2-M | 5º aniversario de la movilización en Madrid por los presos políticos saharauis: cinco años sin respuestas

El próximo lunes 2 de marzo se cumplen cinco años de concentraciones semanales ante el Ministerio de Asuntos Exteriores, en la Plaza de la Provincia (Madrid), para denunciar la situación de los presos políticos saharauis encarcelados en Marruecos y exigir al Gobierno español que asuma su responsabilidad política y jurídica ante esta vulneración continuada de derechos fundamentales.

https://noteolvidesdelsaharaoccidental.org/2-m-5o-aniversario-de-la-movilizacion-en-madrid-por-los-presos-politicos-saharauis-cinco-anos-sin-respuestas/ 

Affichage des articles dont le libellé est Relations internationales. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Relations internationales. Afficher tous les articles

lundi 30 juin 2025

KENNETH WALTZ
Pourquoi l’Iran devrait obtenir la bombe
L’équilibre nucléaire serait synonyme de stabilité


Kenneth N. Waltz, Foreign Affairsjuillet/août 2012

Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala 

Cet article, paru en juillet 2012 alors que le troisième round de négociations venait de sachever à Moscou entre l’Iran et le groupe dit P5+1 (USA, Russie, Chine, Allemagne, France, Royaume-Uni) avait, lors de sa publication par la prestigieuse revue Foreign Affairs, suscité bien des controverses. Or, à le lire aujourd’hui, on ne peut que constater qu’il relève d'un certain bon sens dystopique mais somme toute réaliste. Son auteur, mort en 2013 à 89 ans, était un théoricien des relations internationales, fondateur du courant dit néoréaliste dans les sciences politiques aux USA. Un article qui n’a rien perdu de son actualité.-FG

 

Carlos Latuff, 2012

Ces derniers mois ont été marqués par un débat houleux sur la meilleure façon pour les USA et Israël de répondre aux activités nucléaires de l’Iran. Alors que le débat faisait rage, les USA ont renforcé leur régime de sanctions, déjà musclé, à l’encontre de la République islamique, et l’Union européenne a annoncé en janvier qu’elle commencerait à imposer un embargo sur le pétrole iranien à partir du 1er juillet. Bien que les USA, l’Union européenne et l’Iran soient récemment revenus à la table des négociations, un sentiment palpable de crise plane toujours.


Bibi après les bombardements sur l’Iran : “ ça pourrait signifier la fin du régime
Ben-Gvir : “Il parle bien de l’Iran, hein ?
Smotrich :“Oui, oui
Dessin de David Rowe, The Australian Financial Review, 17/6/2025

Cela ne devrait pas être le cas. La plupart des commentateurs et des décideurs usaméricains, européens et israéliens avertissent qu’un Iran doté de l’arme nucléaire serait la pire issue possible de l’impasse actuelle. En fait, il s’agirait probablement de la meilleure issue possible : celle qui est la plus susceptible de restaurer la stabilité au Moyen-Orient.

LA PUISSANCE NE DEMANDE QU’À ÊTRE ÉQUILIBRÉE

La crise liée au programme nucléaire iranien pourrait prendre fin de trois manières différentes. Tout d’abord, la diplomatie associée à des sanctions sévères pourrait convaincre l’Iran d’abandonner sa quête de l’arme nucléaire. Mais ce résultat est peu probable : l’histoire montre qu’il est rarement possible de dissuader un pays de se doter d’armes nucléaires. Punir un État par des sanctions économiques ne fait pas inexorablement dérailler son programme nucléaire. Prenons l’exemple de la Corée du Nord, qui a réussi à fabriquer ses armes en dépit d’innombrables séries de sanctions et de résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Si Téhéran décide que sa sécurité dépend de la possession d’armes nucléaires, il est peu probable que les sanctions le fassent changer d’avis. En fait, l’ajout de sanctions supplémentaires aujourd’hui pourrait faire en sorte que l’Iran se sente encore plus vulnérable, ce qui lui donnerait encore plus de raisons de rechercher la protection de la force de dissuasion ultime.

