Moustafa Bayoumi, The Guardian, 6/7/2025
Traduit par Tlaxcala
Les règles des institutions qui définissent nos vies plient comme des roseaux quand il s’agit d’Israël – à tel point que tout l’ordre mondial est au bord de l’effondrement.
Sereen Haddad est une jeune femme brillante. À 20 ans, elle vient de terminer un diplôme de quatre ans en psychologie à la Virginia Commonwealth University (VCU) de Richmond en seulement trois ans, obtenant les plus hautes distinctions. Pourtant, malgré ses accomplissements, elle ne peut toujours pas être diplômée. Son diplôme est retenu par l’université, « non pas parce que je n’ai pas rempli les conditions », m’a-t-elle dit, « mais parce que j’ai défendu la vie palestinienne ».
Haddad, qui
est palestino-usaméricaine, sensibilisait sur son campus à la lutte
palestinienne pour la liberté au sein de la section universitaire de Students
for Justice in Palestine. Cette lutte est aussi personnelle pour elle. Avec des
racines à Gaza, elle a perdu plus de 200 membres de sa famille élargie dans la
guerre d’Israël.
Elle faisait
partie d’un groupe d’étudiants et de sympathisants de VCU qui a tenté d’établir
un campement en avril 2024. L’université a fait appel à la police la même nuit.
Les manifestants ont été aspergés de gaz poivré et brutalisés, et 13 ont été
arrêtés. Haddad n’a pas été inculpée, mais elle a été emmenée à l’hôpital « à
cause du traumatisme crânien que j’ai subi », m’a-t-elle dit. « Je
saignais. J’étais couverte d’ecchymoses. Des coupures partout. La police m’a
jetée sur le béton, genre, six fois de suite » .
Mais la
tentative de campement de l’année dernière n’est même pas la raison pour
laquelle le diplôme de Haddad est retenu. C’est le mémorial pacifique de cette
année qui l’est. Et la manière dont ce scénario s’est déroulé, avec l’université
et la police du campus changeant constamment les règles, illustre quelque chose
d’inquiétant bien au-delà des limites verdoyantes d’un campus usaméricain.
La guerre d’Israël
à Gaza érode une grande partie de ce que nous – aux USA mais aussi au niveau international
– avions convenu comme acceptable, des règles régissant notre liberté d’expression
aux lois mêmes des conflits armés. Il ne semble pas exagéré de dire que les
fondements de l’ordre international des 77 dernières années sont menacés par ce
changement dans les obligations régissant nos responsabilités légales et
politiques les uns envers les autres.
Nous
ignorons l’effondrement du système international qui a défini nos vies pendant
des générations, et ce à nos risques et périls collectifs.
Cet
effondrement a commencé avec le manque de détermination du monde libéral à
freiner la guerre d’Israël à Gaza. Il s’est aggravé lorsque personne n’a levé
le petit doigt pour empêcher le bombardement d’hôpitaux. Il s’est étendu
lorsque la famine massive est devenue une arme de guerre. Et il atteint son
apogée à un moment où la guerre totale n’est plus considérée comme une
abomination humaine mais comme la politique délibérée de l’État d’Israël.
Les
implications de cet effondrement sont profondes pour la politique
internationale, régionale et même intérieure. La dissidence politique est
réprimé, le langage politique est surveillé, et les sociétés traditionnellement
libérales sont de plus en plus militarisées contre leurs propres citoyens.
Beaucoup d’entre
nous négligent l’ampleur des changements survenus ces 20 derniers mois. Mais
nous ignorons l’effondrement du système international qui a défini nos vies
pendant des générations, et ce à nos risques et périls collectifs.
Le 29 avril
2025, un groupe d’étudiants de VCU s’est réuni sur une pelouse du campus pour
se souvenir du démantèlement forcé d’un campement brièvement érigé au même
endroit l’année précédente. Le rassemblement n’était pas une protestation. Il
ressemblait plus à un pique-nique, certains étudiants utilisant des banderoles
de manifestations passées comme couvertures. D’autres avaient apporté de vraies
couvertures. Les étudiants s’asseyaient sur l’herbe et étudiaient pour leurs
examens finaux, bricolaient sur leurs ordinateurs portables, et jouaient aux
cartes ou aux échecs. Une poignée des quelque 40 étudiants portaient des
keffiehs.
Il s’est
avéré que les couvertures posaient problème.
Près de deux
heures après le début de leur pique-nique, un administrateur universitaire a
confronté les étudiants au sujet d’une publication sur les réseaux sociaux qui
avait annoncé le rassemblement. (« Venez partager un moment communautaire
pour commémorer 1 an depuis la réponse brutale de VCU au Campement de
solidarité G4Z4. Apportez couvertures de pique-nique, devoirs/examens,
fournitures artistiques, snacks, musique, jeux », avait publié un groupe
local de solidarité palestinienne.) À cause de cette publication, l’université
considérait le pique-nique comme un « événement organisé », et comme
les étudiants n’avaient pas enregistré l’événement, c’était une violation des
règles.
Les règles à
VCU avaient changé à cause des protestations pour Gaza depuis février 2024.
L’administrateur
a dit aux étudiants qu’ils pouvaient se déplacer vers la zone de liberté d’expression
du campus, une zone établie en août 2024 à cause des protestations de cette
année. « Un amphithéâtre à côté de quatre bennes à ordures », c’est
ainsi que Haddad m’a décrit la zone.
L’organisation
de liberté d’expression sur les campus Foundation for Individual Rights and
Expression (Fire) est critique envers les zones de liberté d’expression car
elles « fonctionnent plus comme des quarantaines de liberté d’expression,
reléguant les orateurs étudiants et enseignants à des avant-postes qui peuvent
être minuscules, en périphérie du campus, ou (souvent) les deux ».
Plutôt que
de se déplacer, les étudiants ont annoncé une fin formelle à leur
rassemblement, et sont restés tranquillement sur la pelouse. Mais comme les
banderoles sur lesquelles ils étaient assis exprimaient un point de vue
politique, l’administrateur a dit aux étudiants qu’ils devraient les amener
dans la zone de liberté d’expression, selon Haddad. La pelouse devrait être
pour tout le monde, ont rétorqué les étudiants. Plusieurs conversations
différentes avec des policiers du campus et différents administrateurs ont
suivi, les étudiants se voyant invoquer des règles différentes à chaque fois.
Plus d’une
douzaine de policiers du campus sont apparus plus tard dans l’après-midi. « On
vous a demandé de ne pas avoir de couvertures dans le parc. Vous avez une
minute pour ramasser les couvertures et quitter le parc. Sinon, vous serez
arrêtés pour intrusion », leur a dit un officier.











