2-M | 5º aniversario de la movilización en Madrid por los presos políticos saharauis: cinco años sin respuestas

El próximo lunes 2 de marzo se cumplen cinco años de concentraciones semanales ante el Ministerio de Asuntos Exteriores, en la Plaza de la Provincia (Madrid), para denunciar la situación de los presos políticos saharauis encarcelados en Marruecos y exigir al Gobierno español que asuma su responsabilidad política y jurídica ante esta vulneración continuada de derechos fundamentales.

https://noteolvidesdelsaharaoccidental.org/2-m-5o-aniversario-de-la-movilizacion-en-madrid-por-los-presos-politicos-saharauis-cinco-anos-sin-respuestas/ 

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mercredi 7 janvier 2026

Maroc–Israël : coordination militaire entre deux États engagés dans des guerres coloniales


SOLIDMAR, 7/1/2026

La publication des résultats de la troisième réunion du comité militaire mixte israélo-marocain, tenue récemment à Tel-Aviv, ne constitue pas un simple exercice bureaucratique de coopération sécuritaire. Elle révèle, au contraire, la banalisation d’une alliance militaire entre deux États engagés dans des dynamiques de domination coloniale, l’un en Palestine, l’autre au Sahara occidental.


Présentée comme la « signature récente d’un plan Maroc–Israël pour 2026 », cette séquence ne correspond pas à un traité formel ni à un accord militaire majeur. Il s’agit d’un document de programmation, entérinant la poursuite des mécanismes existants de coopération : réunions d’états-majors, échanges d’expertises, visites d’unités et d’industries de défense. Autrement dit, une feuille de route technico-militaire, sans annonce spectaculaire, mais politiquement lourde de sens.

Un plan de continuité, pas un acte neutre

L’absence de référence explicite à des livraisons d’armes est mise en avant pour minimiser la portée du document. Mais cette prudence lexicale ne doit pas masquer l’essentiel :
ce plan 2026 institutionnalise dans la durée une coopération militaire avec un État accusé de crimes de guerre, de nettoyage ethnique et d’un régime d’apartheid, au moment même où la guerre contre Gaza atteint un niveau de destruction sans précédent.

Le caractère « professionnel » et « technique » des échanges invoqué dans le document relève d’une stratégie de dépolitisation délibérée. Il s’agit de dissocier la coopération militaire des réalités coloniales qu’elle soutient objectivement.

Deux guerres coloniales, une même logique sécuritaire

Israël mène une guerre coloniale ouverte contre le peuple palestinien, fondée sur l’occupation, la colonisation et la violence systémique. Le Maroc, pour sa part, poursuit une politique de contrôle territorial et de répression politique au Sahara occidental, en violation du droit à l’autodétermination reconnu par l’ONU.

Dans ce contexte, la coopération militaire israélo-marocaine n’est pas une simple affaire bilatérale : elle repose sur une communauté de pratiques et de doctrines sécuritaires, forgées dans la gestion coercitive de populations colonisées. Échanges d’expertises, visites d’industries de défense, montée en puissance de capacités militaires nationales : tout cela participe d’un apprentissage mutuel de la domination.

L’Algérie comme alibi, la Palestine comme variable sacrifiée

Le discours entourant ce plan 2026 mobilise implicitement le facteur algérien, présenté comme le principal motif de tension régionale. Cette mise en scène permet d’évacuer la question palestinienne et de réduire la coopération avec Israël à un calcul géopolitique défensif.

L’absence d’annonces sur des ventes d’armes israéliennes au Maroc vise surtout à désamorcer toute réaction algérienne susceptible de compliquer le dossier du Sahara occidental au Conseil de sécurité. La Palestine devient ainsi une variable d’ajustement diplomatique, sacrifiée sur l’autel des équilibres régionaux et des intérêts stratégiques.

Normalisation sécuritaire contre l’opinion publique

La poursuite de cette coopération, en pleine guerre à Gaza, illustre un décalage croissant entre la ligne officielle de l’État marocain et une partie significative de sa société, où les appels à la rupture avec Israël se multiplient.

Le plan Maroc–Israël pour 2026, loin d’être anodin, marque donc une étape supplémentaire dans une normalisation sécuritaire assumée, menée sans débat public, sans contrôle démocratique, et en contradiction flagrante avec les principes du droit international et les luttes anticoloniales.

En s’abritant derrière le vocabulaire de la coopération technique, Rabat et Tel-Aviv entérinent une alliance entre deux États qui partagent une même vision :
la sécurité comme instrument de gestion coloniale, et la force comme réponse aux revendications des peuples.


mardi 16 décembre 2025

Palestine – Sahara occidental : la propagande contre les faits

Voici ce qu’on peut lire sur le site Hespress FR du 14 décembre. Un véritable joyau issu du coffre-fort de la propagande makhzénienne. Lire ci-après la mise au point de Solidarité Maroc

La gauche radicale palestinienne s’aligne sur les positions algériennes hostiles au Maroc

Nader Al Qaisi

La Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), composante de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), a de nouveau affiché son alignement sur la thèse séparatiste défendue par l’Algérie concernant le Sahara marocain. Une posture assumée publiquement par son représentant à Alger, Nader Al-Qaisi, lors d’un événement organisé à l’occasion du 48ᵉ anniversaire de la création du mouvement, en présence de représentants du polisario.

Selon une publication de l’agence de presse du front séparatiste, Al-Qaisi a affirmé que « la lutte des peuples palestinien et sahraoui serait commune pour la liberté et l’autodétermination », reprenant mot pour mot la rhétorique algérienne autour d’un dossier, pourtant encadré par des processus onusiens clairs et par un consensus international de plus en plus favorable à la solution marocaine.

Cette prise de position révèle, selon plusieurs observateurs, les contradictions profondes d’un courant politique palestinien qui a longtemps fondé sa légitimité symbolique sur les notions d’unité arabe et de lutte collective contre la fragmentation, tout en soutenant aujourd’hui un projet séparatiste ciblant l’intégrité territoriale d’un État arabe.

Ce n’est pas la première sortie du genre. À la mi-2024, le même responsable avait accusé le Maroc, dans des médias algériens, de « collusion » avec Israël, allant jusqu’à qualifier le Royaume de « puissance occupante » au Sahara, des propos qui avaient déjà suscité l’indignation au sein de cercles diplomatiques palestiniens.

Ces déclarations interviennent paradoxalement au moment où le FPLP appelle, dans un communiqué politique récent, à « élargir la mobilisation arabe et internationale en faveur de la Palestine », et à « reconstruire l’unité nationale palestinienne » à travers une réforme en profondeur de l’OLP et de ses institutions, censée mettre fin aux divisions internes.

L’OLP désavoue une dérive individuelle

Contacté par Hespress, un responsable [anonyme, bien sûr] au sein de l’Organisation de libération de la Palestine a tenu à prendre ses distances avec ces déclarations, affirmant que « les propos de Nader Al-Qaisi n’engagent que lui ».

« L’OLP, en tant que cadre représentatif du peuple palestinien, a toujours exprimé son soutien clair et constant à l’unité territoriale du Royaume du Maroc, Sahara compris », a-t-il dit.

Il a de même rappelé que la position officielle palestinienne s’inscrit dans le respect des décisions de la légalité internationale, y compris la dernière résolution du Conseil de sécurité sur le Sahara, ajoutant que « ces orientations sont en parfaite cohérence avec l’approche majoritaire du monde arabe et musulman ».

Pour le responsable palestinien, « les appels à la division et à l’encouragement des projets séparatistes visant un pays frère comme le Maroc sont non seulement irresponsables, mais nuisent aussi à l’unité arabe que le peuple palestinien appelle pourtant de ses vœux ».

Cette sortie, somme toute sans importance ni conséquences, confirme, une fois de plus, que le dossier du Sahara est instrumentalisé par certains acteurs idéologiques au service d’agendas régionaux précis, au détriment de la cohérence politique et de la solidarité arabe qu’ils prétendent pourtant défendre.

Palestine – Sahara occidental : une solidarité anticoloniale discrète mais structurelle

SOLIDARITÉ MAROC, 16/12/2025

De la reconnaissance politique des années 1970 au soutien militant contemporain, les liens entre le mouvement national palestinien et le Front Polisario s’inscrivent dans une histoire longue de solidarités anticoloniales, aujourd’hui marginalisées par les recompositions géopolitiques régionales.