La deuxième possibilité est que l’Iran ne teste pas d’arme nucléaire mais développe une capacité de rupture [breakout capability, capacité de sortir de l’état de désarmement nucléaire], c’est-à-dire la capacité de construire et de tester une arme nucléaire assez rapidement. L’Iran ne serait pas le premier pays à se doter d’un programme nucléaire sophistiqué sans construire de véritable bombe. Le Japon, par exemple, dispose d’une vaste infrastructure nucléaire civile. Les experts estiment qu’il pourrait produire une arme nucléaire à brève échéance.

Une telle capacité pourrait satisfaire les besoins politiques internes des dirigeants iraniens en assurant aux partisans de la ligne dure qu’ils peuvent bénéficier de tous les avantages de la bombe (comme une plus grande sécurité) sans les inconvénients (comme l’isolement et la condamnation de la communauté internationale). Le problème est qu’une capacité de rupture pourrait ne pas fonctionner comme prévu.

Les USA et leurs alliés européens sont principalement préoccupés par la militarisation, et pourraient donc accepter un scénario dans lequel l’Iran ne parviendrait pas à se doter d’une arme nucléaire. Israël, en revanche, a clairement indiqué qu’il considérait une capacité d’enrichissement iranienne significative comme une menace inacceptable. Il est donc possible qu’un engagement vérifiable de l’Iran à ne pas se doter d’une arme puisse apaiser les grandes puissances occidentales mais laisser les Israéliens insatisfaits. Israël serait moins intimidé par une arme nucléaire virtuelle que par une arme réelle et poursuivrait donc probablement ses efforts risqués de subversion du programme nucléaire iranien par le sabotage et l’assassinat, ce qui pourrait amener l’Iran à conclure qu’une capacité de rupture est finalement un moyen de dissuasion insuffisant et que seul l’armement peut lui apporter la sécurité qu’il recherche.

La troisième issue possible de l’impasse est que l’Iran continue sur sa lancée et devienne publiquement nucléaire en testant une arme. Les responsables usaméricains et israéliens ont déclaré que cette issue était inacceptable, arguant du fait qu’un Iran nucléaire constituait une perspective particulièrement terrifiante, voire une menace existentielle. Ce langage est typique des grandes puissances, qui se sont historiquement énervées chaque fois qu’un autre pays a commencé à développer sa propre arme nucléaire. Pourtant, jusqu’à présent, chaque fois qu’un autre pays a réussi à se frayer un chemin dans le club nucléaire, les autres membres ont toujours changé d’avis et décidé de s’en accommoder. En fait, en réduisant les déséquilibres en matière de puissance militaire, les nouveaux États nucléaires renforcent généralement la stabilité régionale et internationale, au lieu de la réduire.


Équilibre fragile, par Thiago Lucas, Brésil

Le monopole nucléaire régional d’Israël, qui s’est avéré remarquablement durable au cours des quatre dernières décennies, a longtemps alimenté l’instabilité au Moyen-Orient. Il n’existe dans aucune autre région du monde un État nucléaire isolé et incontrôlé. C’est l’arsenal nucléaire d’Israël, et non le désir de l’Iran d’en avoir un, qui a le plus contribué à la crise actuelle. Après tout, la puissance ne demande qu’à être équilibrée. Ce qui est surprenant dans le cas israélien, c’est qu’il ait fallu tant de temps pour qu’un équilibreur potentiel émerge.

