cette date, son accroissement naturel sera « pratiquement négligeable ».
Exode rural
Comme dans toute l’Afrique du Nord, la population du Maroc vit plus longtemps qu’auparavant – près de 77 ans en moyenne, contre 47 ans en 1960 – et fait moins d’enfants que les générations précédentes. Le taux de fécondité, qui était de 7 enfants par femme au sortir de l’indépendance, frôle à présent le seuil de renouvellement, fixé à 2,1. Les raisons de cette diminution sont légion. Parmi elles, l’urbanisation galopante, la généralisation de la scolarisation, le salariat des femmes… Rien que les sociétés occidentales n’aient pas connu elles aussi.
Mais les transformations au Maroc, amorcées par les changements introduits durant la période coloniale, sont à la fois plus remarquables et brutales, étalées sur une très courte période. L’Institut royal des études stratégiques (IRES), qui s’est appuyé sur la documentation du protectorat français, chiffre la population du pays à 5 millions en 1900 et à 9 millions en 1950 ; soit 4 millions de nouveaux habitants en un demi-siècle, auxquels se sont ajoutés 4 autres millions en seulement douze ans, entre 1952 et 1964.
Les révélations de rédactions internationales, dont « Le Monde » et
Forbidden Stories, s’appuient sur des éléments collectés par Amnesty
International. Ces derniers éclairent l’utilisation par Rabat du
logiciel d’espionnage Pegasus à l’encontre de cibles françaises.
Le roi du Maroc Mohammed VI (à droite) s’entretient avec le président Emmanuel Macron à Rabat, au Maroc, le 15 novembre 2018. CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP
La révélation par dix-sept rédactions, dont Le Monde, et Amnesty International du dévoiement du logiciel espion Pegasus,
utilisé par les services de sécurité marocains pour viser des cibles
françaises a causé une onde de choc mondiale. Elle fait l’objet de vives
dénégations de la part de Rabat. L’ambassadeur du Maroc à Paris a
réclamé, dans les colonnes du Journal du dimanche, dimanche 25 juillet, les « preuves » de l’implication de son pays et l’établissement de la « matérialité des faits ».
Le
Security Lab d’Amnesty International, qui a développé ces dernières
années une connaissance fine de Pegasus, a expertisé plus de 40
téléphones compromis, dont plus de 15 en France, suivant une méthode
soumise pour validation au Citizen Lab, un laboratoire de recherche de
l’université de Toronto qui fait référence dans l’analyse des logiciels
espions en général et de Pegasus en particulier. Ce même Citizen Lab a
également analysé, en aveugle, certains téléphones : il y a trouvé la
même chose que ses homologues d’Amnesty et il est parvenu aux mêmes
résultats. Toutes les conclusions techniques d’Amnesty ont été exposées dans un rapport public.
Les
experts ont fait parler les archives des téléphones d’Apple. Les
iPhones ont ceci de particulier qu’à chaque fois qu’un composant d’iOS,
le logiciel qui les fait fonctionner, est lancé (par exemple pour
prendre une photo ou envoyer un message), une trace est consignée dans
la mémoire du téléphone. Les experts du Security Lab d’Amnesty ont
découvert dans cet historique des traces de composants qui n’ont pas été
développés par Apple, totalement étrangers à iOS. Dans certains cas, le
fonctionnement de ces composants étrangers s’accompagnait de
l’exfiltration de données. Autrement dit, la preuve qu’un logiciel
espion s’était activé sur ces téléphones.
Chaque
composant porte un nom, attribué par le développeur du logiciel : on
les retrouve à l’identique sur les téléphones dépiautés par Amnesty –
certains imitent à un caractère près de vrais composants d’iOS. On les a
aussi détectés dans des cas d’infection passées par Pegasus, comme
celle du dissident émirati Ahmed Mansour. Les traces de l’infection avaient été analysées par LookOut,
une entreprise spécialisée dans la cybersécurité des appareils
mobiles : elle y avait alors découvert les mêmes noms de composants
aujourd’hui exhumés par Amnesty International. La preuve qu’il s’agit
d’un seul et même logiciel espion : Pegasus.
Le journaliste d'investigation protestait contre la non-diffusion d'un scoop sur Sarkozy
Il
était l'un des rares journalistes de France Télévisions à pratiquer
l'investigation, dévoilant régulièrement des informations exclusives, de
l'affaire Ben Barka aux affaires Sarkozy. En 2018, Joseph Tual est
censuré une fois de plus, et une fois de trop. Il proteste, et finit
licencié. Récit.
Le journaliste essaie d'expliquer l'importance de son info
Le 17 mars prochain, Joseph Tual et France Télévisions se retrouveront aux prud'hommes.
Le journaliste conteste son licenciement, intervenu suite à un tweet en
avril 2018. Dans ce tweet, il protestait contre la non-diffusion de son
scoop sur le contenu de l'ordonnance de renvoi des juges d'instruction
concernant Nicolas Sarkozy, ordonnance dans laquelle les magistrats
pointent un "pacte de corruption" dans l'affaire "Bismuth", qui lui a valu sa condamnation, ce lundi 1er mars 2021,
à trois ans de prison dont deux avec sursis. Une non-diffusion de plus.
Car entre Tual, Sarkozy et France Télévisions, l'histoire est longue et
ponctuée d'ennuis pour le journaliste, ancien reporter de guerre, l'un
des rares journaliste des journaux de France Télévisions à enquêter sans
complexes sur les sujets les plus sensibles.
2018 : Un beau scoop étouffé par France Télés
En
ce mois de mars 2018, Tual sait avec plusieurs jours d'avance qu'il va
pouvoir obtenir d'une de ses sources les 131 pages de l'ordonnance de
renvoi de Nicolas Sarkozy devant le tribunal correctionnel, signée des
deux juges d'instruction du pôle financier. Il l'annonce à sa hiérarchie
de France 3, dont il se souvient auprès d'Arrêt sur images qu'elle semble peu intéressée. Le jeudi 29 mars 2018, alors que le renvoi en correctionnelle de Sarkozy fait la Une des médias, il obtient l'ordonnance... mais sait déjà que les enquêteurs du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, mettront eux aussi, bientôt, la main dessus.