Une solidarité née dans le Tiers-monde révolutionnaire

La relation entre la cause palestinienne et la lutte du peuple sahraoui ne relève ni de l’anecdote ni de l’opportunisme. Elle s’inscrit dans le cadre plus large des mouvements de libération nationale du tiers-monde, qui émergent dans les années 1960 et 1970 autour d’un même socle idéologique : anticolonialisme, autodétermination et rejet des annexions territoriales.

Lorsque le Front Polisario est fondé en 1973 pour lutter contre la colonisation espagnole du Sahara occidental, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) est déjà un acteur central du mouvement des non-alignés et un symbole international de la résistance à l’occupation. Très tôt, les cadres sahraouis et palestiniens se croisent dans les mêmes conférences internationales, forums de solidarité et réseaux militants transnationaux.

1975 : l’annexion du Sahara occidental comme précédent politique

L’année 1975 marque un tournant décisif. Alors que la Cour internationale de justice rejette toute souveraineté marocaine ou mauritanienne sur le Sahara occidental, le Maroc lance la Marche verte et procède à l’occupation du territoire.

Pour l’OLP et les organisations palestiniennes de gauche, cet événement est immédiatement interprété comme une annexion territoriale contraire au droit international, faisant écho à leur propre expérience face à l’occupation israélienne. Le Sahara occidental devient dès lors une cause de décolonisation non achevée, comparable à la Palestine dans sa dimension juridique et politique, sinon dans ses formes historiques.

La proclamation de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) en 1976 et la reconnaissance progressive du Front Polisario par l’OUA renforcent cette lecture.

Années 1970–1980 : reconnaissance politique et solidarité militante

Durant cette période, la solidarité palestinienne avec le peuple sahraoui est explicite et assumée.

L’OLP reconnaît le Front Polisario comme représentant légitime du peuple sahraoui, tandis que des organisations comme le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et le Front démocratique de libération de la Palestine (FDLP) expriment un soutien sans ambiguïté. Dans leurs discours, la Palestine et le Sahara occidental sont souvent présentés comme deux fronts d’un même combat contre le colonialisme et l’expansion territoriale.

Cette solidarité s’exprime dans :

  • les forums internationaux,
  • les réseaux anti-impérialistes,
  • les déclarations politiques communes,
  • les mobilisations militantes.

Oslo et la diplomatie de la retenue

Les accords d’Oslo (1993) marquent une rupture. L’OLP, engagée dans un processus de reconnaissance internationale et de construction étatique sous contrainte, adopte une diplomatie prudente, soucieuse de préserver ses relations avec les États arabes, dont le Maroc.

Sans jamais renier le principe du droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, l’Autorité palestinienne réduit ses prises de position publiques sur le Sahara occidental. La solidarité passe alors de la sphère diplomatique visible à des espaces plus discrets.

La gauche palestinienne, gardienne de la continuité

Ce sont principalement les forces palestiniennes de gauche, les syndicats, les intellectuels et les milieux universitaires qui assurent la continuité de la solidarité avec le Polisario.

Le FPLP, le FDLP et le Parti du peuple palestinien continuent de considérer la cause sahraouie comme :

  • une question de décolonisation inachevée,
  • un cas emblématique de violation du droit international,
  • un miroir de l’expérience palestinienne.

Dans les forums sociaux mondiaux, les conférences internationales et les réseaux de solidarité Sud-Sud, les deux causes restent étroitement associées.

Normalisation et regain militant

La normalisation des relations entre le Maroc et Israël en 2020 agit comme un révélateur. Elle provoque une onde de choc politique et symbolique dans la société palestinienne, renforçant les critiques populaires contre Rabat et ravivant l’intérêt militant pour la cause sahraouie.

Dans ce contexte, la solidarité Palestine–Sahara occidental se réactive principalement :

  • dans les réseaux BDS,
  • les ONG de défense des droits humains,
  • les milieux intellectuels critiques,
  • les espaces militants transnationaux.

Cette solidarité n’est plus portée par les États ou les appareils diplomatiques, mais par les sociétés politiques et les mouvements sociaux.

Une solidarité structurelle, non circonstancielle

Contrairement aux lectures qui réduisent ces convergences à des alignements géopolitiques temporaires, la relation entre le mouvement palestinien et le Front Polisario repose sur une affinité structurelle :

  • refus des annexions territoriales,
  • centralité du droit international,
  • expérience commune de l’occupation,
  • inscription dans l’histoire longue des luttes anticoloniales.

Si elle est aujourd’hui moins visible qu’au cours des années 1970–1980, cette solidarité demeure un référent politique et moral au sein du champ palestinien.

Conclusion

La relation entre la Palestine et le Sahara occidental révèle une vérité souvent occultée par les recompositions diplomatiques contemporaines : les solidarités anticoloniales ne disparaissent pas, elles se déplacent.
Elles quittent les chancelleries pour se maintenir dans les mouvements, les idées et les luttes.

Dans ce sens, la solidarité palestinienne avec le peuple sahraoui n’est pas un héritage du passé, mais un fil politique toujours vivant, tendu entre deux peuples confrontés à la négation de leurs droits nationaux fondamentaux.

 

mardi 9 septembre 2025

CAROLINE DUPUY
« Tout le monde a perdu » : comment un programme de migration sioniste a privé le Maroc de sa florissante communauté juive

Caroline DupuyMiddle East Eye, 3/8/2025
Traduit par SOLIDMAR

Dans les années 1960, plus de la moitié des Juifs marocains ont quitté le pays avec la promesse d’un avenir meilleur en Israël. Middle East Eye a parlé à ceux qui ont choisi de rester dans le royaume d’Afrique du Nord.


18 mai 2022 : un membre de la communauté juive prie lors de la Hiloula des Tsadikim, le pèlerinage sur les tombes des saints et des rabbins célèbres, au cimetière juif de Meknès, Maroc, érigé en 1682 et restauré récemment dans le cadre d'un programme de réhabilitation de plus de 160 cimetières juifs du Maroc  voulu par le roi Mohammed VI en 2010. Photo Fadel Senna/AFP

Ce n’est pas un secret : de nombreux Juifs ont quitté le Maroc pour Israël dans les années 1960, dans le cadre d’un programme sioniste officiellement connu sous le nom d’Opération Yakhin.

Conçue par le Mossad et menée par l’Agence juive, cette opération clandestine visait à accroître la population juive de l’État récemment proclamé en y transférant des Juifs depuis le Maroc. D’autres opérations similaires ont eu lieu aux quatre coins du monde à la même époque.

Entre 1961 et 1964, près de 97 000 Juifs, soit 54,6 % de la communauté du royaume, auraient quitté le Maroc. Avant l’opération, environ 225 000 Juifs vivaient dans ce pays d’Afrique du Nord.

Aujourd’hui, quelque 160 000 Juifs d’origine marocaine vivraient en Israël, formant le deuxième plus grand groupe d’immigrés après les Juifs issus des ex-républiques soviétiques.

L’aspect le plus méconnu de cette période est incarné par la communauté juive marocaine qui est restée — ou qui est revenue d’Israël après y avoir migré et vécu quelques années. Ils constituent les quelque 2 000 Juifs qui vivent encore aujourd’hui dans le pays — la plus grande communauté juive subsistante en Afrique du Nord.

L’écrivain juif marocain Jacob Cohen décrit cette communauté jadis florissante comme « une espèce rare ».

Né en 1944 à Meknès, Cohen fait partie du petit groupe qui est resté au Maroc pendant l’exode massif. Il a vu sa communauté disparaître sous ses yeux.

« J’étais convaincu que nous devions partir, que les Juifs marocains n’avaient pas d’avenir au Maroc. C’est le grand succès des organisations sionistes présentes au Maroc », a-t-il confié à Middle East Eye.

Une chose était claire, dit-il : « Il n’y avait pas d’antisémitisme manifeste ; les quelques Juifs qui vivaient au Maroc n’avaient pas de problèmes. Mais il y avait ce sentiment généralisé que l’avenir n’était plus là, sinon pour eux-mêmes, du moins pour leurs enfants. »

« Ce fut une tragédie »

Selon diverses sources universitaires, l’Opération Yakhin s’appuyait sur un accord entre le Premier ministre israélien David Ben Gourion et le défunt roi du Maroc Hassan II.

Pour compenser le Maroc de la perte de membres de sa communauté, Israël aurait accepté de verser 500 000 dollars, plus 100 dollars par émigrant pour les 50 000 premiers Juifs marocains partis, et 250 dollars pour chaque émigrant supplémentaire. La société new-yorkaise Hebrew Immigrant Aid Society aurait contribué à hauteur de 50 millions de dollars à Yakhin.