Bien entendu, il est facile de comprendre pourquoi Israël veut rester la seule puissance nucléaire de la région et pourquoi il est prêt à recourir à la force pour garantir ce statut. En 1981, Israël a bombardé l’Irak pour éviter que son monopole nucléaire ne soit remis en cause. Il a fait de même avec la Syrie en 2007 et envisage maintenant une action similaire contre l’Iran. Mais les actes qui ont permis à Israël de conserver son avantage nucléaire à court terme ont prolongé un déséquilibre insoutenable à long terme. La capacité avérée d’Israël à frapper impunément ses rivaux nucléaires potentiels a inévitablement incité ses ennemis à développer les moyens d’empêcher Israël de recommencer. Ainsi, les tensions actuelles ne doivent pas être considérées comme les premières étapes d’une crise nucléaire iranienne relativement récente, mais plutôt comme les dernières étapes d’une crise nucléaire qui dure depuis des décennies au Moyen-Orient et qui ne prendra fin que lorsque l’équilibre des forces militaires sera rétabli.

DES CRAINTES INFONDÉES

L’une des raisons pour lesquelles le danger d’un Iran nucléaire a été largement exagéré est que le débat qui l’entoure a été faussé par des inquiétudes mal placées et des malentendus fondamentaux sur la manière dont les États se comportent généralement dans le système international. La première préoccupation majeure, qui sous-tend de nombreuses autres, est que le régime iranien est intrinsèquement irrationnel. Malgré l’idée largement répandue du contraire, la politique iranienne n’est pas le fait de “mollahs fous”, mais d’ayatollahs parfaitement sains d’esprit qui veulent survivre, comme n’importe quel autre dirigeant. Bien que les dirigeants iraniens se laissent aller à une rhétorique incendiaire et haineuse, ils ne montrent aucune propension à l’autodestruction. Les décideurs politiques des USA et d’Israël commettraient une grave erreur s’ils pensaient le contraire.

Pourtant, c’est précisément ce que de nombreux responsables et analystes usaméricains et israéliens ont fait. Présenter l’Iran comme un pays irrationnel leur a permis d’affirmer que la logique de la dissuasion nucléaire ne s’appliquait pas à la République islamique. Si l’Iran se dote d’une arme nucléaire, préviennent-ils, il n’hésitera pas à l’utiliser dans une première frappe contre Israël, même si, ce faisant, il s’expose à des représailles massives et risque de détruire tout ce qui est cher au régime iranien.

Bien qu’il soit impossible d’être certain des intentions iraniennes, il est beaucoup plus probable que si l’Iran souhaite se doter d’armes nucléaires, c’est pour assurer sa propre sécurité et non pour améliorer ses capacités offensives (ou s’autodétruire). L’Iran peut se montrer intransigeant à la table des négociations et défiant face aux sanctions, mais il agit toujours pour assurer sa propre préservation. Les dirigeants iraniens n’ont par exemple pas tenté de fermer le détroit d’Ormuz, bien qu’ils aient lancé des avertissements fanfarons à ce sujet après l’annonce par l’UE de son projet d’embargo pétrolier en janvier. Le régime iranien a clairement conclu qu’il ne voulait pas provoquer ce qui aurait certainement été une réponse usaméricaine rapide et dévastatrice à une telle action.

Néanmoins, même certains observateurs et décideurs politiques qui admettent que le régime iranien est rationnel craignent qu’une arme nucléaire ne l’enhardisse, en fournissant à Téhéran un bouclier qui lui permettrait d’agir de manière plus agressive et d’accroître son soutien au terrorisme. Certains analystes craignent même que l’Iran ne fournisse directement des armes nucléaires aux terroristes. Le problème de ces inquiétudes est qu’elles contredisent les antécédents de tous les autres États dotés d’armes nucléaires depuis 1945. L’histoire montre que lorsque des pays acquièrent la bombe, ils se sentent de plus en plus vulnérables et prennent conscience que leurs armes nucléaires font d’eux une cible potentielle aux yeux des grandes puissances. Cette prise de conscience décourage les États nucléaires d’agir de manière audacieuse et agressive. La Chine maoïste, par exemple, est devenue beaucoup moins belliqueuse après avoir acquis des armes nucléaires en 1964, et l’Inde et le Pakistan sont tous deux devenus plus prudents depuis qu’ils se sont dotés de l’arme nucléaire. Il y a peu de raisons de croire que l’Iran sortira de ce moule.

En ce qui concerne le risque de transfert à des terroristes, aucun pays ne pourrait transférer des armes nucléaires sans courir un risque élevé d’être découvert. Les capacités de surveillance des USA constitueraient un obstacle sérieux, tout comme leur capacité impressionnante et croissante à identifier la source des matières fissiles. En outre, les pays ne peuvent jamais contrôler entièrement ni même prévoir le comportement des groupes terroristes qu’ils soutiennent. Une fois qu’un pays comme l’Iran aura acquis une capacité nucléaire, il aura toutes les raisons de maintenir un contrôle total sur son arsenal. Après tout, la fabrication d’une bombe est coûteuse et dangereuse. Il serait insensé de transférer le produit de cet investissement à des parties qui ne sont pas dignes de confiance ou qui ne peuvent pas être gérées.

Une autre crainte souvent évoquée est que si l’Iran obtient la bombe, d’autres États de la région lui emboîteront le pas, ce qui entraînera une course aux armements nucléaires au Moyen-Orient. Mais l’ère nucléaire a maintenant près de 70 ans et, jusqu’à présent, les craintes de prolifération se sont révélées infondées. Au sens propre, le terme “prolifération” signifie une propagation rapide et incontrôlée. Rien de tel ne s’est produit ; en fait, depuis 1970, l’émergence d’États nucléaires s’est nettement ralentie. Il n’y a aucune raison de s’attendre à ce que cette tendance change maintenant. Si l’Iran devenait la deuxième puissance nucléaire du Moyen-Orient depuis 1945, ce ne serait pas le début d’un glissement de terrain. Lorsqu’Israël a acquis la bombe dans les années 1960, il était en guerre avec nombre de ses voisins. Ses armes nucléaires représentaient une menace bien plus grande pour le monde arabe que le programme iranien ne l’est aujourd’hui. Si un Israël atomique n’a pas déclenché de course aux armements à l’époque, il n’y a aucune raison pour qu’un Iran nucléaire le fasse aujourd’hui.

LE REPOS ASSURÉ

En 1991, l’Inde et le Pakistan, rivaux historiques, ont signé un traité par lequel ils s’engageaient à ne pas prendre pour cible leurs installations nucléaires respectives. Ils ont compris que l’instabilité engendrée par les défis lancés à la dissuasion nucléaire de leur adversaire était bien plus inquiétante que cette dernière. Depuis lors, même face à de fortes tensions et à des provocations risquées, les deux pays ont maintenu la paix. Israël et l’Iran feraient bien de tenir compte de ce précédent. Si l’Iran se dote de l’arme nucléaire, Israël et l’Iran se dissuaderont mutuellement, comme l’ont toujours fait les puissances nucléaires. Il n’y a jamais eu de guerre totale entre deux États dotés de l’arme nucléaire. Une fois que l’Iran aura franchi le seuil nucléaire, la dissuasion s’appliquera, même si l’arsenal iranien est relativement petit. Aucun autre pays de la région ne sera incité à acquérir sa propre capacité nucléaire, et la crise actuelle se dissipera enfin, conduisant à un Moyen-Orient plus stable qu’il ne l’est aujourd’hui.

C’est pourquoi les USA et leurs alliés ne doivent pas se donner tant de mal pour empêcher les Iraniens de développer une arme nucléaire. La diplomatie entre l’Iran et les grandes puissances doit se poursuivre, car des lignes de communication ouvertes permettront aux pays occidentaux de mieux s’accommoder d’un Iran nucléaire. Mais les sanctions actuelles contre l’Iran peuvent être abandonnées : elles nuisent principalement aux Iraniens ordinaires et ne servent pas à grand-chose.

Plus important encore, les décideurs politiques et les citoyens du monde arabe, de l’Europe, d’Israël et des USA devraient être rassurés par le fait que l’histoire a montré que l’émergence de capacités nucléaires s’accompagne d’une stabilité accrue. En matière d’armes nucléaires, aujourd’hui comme hier, le plus peut être le mieux.