Fanny Mergui, 80 ans, de Casablanca, faisait partie des milliers de personnes parties en 1961. Elle se souvient de la façon dont les mouvements de jeunesse israéliens sont venus au Maroc pour convaincre les Juifs de partir et, pour ceux comme elle qui avaient le « bon profil », de rejoindre le mouvement.

« [Ils disaient que] le Maroc était indépendant [de la colonisation française depuis 1956], et que nous avions notre propre pays [Israël], que nous n’avions plus aucune raison de rester au Maroc », dit-elle à MEE.

Elle a commencé à fréquenter les clubs de jeunesse créés par l’Agence juive, branche opérationnelle de l’Organisation sioniste mondiale chargée de promouvoir l’immigration juive vers Israël, dès l’âge de 10 ans. Ces clubs diffusaient la propagande sioniste auprès des jeunes.

« Je vivais au rythme de la culture israélienne — la patrie, les chants des pionniers, le socialisme, la liberté, l’émancipation, la fraternité », dit-elle.

La propagande fonctionnait, et depuis sa maison dans le quartier historique, Mergui était aux premières loges pour voir l’opération se dérouler.

« Ils envoyaient des bus entiers de villages vers Casablanca, et j’ai passé mon enfance à regarder ces gens partir. Il suffisait de traverser la rue et on se retrouvait là où les bateaux accostaient, juste sous nos yeux. »

Mergui décrit l’état d’esprit des départs comme une « sorte de psychose du départ ».

« J’ai vu toutes ces personnes quitter la médina — grands-mères, grands-pères, jeunes et vieux, avec leurs marmites à couscous, paniers, épices, tous en larmes. C’était une tragédie. Les gens ne partaient pas le cœur joyeux », se souvient-elle.

Les Juifs étaient parfaitement intégrés à la société marocaine majoritairement musulmane, à laquelle ils appartenaient depuis plus de 2 000 ans.

« Les Marocains musulmans ne nous attaquaient pas, ils ne nous disaient pas de partir, bien au contraire », confie-t-elle.

Mais à l’époque, dit Mergui, le mouvement sioniste et le projet migratoire promettaient la « modernité » et l’accès à un nouveau monde.

« Quand je suis partie, dans mon esprit, et pour beaucoup de Juifs marocains, Israël avait toujours existé. Nous ne pensions pas aller dans un pays qui venait juste de naître. Pour nous, c’était la Terre sainte. C’était notre pays. C’était la terre de la Bible », dit-elle.

« Nous rentrions chez nous, tout simplement. Nous ne comprenions pas ce qui se passait réellement. Il m’a fallu toute une vie pour comprendre ce qui était arrivé à ma communauté », ajoute-t-elle.

Retour au Maroc

Une source anonyme bien informée a confié à MEE qu’en plus du voyage gratuit vers Israël, les migrants se voyaient offrir un logement permanent.

Cependant, une fois en Israël, les Juifs marocains, comme d’autres immigrés venus des pays arabes, ont découvert une réalité bien différente de ce que le mouvement sioniste leur avait décrit.

En Israël, les Marocains furent les premiers à former ce qu’on appelait les « quartiers arabes », explique Mergui, qu’elle décrit comme « des zones complètement désolées ».

« Si vous vouliez un toit, il fallait le construire vous-même », ajoute-t-elle, précisant que les Juifs arabes étaient les plus pauvres parmi les communautés arrivantes.


Les bâtiments restants du quartier Moghrabi (maghrébin/marocain) dans la vieille ville de Jérusalem, le 12 juin 1967, après leur démolition par Israël afin d'agrandir l'espace devant le Mur occidental. Photo Ilan Bruner/Bureau de presse du gouvernement israélien/AFP

Le racisme entre communautés et les inégalités étaient aussi un problème.

« C’était une idéologie coloniale. Les Juifs européens, qui furent les premiers à s’installer en Palestine depuis la Russie dans les années 1880, se considéraient comme supérieurs à nous et nous ne pouvions jamais être que des citoyens de seconde zone. »

Il n’a pas fallu longtemps aux nouveaux immigrés pour contester cette situation.

« Les Juifs marocains sont descendus dans la rue avec des portraits du roi Mohammed V, en disant : “Nous voulons rentrer chez nous”, mais ce n’était pas possible ; c’était un voyage sans retour », explique Mergui. Bien que Mohammed V soit décédé en 1961, les manifestants brandissaient son image car le défunt roi était connu pour avoir protégé les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il avait refusé de livrer les Juifs marocains au régime nazi.

Le retour au Maroc n’était pas une option facilement accessible pour la plupart des Juifs marocains. L’opération étant clandestine, ils n’avaient pas de documents de voyage légitimes et leur situation de passeport dépendait des accords conclus avec le Maroc, explique-t-elle.

Après la guerre israélo-arabe de 1967, Mergui elle-même souhaita revenir au Maroc et en eut l’occasion en devenant responsable du club de jeunesse sioniste qui recrutait des membres pour le mouvement.

« J’étais folle de joie, non pas parce que j’allais travailler pour le mouvement sioniste, mais parce qu’ils me donnaient la possibilité de remettre en question ce départ précipité du Maroc. »

Israël n’était pas son foyer. « J’étais immergée dans une culture étrangère, que j’appréciais bien sûr — j’ai beaucoup appris, je ne le nie pas. Je me suis politisée. J’ai rencontré des jeunes venus du monde entier », dit-elle.

Alors qu’elle considérait autrefois le sionisme « comme tout autre mouvement colonial ayant besoin de s’implanter », tout a changé pour elle après 1967 et l’occupation par Israël des territoires palestiniens.

« J’ai commencé à réaliser que c’était ça le véritable problème et à comprendre ce qui se passait réellement. J’ai complètement renoncé à vivre en Israël. »

Avant de retourner au Maroc, Mergui étudia à l’Université de Vincennes, à Paris, où elle se familiarisa avec l’histoire de la Palestine.

« Cela a façonné mon parcours académique et politique, et ma conscience s’est éveillée. »

Durant son séjour en France, Mergui s’engagea en politique, militant à la fois pour les Black Panthers israéliens, un groupe réclamant la justice sociale pour les Juifs séfarades et mizrahim en Israël, et pour la cause palestinienne.

« Au bord de l’extinction »

L’opinion publique marocaine soutient ouvertement la cause palestinienne et s’oppose à l’accord de normalisation signé avec Israël en 2020 — et les Juifs du royaume semblent partager une perspective similaire.

La plupart des Juifs marocains gardent un profil politique discret ; cependant, de nombreux membres de la communauté condamnent les actions israéliennes. Rabat est la ville natale de figures propalestiniennes renommées d’origine juive marocaine, comme Sion Assidon, membre fondateur du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) au Maroc.

Cependant, la politique moyen-orientale n’est pas la seule raison pour laquelle les Juifs du pays ont décidé de rester — ou de revenir.

Haim Crespin, né dans la ville septentrionale de Ksar el-Kébir en 1957, décrit sa décision de rester dans le royaume comme « non motivée politiquement ».

Il était enfant lors de l’exode massif.

« Mon père était commerçant, et nous avions une bonne vie ici. J’ai aussi ouvert mon restaurant il y a 25 ans. La raison pour laquelle chaque Juif reste au Maroc n’est pas toujours liée à des aspects politiques », a-t-il dit à MEE.

Le restaurateur, qui vit aujourd’hui à Rabat, défend le choix de sa famille de rester malgré certaines difficultés qu’il ne considère pas comme propres au Maroc.

Alors que certains Juifs interrogés par MEE disent percevoir une hausse de l’antisémitisme dans le royaume, il n’existe pas de données fiables sur la question. En tout cas, ce n’est pas suffisant pour pousser les gens à partir, estime Crespin. « Les gens bougent à cause de la peur, mais cela arrive partout dans le monde, alors pourquoi partir ? »

Cohen, en revanche, se montre pessimiste quant au destin de la communauté juive du Maroc, que l’écrivain dit être « au bord de l’extinction ».

Lui-même a décidé de partir pour la France après avoir rencontré, dit-il, « certains problèmes personnels » lorsqu’il travaillait comme maître-assistant à Casablanca, ce qui l’a amené à penser que « les Juifs marocains avaient généralement raison de ne pas considérer la société marocaine comme suffisamment tolérante et égalitaire pour offrir aux Juifs les postes qu’ils méritaient ».

Cependant, il reconnaît que le royaume a fait des efforts pour préserver l’identité juive historique du pays.

En 1997, la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain a créé à Casablanca le premier musée juif du monde arabe, encore actif aujourd’hui. La fondation a également préservé plus de 167 cimetières et sanctuaires juifs à travers le royaume.