Pour un autre son de cloche, lire sur le même thème


“Zero Nukes”, la pièce centrale de l'exposition Amnesia Atómica NYC, de l'artiste Pedro Reyes, New York 2022, Mexico 2024

mercredi 20 janvier 2021

Maroc-Israël. On ne pourra pas brouiller sans fin la conscience du peuple

Défenseur de la cause palestinienne, membre fondateur du mouvement Boycott désinvestissement sanctions (BDS) Maroc, membre fondateur et ancien secrétaire général de Transparency-Maroc, Sion Assidon revient sur la décision du Maroc de rétablir des relations diplomatiques avec Israël.

Rabat, 18 septembre 2020. — Manifestation pour dénoncer les accords de normalisation avec Israël
Fadel Senna/AFP

Hicham Mansouri. — Après celle des Émirats arabes unis et de Bahreïn, la décision marocaine de normaliser les relations avec Israël est-elle surprenante, sachant que les relations maroco-israéliennes ne datent pas d’hier ? Comment expliquer ce « changement » dans la position marocaine ?

Sion Assidon. — Si l’on s’en tient aux déclarations du ministre des affaires étrangères Nasser Bourita, qui a été à la manœuvre dans la préparation du deal durant ces deux dernières années, ce qui arrive resterait dans la continuité. On ne ferait que rouvrir le bureau de liaison fermé au moment de la seconde Intifada. Bref, du déjà vu, du déjà fait. Ceci, évidemment, en totale contradiction avec le négationnisme traditionnel du chef du gouvernement et des ministres du Parti de la justice et du développpement (PJD) (« Nous n’avons pas de relations » ; « cela n’existe pas »).

Alors, business as usual ? Le ministre des affaires étrangères ne débite-t-il pas une évidence ? Réponse : oui. Mais c’est une évidence qui risque de cacher la nouveauté d’ordre géostratégique : la construction régionale d’un axe militaire qui regroupe les monarchies pétrolières du Golfe et l’Égypte de Abdel Fattah Al-Sissi autour de l’armée d’occupation de la Palestine, réputée la plus puissante de la région. Et c’est cela l’élément nouveau.

Même si le Maroc était déjà intervenu dans la guerre d’agression, au Yémen, aux côtés des armées des monarchies du Golfe, la nouveauté, la discontinuité avec le passé, c’est la mise à l’ordre du jour d’une collaboration militaire directe des « normalisés » avec l’État qui occupe la Palestine, au moment où la tension ne cesse de monter autour de l’Iran. Les tensions entre l’Arabie saoudite et le Maroc restent secondaires par rapport à ce changement majeur.

Abonnez-vous gratuitement à la lettre d’information hebdomadaire d’Orient XXI

Pour Rabat, la participation à la construction régionale d’un axe guerrier converge avec le développement de la coopération militaire avec les États-Unis. Le 2 octobre 2020, le Maroc et les États-Unis ont en effet signé un accord de coopération militaire qui se traduira non seulement par des facilités pour le Maroc d’obtenir des armements, mais aussi par le soutien de Washington dans le développement d’une industrie locale d’armements. Et, pour couronner cette collaboration, si ce qu’annoncent les médias se vérifie, les États-Unis délocaliseraient vers le Maroc une de leurs bases situées actuellement en Allemagne.

Au bon vieux temps du non-alignement, en 1963, la dernière base américaine au Maroc avait été officiellement fermée (compensée, en fait, par des droits d’usage de certaines bases marocaines par l’armée américaine). Avec cet accord, les États-Unis ont fait entrer formellement le Maroc sous leur parapluie militaire, l’entrainant dans son sillage dans la lutte entre les blocs qui se développe autour de l’Afrique. Et tout cela donne au fond de l’air la couleur d’une rupture qualitative majeure qui se traduira par un engagement militaire systématique du Maroc dans les guerres de la région.

Le siège médiéval de Gaza

H. M. — Mais par rapport à la Palestine qu’en est-il ? La position du Maroc a-t-elle changé ?

orientxxi.info › Israël/Palestine › Relations internationales

S. A. — Le Maroc officiel ne cesse de répéter que rien n’a changé, et qu’il continue de soutenir la cause palestinienne. Quel évènement nouveau serait survenu qui justifie de tendre la main à l’occupant ? Ce dernier aurait-il manifesté l’intention de mettre en œuvre la résolution 194 de décembre 1948, qui prévoit le retour des réfugiés et la récupération de leurs biens ? Aurait-il annoncé qu’il prévoit l’évacuation des territoires occupés en 1967, des hauteurs syriennes du Golan, de la Cisjordanie avec ses 700 000 colons dont l’installation est un crime de guerre (encore un) ? Ou qu’il renonçait à considérer Jérusalem comme la capitale de l’occupation ? Aurait-il signifié qu’il était question de lever le siège médiéval de Gaza ? Ou alors le glas sonnerait-t-il pour le régime d’apartheid, ce crime contre l’humanité que la loi fondamentale de 2018 a institutionnalisé ? De ce côté-là, non seulement rien n’a changé, mais la violence contre le peuple palestinien ne cesse de monter. Tendre la main à l’occupant dans ces circonstances est bien une rupture majeure, un changement de cap du Maroc officiel sans justification possible.

H. M. Maroc-Israël. On ne pourra pas brouiller sans fin la conscience du peuple— Et pourtant, la « contrepartie » est loin d’être négligeable : le Sahara, « première cause nationale »…

S. A. — Les déclarations de Trump sont un non-évènement. Le statut juridique international du Sahara n’en est pas changé, du point de vue des Nations unies. Cela tient du bon sens, mais le secrétaire général des Nations unies s’est senti obligé de le rappeler. Je me répète : ce qui a changé, c’est la position du Maroc officiel par rapport à la cause de la Palestine.

H. M. — Certains défenseurs de la normalisation font référence à la communauté des Marocains juifs comme composante identitaire de laquelle il s’agit de ne pas se couper. Que pensez-vous de cet argument ?

S. A. — Les médias officiels et les thuriféraires habituels du régime font écho à la communication téléphonique de Mohamed VI avec Benyamin Nétanyahou, au cours de laquelle il lui a fait part de son attachement à ses sujets juifs résidant en Israël. La dernière mode est en effet de justifier l’ignominie de la normalisation par les liens historiques du Maroc avec les colons d’origine marocaine. C’est une erreur grave qui encourage le racisme par la confusion entre judaïsme et sionisme. Et cela n’effacera pas le double crime commis par les services sionistes avec la complicité du Maroc officiel d’avoir arraché de sa terre une partie du peuple marocain (les Marocains juifs) pour faire du jour au lendemain de la plupart de ces migrants des soldats sionistes de l’occupation.

S’aveugler en faisant semblant de ne pas voir cette transformation de Marocains juifs en occupants sionistes — comme si c’était la même chose — n’est pas innocent. C’est d’abord vouloir se laver du crime d’avoir contribué à l’organisation de leur migration. Et c’est vouloir présenter l’ignominie de la normalisation comme une simple récupération d’une partie des « sujets »… qui se trouvent avoir été littéralement vendus à 50 dollars (41 euros) par personne par le précédent monarque1. Mais le plus grave reste, dans le contexte marocain de sympathie à la cause palestinienne, d’encourager la haine. En affirmant que colons sionistes et sujets marocains juifs c’est la même chose, on ouvre en grand la porte à la judéophobie.

H. M. — La force publique a dispersé votre sit-in de protestation devant le Parlement et les rassemblements un peu partout. Quel est le message ?