En 2011, la nouvelle constitution marocaine a reconnu l’identité hébraïque comme partie intégrante de l’identité marocaine, et en 2020, le roi Mohammed VI a approuvé l’introduction de l’enseignement de l’histoire et de la culture juives dans les écoles primaires. Un conseiller juif marocain influent du roi, André Azoulay, a joué un rôle clé pour souligner l’importance de cette reconnaissance officielle.

« Tout est fait pour la protéger, la soutenir et la préserver. Mais sa fin semble inévitable, et même si elle survit, ce sera sous une forme réduite à sa plus simple expression », estime Cohen.

« Rien ne peut s’opposer à ce verdict de l’histoire », ajoute-t-il, soulignant les pertes majeures entraînées par l’Opération Yakhin.

« Du côté marocain, tout le monde a perdu. Le pays a perdu une communauté potentielle d’un à deux millions de personnes qui auraient pu contribuer à son développement, sa diversité et son harmonie.

Du côté juif, ce fut l’éradication irréversible d’une civilisation qui avait mis 15 siècles à se former et à s’épanouir. »

En décrivant la période migratoire, Mergui aime utiliser la métaphore des gens fuyant un bâtiment en flammes.

« La communauté juive marocaine était complètement perdue. Elle ne savait pas ce qu’il allait advenir d’elle, c’était comme être dans une maison en feu, et les gens s’enfuyaient », dit-elle.

« Alors, que faire ? Eh bien, on court, comme tout le monde. »

dimanche 7 septembre 2025

De plus en plus d’Israéliens d’origine marocaine choisissent de retourner au Maroc


Malik Ben Salem, Courrier International, 7/8/2025

Après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 et à mesure que la guerre lancée par l’État hébreu dans la bande de Gaza s’éternise, des milliers d’Israéliens font le choix de partir. Alors que les motivations et les destinations divergent, le Maroc apparaît pour nombre d’entre eux comme une option intéressante. 

Selon des statistiques récentes, 60 000 Israéliens ont quitté l’État hébreu l’année dernière sans envisager d’y revenir, deux fois plus qu’en 2023, rapportait en mai le journal Israélien Ha’Aretz. Les mêmes statistiques montrent que ce sont les personnes âgées entre 25 et 44 ans qui forment l’essentiel des partants, tandis que près de 40 % des Israéliens restants envisageraient sérieusement l’option du départ.

Le site d’information israélien Ynet (du groupe Yediot Aharonot), affirme que de plus en plus d’Israéliens choisissent le Maroc comme nouvelle destination, particulièrement ceux d’origine marocaine. C’est notamment le cas de Neta Hazan, 39 ans, qui est allée encore plus loin en devenant citoyenne marocaine, alors que son père, installé en Israël, avait quitté le Maroc à l’âge de 4 ans.
Selon Ynet, les profils des exilés sont très variés et le mouvement n’est pas du tout organisé. Ainsi, ils seraient entrepreneurs, artistes, comédiens ou universitaires, “issus de milieux sociaux et politiques variés”. Si certains naviguent entre Israël et le Maroc, d’autres s’y établissent définitivement. Ynet rappelle qu’avant la création de l’État d’Israël en 1948, 270 000 Juifs vivaient au Maroc, mais qu’aujourd’hui il n’en reste que quelques milliers. La majorité a émigré vers des pays occidentaux ou Israël.
De son côté, le site d’information marocain Bladi indique que ce retour d’Israéliens d’origine marocaine a commencé “plusieurs années avant les accords d’Abraham, entrés en vigueur en décembre 2020”. La première vague était celle de gens fuyant la justice israélienne, profitant d’une “faille juridique leur permettant d’éviter la prison en raison de leurs origines marocaines”.

La promesse d’un avenir meilleur en Israël

Pour le site d’information panarabe Middle East Eye, si dans les années 1960 les Juifs ont massivement quitté le Maroc, ce n’est pas par ce qu’ils ne s’y sentaient pas bien, mais parce qu’ils avaient succombé à la promesse d’un avenir meilleur en Israël. Le Mossad pilotait alors l’opération Yakhin qui avait pour objectif “d’accroître la population juive dans l’État d’Israël nouvellement proclamé”.
Beaucoup ont toutefois déchanté une fois en Israël et avaient le sentiment d’être des citoyens de seconde zone dans un pays dominé par les Juifs Ashkénazes, explique Middle East Eye. Les Juifs d’origine maghrébine étaient rassemblés dans des “quartiers arabes misérables”, et souffraient de pauvreté et de discrimination.
“Les Ashkénazes se considéraient comme supérieurs. Nous ne pouvions être que des citoyens de seconde zone”, confie Fanny Mergui, 80 ans, une Casablancaise juive qui a quitté le Maroc en 1961, mais qui est revenue finalement dans son pays d’origine.
Officialisée en décembre 2020 dans le cadre des accords d’Abraham, la normalisation entre Israël et le Maroc avait marqué le point de départ d’une intensification des relations diplomatiques. Mais au sein de la population marocaine, une majorité est opposée à ces accords et particulièrement depuis le début de la guerre lancée par Israël à Gaza.

lundi 24 février 2025

De quoi “le procès Kastet” est-il le nom ?

 

 Salma El Harrak, enass, 21/2/2025

* Selma El Harrak est journaliste et étudiante-chercheure en sciences de l’information et de la communication. 

 La politique de musellement des voix reste fermement en place au Maroc. Hamid Mahdaoui, Ismail Laghzaoui, et maintenant Ridouan Kastet—la liste ne cesse de s’allonger, et l’année 2025 ne fait que commencer.

Le 10 février dernier démarrait le procès de l’activiste Ridouan Kastet à la chambre criminelle du Tribunal de première instance de Tanger. Malgré un fort soutien juridique de la part des avocats, sa demande de mise en liberté provisoire  fut rejetée par la Cour. Un sit-in de solidarité a été organisé devant le tribunal en soutien à Kastet. La prochaine audience est prévue pour le 24 février.

Récit de l’arrestation d’un activiste pour la Palestine

Mercredi 5 février 2025, l’activiste et blogueur Ridouan Kastet a été arrêté à Tanger. Connu pour son soutien à la cause palestinienne et sa critique de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël, Kastet fait désormais l’objet de lourdes poursuites judiciaires 

Pour l’heure, et avant le débat sur le fond dans son procès, peu d’éléments filtrent sur les raisons de cette arrestation et ces poursuites. La presse locale de Tanger suggère que son arrestation soit « liée à des publications sur son compte Facebook exprimant sa solidarité avec la cause palestinienne et son opposition à la normalisation ». 

Une source anonyme, nous a révélé que la poursuite de Kastet est liée à une publication sur les réseaux sociaux considérée comme une « infraction criminelle », impliquant des accusations d’incitation à la haine, à la violence et à la provocation. Les mêmes sources indiquent que le procureur l’a inculpé en vertu du Code pénal pour des infractions telles que  « outrage à des agents publics dans l’exercice de leurs fonctions », « outrage à une entité constituante », « incitation à commettre un crime via des moyens électroniques » et « incitation à la discrimination et à la haine ».

La source a précisé que son arrestation a été ordonnée par le procureur en raison d’une publication relative à l’assassinat de citoyens israéliens par un Marocain à Tel-Aviv, plutôt que de sa position sur la normalisation.

Kastet était proche d’Al Adl Wal Ihsan (Mouvement de Justice et Bienfaisance), l’une des plus influentes organisations islamistes du Maroc, avant de prendre ses distances envers cette mouvance. Il a également participé au Mouvement du 20 février né en 2011, pourtant des revendications de liberté, de dignité et de justice sociale. Dans un communiqué, Al Adl Wal Ihsan a condamné son arrestation, la qualifiant de « détention politique visant à réprimer la liberté d’expression et à faire taire les voix dissidentes ». Cette organisation a appelé à sa libération « immédiate ».

Un schéma répressif

La répression de l’expression des opinions, en ligne  de même qu’ hors ligne, s’inscrit dans une vague continue de répression des dissidents au Maroc. En 2022 seulement, les autorités ont enquêté, poursuivi et emprisonné au moins sept journalistes et activistes pour avoir critiqué le gouvernement. D’autres ont été poursuivis pour avoir abordé des questions religieuses ou exprimé leur solidarité avec des détenus politiques, comme l’a signalé Amnesty International.

Dans une interview accordée au Monde Afrique, Maâti Mounjib a déclaré : « Le Maroc vit sa période la plus autoritaire depuis trente ans. » Mounjib, historien marocain, a été arrêté en 2021. À l’âge de 61 ans, il a été provisoirement libéré le 23 mars 2021 après près de trois mois de détention à la prison d’El Arjat, près de Rabat. Défenseur de la liberté d’expression, il avait été condamné en janvier 2021 à un an de prison pour « atteinte à la sécurité de l’État » et « fraude ».

En juillet dernier, activistes et prisonniers politiques ont connu un bref répit lorsque le roi Mohammed VI a exercé son droit en vertu de l’article 58, celui d’accorder des grâces royales. Les journalistes Omar Radi, Soulaimane Raissouni et Taoufik Bouachrine ont été libérés en même temps que plusieurs autres activistes en ligne, également détenus suite à l’expression d’opinions dissidentes. Cependant, la vague de répression a depuis repris, comme en témoignent les arrestations de Laghzaoui et maintenant de Kastet.

Selon le rapport 2024 de Human Rights Watch, le journaliste Hamid Mahdaoui a été condamné le 11 novembre à 18 mois de prison pour diffamation présumée contre le ministre de la Justice Abdelatif Ouahbi, et condamné à une amende de 1,5 million de dirhams marocains (environ 150 000 dollars américains).

L’arrestation de Kastet s’inscrit dans une nouvelle vague, touchant les personnes soutenant la cause palestinienne. L’activiste Ismail Laghzaoui,et qui venait à peine d’être libéré de prison, en a fait les frais suite à un procès à Casablanca. Laghzaoui a été condamné en décembre à un an de prison pour avoir appelé à un blocus de l’ambassade des États-Unis en raison de son soutien à Israël. Il a été accusé d’« incitation à commettre des crimes et délits par des moyens électroniques ». Sa peine fut réduite à quatre mois de prison, dont deux avec sursis.  

Les attaques ciblant les personnes solidaires coïncident avec le retour en force de la normalisation. Les autorités locales d’Agadir ont interdit un sit-in prévu le 5 février devant le Parc des Expositions, où s’est tenue le Salon Halieutis du 6 au 9 février. Le rassemblement avait été organisé pour protester contre la participation d’une délégation israélienne, selon une déclaration de l’Observatoire marocain contre la normalisation, qui a dénoncé ce qu’il a décrit comme une « oppression autoritaire ».

Contradictions légales et constitutionnelles

La constitution marocaine garantit en principe la liberté d’expression et la liberté de la presse. L’article 28 stipule : « Toute personne a le droit d’exprimer et ou diffuser librement des informations, des idées et des opinions, dans les seules limites expressément prévues par la loi. » De plus, la loi affirme explicitement que « La liberté de la presse est garantie et ne peut être restreinte par aucune forme de censure préalable. » Cependant, ces garanties sont sapées par l’interprétation vague et large des restrictions légales par l’État, permettant aux autorités de réprimer la dissidence.

D’après le même rapport de Human Rights Watch, « les autorités ont de plus en plus recours à des accusations douteuses d’inconduite sexuelle pour cibler les dissidents. Omar Radi, Soulaimane Raissouni et Taoufik Bouachrine ont tous été arrêtés, jugés  puis emprisonnés sous de telles allégations, une tactique utilisée ces dernières années pour discréditer les opposants. » De nombreux cas démontrent comment le système judiciaire est utilisé à l’image d’un outil pour occulter l’opposition, en contradiction avec les engagements constitutionnels du Maroc en matière de liberté d’expression.

Jusqu’à quand cette oppression va-t-elle durer ?

L’intensification de la répression au Maroc soulève de sérieuses inquiétudes quant à l’engagement du pays en faveur des droits de l’homme, et des principes démocratiques. Cela est particulièrement préoccupant à l’approche de la Co-organisation de la Coupe du Monde de la FIFA en 2030 par le Maroc. Comment un pays qui réduit au silence les voix critiques sur les réseaux sociaux peut-il se présenter comme un partenaire mondial pour un tel événement ?

Les activistes et journalistes continuent de vivre sous la menace constante de poursuites judiciaires. Beaucoup sont poursuivis par le Code pénal plutôt que par le Code de la presse, et écopent de lourdes peines pour leurs opinions. Alors que ces lignes sont écrites, un groupe de sept militants du Hirak du Rif, dont les leaders Nasser Zefzafi et Nabil Ahamajik, restent derrière les barreaux, purgeant de la sorte des peines allant jusqu’à 20 ans de prison pour s’être récrié  contre les conditions de vie dans leur région délaissée. La question demeure : Jusqu’à quand cette oppression va-t-elle durer ?

Ridouan Kastet risque jusqu’à cinq ans de prison en fonction des charges retenues contre lui. La prochaine audience est prévue pour le 24 février. Ridouan comme plusieurs autres citoyens ont tous besoin de notre solidarité…


mardi 31 décembre 2024

L’alliance militaire entre Israël et le Maroc se renforce malgré la guerre à Gaza


Israël a conclu un accord avec le Maroc pour la livraison de deux satellites espions. Ce contrat traduit l’intensification de la coopération militaire entre les deux pays, en dépit de la guerre dans la bande de Gaza.

Pascal Brunel (à Tel Aviv) et Sophie Amsili, Les Échos  , 11/7/2024

Lancement d’un satellite de reconnaissance Ofek 16 - de la même famille que les Ofek 13 vendus au Maroc - depuis la base de Palmachim dans le centre d’Israël en 2020. (Israel Ministry of Defense Spokesperson’s Office via AP/SIPA)

Israël commence à recueillir les dividendes de la paix en pleine guerre dans la bande de Gaza. Israel Aerospace Industries (IAI), le plus important groupe d’armement israélien, vient de conclure un accord pour la livraison d’ici à cinq ans de deux satellites « d’observation » de type Ofek 13 (Horizon en hébreu) au Maroc. Avec un montant d’un milliard de dollars, il s’agit du plus gros contrat entre les deux pays depuis les accords d’Abraham conclus fin 2020, qui ont permis une normalisation des relations entre l’Etat hébreu entre les Émirats, Bahreïn et le Maroc.

Les satellites israéliens vont remplacer ceux produits par Airbus actuellement en activité. Ce marché échappe ainsi au consortium européen. La censure militaire israélienne n’a pas permis de confirmer officiellement la transaction pour tenter, sans doute, d’éviter des protestations d’une partie de l’opinion publique marocaine très remontée contre Israël depuis le déclenchement de la guerre contre le Hamas, à la suite des massacres commis par ce dernier le 7 octobre.

Mais l’existence de ce contrat ne fait aucun doute. Les médias israéliens ont contourné l’obstacle en citant des sources étrangères et en révélant qu’Amir Peretz, le patron d’IAI s’est rendu discrètement ces derniers jours au Maroc. Autre indice : le groupe a informé la Bourse de Tel Aviv de la conclusion d’un accord d’un milliard de dollars, en omettant seulement de préciser le nom de l’acquéreur.

Troisième fournisseur de matériel militaire

Cet accord ne tombe pas du ciel. Il s’inscrit dans un processus de rapprochement entre les deux pays. Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), Israël est devenu ces dernières années le troisième fournisseur de matériel militaire du Maroc avec 11 % de parts sur ce marché. En 2022, IAI avait déjà fourni plusieurs systèmes de défense aérienne de types Barak pour un montant de 540 millions de dollars. La grande majorité du matériel a déjà été livrée à l’armée marocaine. L’Etat hébreu aurait également vendu des drones de type Heron.

Cette lune de miel s’est également traduite concrètement le mois dernier. Une barge de débarquement que l’armée israélienne avait commandée aux Etats-Unis pour des transports de troupes et de matériel militaire a été autorisée à faire escale à Tanger pour s’approvisionner en carburant et nourriture. A l’inverse, l’Espagne très critique envers la guerre menée dans la bande de Gaza, avait, quelques jours plus tôt, interdit à un bateau battant pavillon danois et transportant 27 tonnes d’explosif en provenance d’Inde destiné à Israël de faire escale dans un de ses ports.

Manifestations

L’escale à Tanger avait donné lieu à une nouvelle manifestation de milliers de Marocains en soutien à Gaza, comme il y en a eu régulièrement dans les rues des grandes villes marocaines depuis le 7 octobre. Les manifestants, emmenés par des partis de gauche et des mouvements islamistes, appellent à un gel de la coopération avec Israël, voire un retour arrière dans la normalisation des relations entre les deux pays. Un sondage réalisé par le centre de recherche Arab Barometer début juin montrait également que seuls 13 % des Marocains soutiennent la normalisation des relations entre Israël et les pays arabes, contre 31 % en 2022.

« Avec l’enlisement du conflit, les Marocains ne peuvent plus ignorer les images qui viennent de Gaza, l’opinion décroche », explique Antoine Basbous, associé de Forward Global et directeur de l’Observatoire des pays arabes. « Certains chefs politiques disent qu’il faut arrêter le rapprochement avec Israël, comme l’ancien Premier ministre Abdelilah Benkirane, membre du PJD qui gouvernait le Maroc lorsque le royaume a signé les accords d’Abraham. »

Mais pour Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam), ces manifestations sont loin d’atteindre leur but : « Elles ont été autorisées car elles constituent une soupape pour laisser la population s’exprimer sans que cela gêne le pouvoir marocain. Ce dernier a fait de la question de la normalisation avec Israël une question existentielle en la liant à la sécurité du royaume : dans le contexte notamment de l’influence grandissante de la Russie dans la région, il affirme qu’Israël serait le seul pays à pouvoir lui apporter un parapluie sécuritaire. »

Revanche

Histoire de consolider cette relation privilégiée avec le Maroc, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a fait un geste essentiel l’an dernier en reconnaissant officiellement la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental au grand dam du Front Polisario, qui exige l’indépendance de cette région avec le soutien de l’Algérie.

La vente des deux satellites israéliens a, par ailleurs, un arrière-goût de revanche vis-à-vis des groupes d’armement français, estime le quotidien économique israélien « Globes », qui rappelle que la France a annulé la participation des entreprises israéliennes au dernier Salon de l’armement Eurosatory.

« On peut supposer que cette sanction prise officiellement à propos de la guerre à Gaza a également obéi à des considérations politiques et commerciales contre la concurrence des entreprises israéliennes qui ont l’avantage d’avoir fait leurs preuves sur le terrain », a ajouté le journal. Il faisait ainsi notamment allusion à un contrat record de 3,5 milliards de dollars conclu par IAI l’an dernier avec l’Allemagne pour la fourniture de systèmes de défense anti-missiles israéliens de type Arrow 3, auquel la France s’était opposée en proposant une coopération européenne pour développer ce genre d’équipement.


jeudi 19 décembre 2024

Une première : le Maroc extrade vers Israël un jeune Palestinien accusé de terrorisme

Le Maroc a extradé le mardi 17 décembre 2024, un Palestinien vers Israël. Nassim Khalibat, 21 ans, recherché par Israël, s'était réfugié au Maroc avant d’y être arrêté en janvier 2023, sur la base d’un mandat d’arrêt émis par les autorités israéliennes en décembre 2022. Un tribunal marocain avait validé cette demande en juin 2023. Les deux complices présumés de Khalibat avaient déjà été arrêtés et jugés à Nazareth.  Nassim Khalibat risque une condamnation à 15 ans de prison.

Khalibat est accusé, avec son frère et un proche, d'avoir lancé une grenade sur un bureau du ministère de la Santé israélien à Nazareth le 8 novembre 2021, ne causant que des dégâts minimes et ne faisant aucune victime.

La demande d’extradition israélienne, formulée en 2023, a été acceptée malgré l’absence d’un accord formel entre les deux pays en matière d’extradition. Cependant, les Accords d’Abraham, signés en décembre 2020 et ayant normalisé les relations entre le Maroc et l’État sioniste, ont rendu cette procédure possible.

Plusieurs organisations marocaines de défense des droits humains  avaient publiquement demandé aux autorités de ne pas extrader le jeune Palestinien.

L’extradition de Nassim Khalibat a suscité une vague d’indignation au sein de l’opinion publique marocaine. Sur les réseaux sociaux, les questions se multiplient au sujet de la coopération judiciaire, diplomatique et sécuritaire entre le Maroc et Israël, dans un contexte où les autorités marocaines pénalisent les mouvements de résistance contre la normalisation.

Un exemple marquant est celui d’Ismail Lghazaoui, militant du mouvement BDS (« Boycott, Désinvestissement, Sanctions »), condamné à un an de prison ferme pour avoir dénoncé l’accostage à Tanger de navires  transportant des armes destinées à l’État sioniste.


 

samedi 31 juillet 2021

Maroc : « Comment j’ai été tracé à Vienne par Pegasus », le témoignage de Hicham Mansouri

Témoignage · Hicham Mansouri, journaliste marocain réfugié en France et membre de la rédaction d’Orient XXI, fait partie des cibles de Pegasus. Il raconte pour la première fois comment au cours d’un séjour privé en Autriche, il a été repéré grâce au logiciel espion et suivi par de probables barbouzes marocains. 
Hicham Mansouri aux assises du journalisme à Tours.
© Mathilde ERRARD

Journaliste marocain, membre du comité de rédaction d’Orient XXI, Hicham Mansouri qui travaille également à la Maison des journalistes de Paris fait partie des centaines de journalistes qui ont été espionnés par le logiciel Pegasus, produit par le groupe israélien NSO. Effectué par le Security Lab, laboratoire numérique hyper-performant d’Amnesty International, l’analyse de son téléphone a révélé qu’il avait été infecté plus d’une vingtaine de fois par le logiciel espion sur une période de trois mois, de février à avril 2021. Hicham Mansouri a quitté son pays en 2016 après avoir passé près d’un an en prison, sous des accusations évidemment bidon d’adultère. Au cours d’un second procès pour « atteinte à la sûreté interne de l’État », il a été condamné par contumace à un an de prison ferme.

Cofondateur avec Maati Monjib de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation (AMJI) - qui lui aussi a été espionné par Pegasus, comme plusieurs autres journalistes marocains actuellement détenus, Omar Radi (qui a été condamné le 19 juillet à 6 ans de prison), Taoufik Bouachrine et Soulaiman Raissouni, - Hicham Mansouri prépare un ouvrage sur son séjour en détention, à paraître cet hiver dans la collection Orient XXI chez Libertalia.

Si l’enquête de Forbidden Stories a mis à jour une surveillance très récente de son téléphone par Pegasus, ce n’est cependant pas une première pour notre collègue. « J’ai été espionné sur mon nouveau téléphone au printemps 2021. Mais quand j’avais rédigé un article pour Orient XXI sur le Sahara occidental en novembre 2020, j’avais alors appelé un responsable du Polisario. Je n’ai pas utilisé ses propos dans le papier publié, mais juste après un site marocain lié aux services secrets, Chouf TV, m’a accusé de comploter avec le Polisario en citant le nom de mon interlocuteur et le mien. J’étais alors sûr que soit moi soit lui étions sur écoute ».

Une filature sans fin dans les rues de Vienne

Mais l’utilisation probable de Pegasus par les services marocains pour tracer Hicham Mansouri a montré l’ampleur de ses possibilités à l’occasion d’un séjour à Vienne du journaliste et de sa compagne. Il nous raconte comment il a été tracé au cours de son escapade privée. « La situation la plus emblématique pour moi remonte à mars 2019. Je venais d’obtenir en France un titre de voyage français de réfugié. On a décidé d’aller à Vienne du 1er au 5 mars avec ma compagne ». Mais le séjour a priori sans histoires va tourner au cauchemar :

Le matin du 3 mars, vers neuf heures, à la sortie de l’hôtel Wombat’s où nous séjournions, je remarque deux types avec des lunettes de soleil, à l’allure typique des barbouzes marocains. Dès que nous commençons à marcher, ils nous suivent. Pour vérifier qu’il s’agit bien d’une filature, on change d’itinéraire, on s’arrête, on s’installe dans un café et on attend un peu. On sort et on continue notre route, on les retrouve un peu plus loin. Mais il nous est impossible de les semer, les deux hommes nous suivent à la trace.

Hicham et sa compagne décident alors d’éteindre leurs téléphones, ignorant que même coupé un portable reste traçable par un logiciel comme Pegasus :

On change d’itinéraire plusieurs fois, raconte Hicham. On finit par s’installer dans un café car on est sûr de les avoir semés mais ils nous retrouvent. Cela a duré toute la journée ! On a fini par aller dans le parc du château de Schönbrunn, et on les a même photographiés au milieu de la foule dans la cour du château alors qu’eux-mêmes nous photographiaient.

Photo prise par Hicham Mansouri à Vienne. Le cercle rouge entoure les deux barbouzes qui se prennent en photo devant le château de Schönbrunn.

Dans ce grand parc du centre de la capitale autrichienne se trouve un poste de police. « Quand on l’a vu, on y est allés et on a raconté ce que nous subissions depuis le matin. Les policiers nous disent ne rien pouvoir faire mais qu’on peut les appeler si on les revoit et ils nous donnent un numéro de téléphone ». Mais plutôt qu’une contre-filature discrète, Hicham et sa compagne qui ont accepté de reprendre leur promenade malgré l’angoisse voient à nouveau leurs suiveurs sur une colline du parc. Ils appellent alors la police et sont rejoint par une voiture de la police autrichienne dont sortent plusieurs policiers :

Ils nous ont posé les mêmes questions que leurs collègues du poste, ils pensaient qu’on avait peut-être affaire à des racketteurs de touristes. J’explique ma situation, ma nationalité, mon statut de réfugié. Et là direct, les policiers me disent qu’ils vont vérifier tout cela sur Interpol. De victime, je deviens suspect. Ils prennent nos passeports, et on passe quinze minutes difficiles. Ils n’ont rien trouvé, m’expliquent que la loi autrichienne n’interdit pas les filatures, bref qu’ils ne vont rien faire. Ils ont uniquement proposé de contrôler leur identité mais nos suiveurs avaient alors disparu.

Hicham et sa compagne pensent alors que l’alerte est passée :

On quitte les policiers et le parc de Schönbrunn et on prend le métro, on change plusieurs fois de ligne et on finit par sortir pour aller boire un café et se remettre de nos émotions. Nos téléphones sont bien sûr toujours éteints. Et là on croise à nouveau nos suiveurs au centre-ville ! On les voit sur un banc et ils nous font un signe d’au revoir de la main et miment l’envoi d’un baiser à l’adresse de ma compagne.

La filature avait commencé à 9h du matin et il est alors 16h. « Cela a pourri notre voyage, même si ensuite on ne les a plus revus ».

Plusieurs journalistes en prison

Comme Hicham Mansouri, au moins 35 journalistes de 4 pays - dont la France - ont été ciblés par le Maroc et tracés par Pegasus, selon l’enquête de Forbidden Stories relayée par de nombreux titres de la presse internationale. Trois d’entre eux, Omar Radi, Taoufik Bouachrine et Soulaiman Raissouni, sont actuellement détenus au Maroc sous des chefs d’accusation considérés par les organisations de défense des droits humains comme fallacieux. Taoufik Bouachrine, ancien rédacteur en chef d’Akhbar al-Youm, a été arrêté en février 2018 et accusé notamment de viols et d’agressions sexuelles. Plusieurs de ses supposées victimes l’ont pourtant innocenté au cours de son procès. L’enquête de Forbidden Stories révèle qu’au moins deux des femmes impliquées dans cette affaire ont été ciblés par Pegasus, et peut-être victimes de chantage.

Soulaiman Raissouni qui a succédé à Taoufik Bouachine à la tête d’Akhbar al-Youm est lui aussi est arrêté pour des accusations elles aussi suspectes d’agression sexuelle en mai 2020. En juillet 2021, alors qu’il a entamé une longue grève de la faim qu’il poursuit depuis 103 jours, il est condamné à cinq ans d’emprisonnement. Entretemps, leur journal étranglé a cessé de paraître…

Les autorités marocaines ont répondu par écrit à Forbidden Stories, affirmant sans rire qu’elles « ne comprennent pas le contexte de la saisie par le Consortium International de Journalistes » et sont « dans l’attente de preuves matérielles » pour « prouver une quelconque relation entre le Maroc et la compagnie israélienne précitée », à savoir NSO.

Pourtant, des journalistes qui se sont préoccupés de près ou de loin de la répression des journalistes marocains ont également vu leur téléphone ciblé par Pegasus, en particulier en France celui d’Edwy Plenel, directeur de Mediapart. En juin 2019, Edwy Plenel assiste à une conférence à Essaouira, au Maroc et accorde plusieurs interviews pour s’inquiéter des violations des droits humains et des journalistes par le régime marocain. Une autre consœur de Mediapart, Lénaïg Bredoux, a également été ciblée par Pegasus, tout comme Rosa Moussaoui, journaliste à L’Humanité et Dominique Simonnot, ancienne journaliste au Canard Enchaîné et actuelle contrôleuse générale des lieux de privation de libertés.

Pegasus et ses nombreux avatars

La terrible situation des journalistes marocains emprisonnés comme Omar Radi, Soulaiman Raissouni et Taoufik Bouachine, a directement été provoquée par l’utilisation du logiciel Pegasus, le témoignage d’Hicham Mansouri est sur ce point édifiant. Mais alors que le Maroc a officialisé ses relations diplomatiques avec Israël en décembre 2020, Pegasus a été utilisé bien plus tôt par le régime. Ajoutons que ce logiciel a été mis au point grâce à la surveillance électronique de masse par Israël des Palestiniens des territoires occupés. Outre NSO - en partie contrôlé depuis 2019 par un fond britannico-luxembourgeois, Novalpina Capital mais toujours dirigé depuis Tel Aviv -, de nombreuses entreprises de la high tech israélienne produisent d’ailleurs des logiciels dit offensifs du même type, dont les sociétés Quadream, Candiru et Wintego, et contribuent ainsi à la renommée de la start-up nation dans les milieux de défense et économiques, non sans cynisme.

On sait pour l’instant que parmi les clients de Pegasus on compte - outre le Maroc - les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Bahreïn. Mais combien d’autres pays, combien d’entreprises utilisent plus ou moins discrètement Pegasus ou ses avatars ? L’enquête en cours de publication de Forbidden Stories, menée grâce à la logistique informatique d’Amnesty International, en pointe depuis quelques années sur la dénonciation de la surveillance numérique, devrait apporter beaucoup d’informations. Plus de quatre-vingts journalistes ont épluché depuis plusieurs mois les données de plus de 50 000 numéros de téléphone dans cinquante pays clients supposés de Pegasus.

Le monde que préparent les concepteurs et les utilisateurs de Pegasus est à bien des égards assez « flippant ». Mais il faut rester lucide : la surveillance électronique à outrance de la Palestine par des logiciels offensifs n’a pas réussi à briser le mouvement de colère des Palestiniens en mai 2021. Pas plus qu’elle ne parviendra à réduire au silence les journalistes indépendants au Maroc et ailleurs. On peut surveiller une foultitude de personnes, pas leur interdire de penser.

Ancien de Libération, de La Tribune, et de La Chronique d’Amnesty International. Il a publié en 2012 Les Patrons de la presse nationale, tous mauvais, à La Fabrique ; aux éditions Libertalia : en 2017 Mirage gay à Tel Aviv et en 2020 Canicule.

Affaire nso/Pegasus

Maroc. « Comment j’ai été tracé à Vienne par Pegasus »

Témoignage · Hicham Mansouri, journaliste marocain réfugié en France et membre de la rédaction d’Orient XXI, fait partie des cibles de Pegasus. Il raconte pour la première fois comment au cours d’un séjour privé en Autriche, il a été repéré grâce au logiciel espion et suivi par de probables barbouzes marocains.

Hicham Mansouri aux assises du journalisme à Tours.
© Mathilde ERRARD

Journaliste marocain, membre du comité de rédaction d’Orient XXI, Hicham Mansouri qui travaille également à la Maison des journalistes de Paris fait partie des centaines de journalistes qui ont été espionnés par le logiciel Pegasus, produit par le groupe israélien NSO. Effectué par le Security Lab, laboratoire numérique hyper-performant d’Amnesty International, l’analyse de son téléphone a révélé qu’il avait été infecté plus d’une vingtaine de fois par le logiciel espion sur une période de trois mois, de février à avril 2021. Hicham Mansouri a quitté son pays en 2016 après avoir passé près d’un an en prison, sous des accusations évidemment bidon d’adultère. Au cours d’un second procès pour « atteinte à la sûreté interne de l’État », il a été condamné par contumace à un an de prison ferme.

Cofondateur avec Maati Monjib de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation (AMJI) - qui lui aussi a été espionné par Pegasus, comme plusieurs autres journalistes marocains actuellement détenus, Omar Radi (qui a été condamné le 19 juillet à 6 ans de prison), Taoufik Bouachrine et Soulaiman Raissouni, - Hicham Mansouri prépare un ouvrage sur son séjour en détention, à paraître cet hiver dans la collection Orient XXI chez Libertalia.

Si l’enquête de Forbidden Stories a mis à jour une surveillance très récente de son téléphone par Pegasus, ce n’est cependant pas une première pour notre collègue. « J’ai été espionné sur mon nouveau téléphone au printemps 2021. Mais quand j’avais rédigé un article pour Orient XXI sur le Sahara occidental en novembre 2020, j’avais alors appelé un responsable du Polisario. Je n’ai pas utilisé ses propos dans le papier publié, mais juste après un site marocain lié aux services secrets, Chouf TV, m’a accusé de comploter avec le Polisario en citant le nom de mon interlocuteur et le mien. J’étais alors sûr que soit moi soit lui étions sur écoute ».

Une filature sans fin dans les rues de Vienne

Mais l’utilisation probable de Pegasus par les services marocains pour tracer Hicham Mansouri a montré l’ampleur de ses possibilités à l’occasion d’un séjour à Vienne du journaliste et de sa compagne. Il nous raconte comment il a été tracé au cours de son escapade privée. « La situation la plus emblématique pour moi remonte à mars 2019. Je venais d’obtenir en France un titre de voyage français de réfugié. On a décidé d’aller à Vienne du 1er au 5 mars avec ma compagne ». Mais le séjour a priori sans histoires va tourner au cauchemar :

Le matin du 3 mars, vers neuf heures, à la sortie de l’hôtel Wombat’s où nous séjournions, je remarque deux types avec des lunettes de soleil, à l’allure typique des barbouzes marocains. Dès que nous commençons à marcher, ils nous suivent. Pour vérifier qu’il s’agit bien d’une filature, on change d’itinéraire, on s’arrête, on s’installe dans un café et on attend un peu. On sort et on continue notre route, on les retrouve un peu plus loin. Mais il nous est impossible de les semer, les deux hommes nous suivent à la trace.

Hicham et sa compagne décident alors d’éteindre leurs téléphones, ignorant que même coupé un portable reste traçable par un logiciel comme Pegasus :

On change d’itinéraire plusieurs fois, raconte Hicham. On finit par s’installer dans un café car on est sûr de les avoir semés mais ils nous retrouvent. Cela a duré toute la journée ! On a fini par aller dans le parc du château de Schönbrunn, et on les a même photographiés au milieu de la foule dans la cour du château alors qu’eux-mêmes nous photographiaient.

Photo prise par Hicham Mansouri à Vienne. Le cercle rouge entoure les deux barbouzes qui se prennent en photo du château de Schönbrunn.

Dans ce grand parc du centre de la capitale autrichienne se trouve un poste de police. « Quand on l’a vu, on y est allés et on a raconté ce que nous subissions depuis le matin. Les policiers nous disent ne rien pouvoir faire mais qu’on peut les appeler si on les revoit et ils nous donnent un numéro de téléphone ». Mais plutôt qu’une contre-filature discrète, Hicham et sa compagne qui ont accepté de reprendre leur promenade malgré l’angoisse voient à nouveau leurs suiveurs sur une colline du parc. Ils appellent alors la police et sont rejoint par une voiture de la police autrichienne dont sortent plusieurs policiers :

Ils nous ont posé les mêmes questions que leurs collègues du poste, ils pensaient qu’on avait peut-être affaire à des racketteurs de touristes. J’explique ma situation, ma nationalité, mon statut de réfugié. Et là direct, les policiers me disent qu’ils vont vérifier tout cela sur Interpol. De victime, je deviens suspect. Ils prennent nos passeports, et on passe quinze minutes difficiles. Ils n’ont rien trouvé, m’expliquent que la loi autrichienne n’interdit pas les filatures, bref qu’ils ne vont rien faire. Ils ont uniquement proposé de contrôler leur identité mais nos suiveurs avaient alors disparu.

Hicham et sa compagne pensent alors que l’alerte est passée :

On quitte les policiers et le parc de Schönbrunn et on prend le métro, on change plusieurs fois de ligne et on finit par sortir pour aller boire un café et se remettre de nos émotions. Nos téléphones sont bien sûr toujours éteints. Et là on croise à nouveau nos suiveurs au centre-ville ! On les voit sur un banc et ils nous font un signe d’au revoir de la main et miment l’envoi d’un baiser à l’adresse de ma compagne.

La filature avait commencé à 9h du matin et il est alors 16h. « Cela a pourri notre voyage, même si ensuite on ne les a plus revus ».

Plusieurs journalistes en prison

Comme Hicham Mansouri, au moins 35 journalistes de 4 pays - dont la France - ont été ciblés par le Maroc et tracés par Pegasus, selon l’enquête de Forbidden Stories relayée par de nombreux titres de la presse internationale. Trois d’entre eux, Omar Radi, Taoufik Bouachrine et Soulaiman Raissouni, sont actuellement détenus au Maroc sous des chefs d’accusation considérés par les organisations de défense des droits humains comme fallacieux. Taoufik Bouachrine, ancien rédacteur en chef d’Akhbar al-Youm, a été arrêté en février 2018 et accusé notamment de viols et d’agressions sexuelles. Plusieurs de ses supposées victimes l’ont pourtant innocenté au cours de son procès. L’enquête de Forbidden Stories révèle qu’au moins deux des femmes impliquées dans cette affaire ont été ciblés par Pegasus, et peut-être victimes de chantage.

Soulaiman Raissouni qui a succédé à Taoufik Bouachine à la tête d’Akhbar al-Youm est lui aussi est arrêté pour des accusations elles aussi suspectes d’agression sexuelle en mai 2020. En juillet 2021, alors qu’il a entamé une longue grève de la faim qu’il poursuit depuis 103 jours, il est condamné à cinq ans d’emprisonnement. Entretemps, leur journal étranglé a cessé de paraître…

Les autorités marocaines ont répondu par écrit à Forbidden Stories, affirmant sans rire qu’elles « ne comprennent pas le contexte de la saisie par le Consortium International de Journalistes » et sont « dans l’attente de preuves matérielles » pour « prouver une quelconque relation entre le Maroc et la compagnie israélienne précitée », à savoir NSO.

Pourtant, des journalistes qui se sont préoccupés de près ou de loin de la répression des journalistes marocains ont également vu leur téléphone ciblé par Pegasus, en particulier en France celui d’Edwy Plenel, directeur de Mediapart. En juin 2019, Edwy Plenel assiste à une conférence à Essaouira, au Maroc et accorde plusieurs interviews pour s’inquiéter des violations des droits humains et des journalistes par le régime marocain. Une autre consœur de Mediapart, Lénaïg Bredoux, a également été ciblée par Pegasus, tout comme Rosa Moussaoui, journaliste à L’Humanité et Dominique Simonnot, ancienne journaliste au Canard Enchaîné et actuelle contrôleuse générale des lieux de privation de libertés.

Pegasus et ses nombreux avatars

La terrible situation des journalistes marocains emprisonnés comme Omar Radi, Soulaiman Raissouni et Taoufik Bouachine, a directement été provoquée par l’utilisation du logiciel Pegasus, le témoignage d’Hicham Mansouri est sur ce point édifiant. Mais alors que le Maroc a officialisé ses relations diplomatiques avec Israël en décembre 2020, Pegasus a été utilisé bien plus tôt par le régime. Ajoutons que ce logiciel a été mis au point grâce à la surveillance électronique de masse par Israël des Palestiniens des territoires occupés. Outre NSO - en partie contrôlé depuis 2019 par un fond britannico-luxembourgeois, Novalpina Capital mais toujours dirigé depuis Tel Aviv -, de nombreuses entreprises de la high tech israélienne produisent d’ailleurs des logiciels dit offensifs du même type, dont les sociétés Quadream, Candiru et Wintego, et contribuent ainsi à la renommée de la start-up nation dans les milieux de défense et économiques, non sans cynisme.

On sait pour l’instant que parmi les clients de Pegasus on compte - outre le Maroc - les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Bahreïn. Mais combien d’autres pays, combien d’entreprises utilisent plus ou moins discrètement Pegasus ou ses avatars ? L’enquête en cours de publication de Forbidden Stories, menée grâce à la logistique informatique d’Amnesty International, en pointe depuis quelques années sur la dénonciation de la surveillance numérique, devrait apporter beaucoup d’informations. Plus de quatre-vingts journalistes ont épluché depuis plusieurs mois les données de plus de 50 000 numéros de téléphone dans cinquante pays clients supposés de Pegasus.

Le monde que prépare les concepteurs et les utilisateurs de Pegasus est à bien des égards assez « flippant ». Mais il faut rester lucide : la surveillance électronique à outrance de la Palestine par des logiciels offensifs n’a pas réussi à briser le mouvement de colère des Palestiniens en mai 2021. Pas plus qu’elle ne parviendra à réduire au silence les journalistes indépendants au Maroc et ailleurs. On peut surveiller une foultitude de personnes, pas leur interdire de penser.

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Maroc. « Comment j’ai été tracé à Vienne par Pegasus »Maroc. « Comment j’ai été tracé à Vienne par Pegasus »