S. A. — D’une part, il est interdit d’exprimer publiquement dans la rue le refus de cette ignominie dont le chef d’orchestre n’est évidemment pas le pantin qui a signé, lui et les ministres concernés. Mais d’autre part, le message se veut surtout rassurant pour les 200 000 touristes planifiés : « Venez ! ne vous inquiétez pas, nous maitrisons la situation ». Or la protestation monte aussi bien dans les grandes villes (Casablanca, Rabat, Tanger, Fès…) et les moins grandes (Taza Guercif, Taroudant, Tiznit, Khenifra,…), et elle ne cessera pas.

« Plus sioniste que les sionistes »

H. M. — Vous avez déclaré qu’il ne s’agit pas d’être « plus sioniste que les sionistes », en réponse à ceux qui reprennent le mot du ministère des affaires étrangères : « Ne soyons pas plus palestiniens que les Palestiniens ». Existe-t-il entre ces deux propositions une position médiane ?

S. A. — J’ai dit cela, oui, et je persiste et signe. Tout en précisant que le mot n’est pas de moi. Pour ma part, je ne vois pas de moyen terme possible. Entre les occupants et les occupés, il ne se joue pas une partie de football qu’il s’agirait d’arbitrer en se mettant dans une « position médiane » et imaginer trouver une conciliation. Entre quoi et quoi ? Qui et qui ? Pensez aux Palestiniens qui depuis treize ans sont enfermés à Gaza, privés de tout, jusqu’au droit à l’eau potable. Ou aux Maqdissiyine — les habitants d’Al-Qods [Jérusalem] — en proie à une entreprise de nettoyage ethnique que les occupants appellent eux-mêmes « judaïsation », qui n’ont pour seuls papiers d’identité qu’une carte de séjour qu’il leur faut régulièrement renouveler. Ainsi sont privés de cette carte de séjour et expulsés automatiquement d’Al-Qods ceux qui s’aviseraient de quitter leur ville pour plus de six mois (voyage d’études à l’étranger, ou opportunité d’emploi). S’ils s’avisent de se choisir un. e conjoint. e qui habite hors de la ville, ils ne peuvent le.la ramener, non plus que les enfants, fruits de leur union. C’est d’ailleurs vrai aussi pour les Palestiniens résidant à l’intérieur de la ligne de la fameuse Ligne verte. Les jeunes Palestiniens appellent cela « l’amour au temps de l’apartheid »…

Faute de vous mettre dans la peau des amoureux, mettez-vous dans celle des détenus administratifs emprisonnés sans jugement par simple décision du commandement militaire de l’occupation. Ou dans celle des familles de prisonniers auxquelles les corps ne seront jamais rendus en cas de décès, retenus dans des tombes numérotées anonymes dans des cimetières improbables… Qu’est-ce que c’est, la « position médiane » ?

       Maroc-Israël. On ne pourra pas brouiller sans fin la conscience du peuple

S. A. — On peut masquer à quelques-uns la vérité pendant longtemps. Mais sur le moyen et long terme, on ne pourra pas brouiller la conscience de la grande masse des Marocains. Un sondage récent indiquait qu’ils sont à 88 % défavorables à la normalisation, au changement majeur de position du Maroc officiel qui vient de se produire et à l’atmosphère de guerre dans laquelle le Maroc s’installe. La vie est la meilleure école… Les choses pourront-elles être pires qu’aujourd’hui pour le peuple palestinien ? Oui, sans doute, malheureusement. Et les occupants ne cesseront pas de violer le droit humanitaire international et de commettre leurs crimes en Palestine.

Or, à chaque fois que le peuple palestinien a été soumis à une agression, le Maroc est descendu dans la rue pour dire son sentiment de l’unité de destin entre les deux peuples. C’est la suite d’une longue histoire qui avait déjà commencé au temps où les Marocains sont allés prêter main-forte à Salah Eddine El-Ayoubi lorsqu’il s’est agi de libérer Jérusalem au XIIe siècle. Les Marocains s’y sont installés2, et l’attachement des Marocains à la cause de la Palestine perdure. Alors, ceux qui rêvent de voir fleurir affaires et tourisme risquent d’être déçus…

Soutenez Orient XXI

Orient XXI est un média gratuit et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé.