Blog du Réseau de solidarité avec les peuples du Maroc, du Sahara occidental, de Palestine et du monde, créé en février 2009 à l'initiative de Solidarité Maroc 05, AZLS et Tlaxcala
2-M | 5º aniversario de la movilización en Madrid por los presos políticos saharauis: cinco años sin respuestas
El próximo lunes 2 de marzo se cumplen cinco años de concentraciones semanales ante el Ministerio de Asuntos Exteriores, en la Plaza de la Provincia (Madrid), para denunciar la situación de los presos políticos saharauis encarcelados en Marruecos y exigir al Gobierno español que asuma su responsabilidad política y jurídica ante esta vulneración continuada de derechos fundamentales.
Que
dit l’affaire Pegasus ? D’abord, qu’il est impossible pour la
DST marocaine d’avoir agi sans l’aval du roi. Ensuite, que tous
les secrets détenus par le Maroc le sont aussi par Israël. Enfin,
que la crise avec l’Algérie va s’aggraver
La meilleure défense, dit-on, c’est l’attaque. Le régime marocain tente ces derniers jours de se dédouaner de l’immense scandale Pegasus
qui secoue sa police politique, la Direction générale de la sécurité du
territoire, plus connue sous l’acronyme DST, et son puissant patron, Abdellatif Hammouchi, en sortant les griffes et en rameutant la meute habituelle.
Accusé d’avoir espionné, grâce au logiciel Pegasus de l’entreprise israélienne NSO Group, une légion de personnalités de tous bords et de toutes nationalités, Rabat nie.
Et contrattaque en déposant plainte
pour diffamation en France contre Forbidden Stories et Amnesty
International, les ONG à l’origine de ces révélations, ainsi que contre Le Monde, Mediapart et Radio France, qui ont donné une large couverture à cette affaire.
Mais c’est peut-être un baroud d’honneur. Lire la suite
Témoignage ·
Hicham Mansouri, journaliste marocain réfugié en France et membre de la rédaction d’Orient XXI,
fait partie des cibles de Pegasus. Il raconte pour la première fois
comment au cours d’un séjour privé en Autriche, il a été repéré grâce au
logiciel espion et suivi par de probables barbouzes marocains.
Hicham Mansouri aux assises du journalisme à Tours.
Journaliste marocain, membre du comité de rédaction d’Orient XXI, Hicham Mansouri
qui travaille également à la Maison des journalistes de Paris fait
partie des centaines de journalistes qui ont été espionnés par le
logiciel Pegasus, produit par le groupe israélien NSO.
Effectué par le Security Lab, laboratoire numérique hyper-performant
d’Amnesty International, l’analyse de son téléphone a révélé qu’il avait
été infecté plus d’une vingtaine de fois par le logiciel espion sur une
période de trois mois, de février à avril 2021. Hicham Mansouri a
quitté son pays en 2016 après avoir passé près d’un an en prison, sous
des accusations évidemment bidon d’adultère. Au cours d’un second procès
pour « atteinte à la sûreté interne de l’État », il a été condamné par contumace à un an de prison ferme.
Cofondateur avec Maati Monjib de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation (AMJI) - qui lui aussi a été espionné par Pegasus, comme plusieurs autres journalistes marocains actuellement détenus, Omar Radi (qui a été condamné le 19 juillet à 6 ans de prison), Taoufik Bouachrine et Soulaiman Raissouni, - Hicham Mansouri prépare un ouvrage sur son séjour en détention, à paraître cet hiver dans la collection Orient XXI chez Libertalia.
Si l’enquête de Forbidden Stories a mis à jour une
surveillance très récente de son téléphone par Pegasus, ce n’est
cependant pas une première pour notre collègue. « J’ai été espionné sur mon nouveau téléphone au printemps 2021. Mais quand j’avais rédigé un article pour Orient XXIsur le Sahara occidental
en novembre 2020, j’avais alors appelé un responsable du Polisario. Je
n’ai pas utilisé ses propos dans le papier publié, mais juste après un
site marocain lié aux services secrets, Chouf TV,
m’a accusé de comploter avec le Polisario en citant le nom de mon
interlocuteur et le mien. J’étais alors sûr que soit moi soit lui étions
sur écoute ».
Une filature sans fin dans les rues de Vienne
Mais l’utilisation probable de Pegasus par les services marocains
pour tracer Hicham Mansouri a montré l’ampleur de ses possibilités à
l’occasion d’un séjour à Vienne du journaliste et de sa compagne. Il
nous raconte comment il a été tracé au cours de son escapade privée. « La
situation la plus emblématique pour moi remonte à mars 2019. Je venais
d’obtenir en France un titre de voyage français de réfugié. On a décidé
d’aller à Vienne du 1er au 5 mars avec ma compagne ». Mais le séjour a priori sans histoires va tourner au cauchemar :
Le matin du 3 mars, vers neuf heures, à la sortie de l’hôtel Wombat’s où
nous séjournions, je remarque deux types avec des lunettes de soleil, à
l’allure typique des barbouzes marocains. Dès que nous commençons à
marcher, ils nous suivent. Pour vérifier qu’il s’agit bien d’une
filature, on change d’itinéraire, on s’arrête, on s’installe dans un
café et on attend un peu. On sort et on continue notre route, on les
retrouve un peu plus loin. Mais il nous est impossible de les semer, les
deux hommes nous suivent à la trace.
Hicham et sa compagne décident alors d’éteindre leurs téléphones,
ignorant que même coupé un portable reste traçable par un logiciel comme
Pegasus :
On change d’itinéraire plusieurs fois, raconte Hicham. On finit par
s’installer dans un café car on est sûr de les avoir semés mais ils nous
retrouvent. Cela a duré toute la journée !
On a fini par aller dans le parc du château de Schönbrunn, et on les a
même photographiés au milieu de la foule dans la cour du château alors
qu’eux-mêmes nous photographiaient.
Photo prise par Hicham Mansouri à
Vienne. Le cercle rouge entoure les deux barbouzes qui se prennent en
photo devant le château de Schönbrunn.
Dans ce grand parc du centre de la capitale autrichienne se trouve un poste de police. « Quand
on l’a vu, on y est allés et on a raconté ce que nous subissions depuis
le matin. Les policiers nous disent ne rien pouvoir faire mais qu’on
peut les appeler si on les revoit et ils nous donnent un numéro de
téléphone ». Mais plutôt qu’une
contre-filature discrète, Hicham et sa compagne qui ont accepté de
reprendre leur promenade malgré l’angoisse voient à nouveau leurs
suiveurs sur une colline du parc. Ils appellent alors la police et sont
rejoint par une voiture de la police autrichienne dont sortent plusieurs
policiers :
Ils nous ont posé les mêmes questions que leurs collègues du poste, ils
pensaient qu’on avait peut-être affaire à des racketteurs de touristes.
J’explique ma situation, ma nationalité, mon statut de réfugié. Et là
direct, les policiers me disent qu’ils vont vérifier tout cela sur
Interpol. De victime, je deviens suspect. Ils prennent nos passeports,
et on passe quinze minutes difficiles. Ils n’ont rien trouvé,
m’expliquent que la loi autrichienne n’interdit pas les filatures, bref
qu’ils ne vont rien faire. Ils ont uniquement proposé de contrôler leur
identité mais nos suiveurs avaient alors disparu.
Hicham et sa compagne pensent alors que l’alerte est passée :
On quitte les policiers et le parc de Schönbrunn et on prend le métro,
on change plusieurs fois de ligne et on finit par sortir pour aller
boire un café et se remettre de nos émotions. Nos téléphones sont bien
sûr toujours éteints. Et là on croise à nouveau nos suiveurs au
centre-ville ! On les voit sur un
banc et ils nous font un signe d’au revoir de la main et miment l’envoi
d’un baiser à l’adresse de ma compagne.
La filature avait commencé à 9h du matin et il est alors 16h. « Cela a pourri notre voyage, même si ensuite on ne les a plus revus ».
Plusieurs journalistes en prison
Comme Hicham Mansouri, au moins 35 journalistes de 4 pays - dont la
France - ont été ciblés par le Maroc et tracés par Pegasus, selon
l’enquête de Forbidden Stories relayée par de nombreux titres de
la presse internationale. Trois d’entre eux, Omar Radi, Taoufik
Bouachrine et Soulaiman Raissouni, sont actuellement détenus au Maroc
sous des chefs d’accusation considérés par les organisations de défense
des droits humains comme fallacieux. Taoufik Bouachrine, ancien
rédacteur en chef d’Akhbar al-Youm, a été arrêté en février 2018 et accusé notamment de viols et d’agressions sexuelles. Plusieurs de ses supposées victimes l’ont pourtant innocenté au cours de son procès. L’enquête de Forbidden Stories révèle qu’au moins deux des femmes impliquées dans cette affaire ont été ciblés par Pegasus, et peut-être victimes de chantage.
Soulaiman Raissouni qui a succédé à Taoufik Bouachine à la tête d’Akhbar al-Youm
est lui aussi est arrêté pour des accusations elles aussi suspectes
d’agression sexuelle en mai 2020. En juillet 2021, alors qu’il a entamé
une longue grève de la faim qu’il poursuit depuis 103 jours, il est
condamné à cinq ans d’emprisonnement. Entretemps, leur journal étranglé a
cessé de paraître…
Les autorités marocaines ont répondu par écrit à Forbidden Stories, affirmant sans rire qu’elles « ne comprennent pas le contexte de la saisie par le Consortium International de Journalistes » et sont « dans l’attente de preuves matérielles » pour « prouver une quelconque relation entre le Maroc et la compagnie israélienne précitée », à savoir NSO.
Pourtant, des journalistes qui se sont préoccupés de près ou de loin
de la répression des journalistes marocains ont également vu leur
téléphone ciblé par Pegasus, en particulier en France celui d’Edwy
Plenel, directeur de Mediapart. En juin 2019, Edwy Plenel assiste
à une conférence à Essaouira, au Maroc et accorde plusieurs interviews
pour s’inquiéter des violations des droits humains et des journalistes
par le régime marocain. Une autre consœur de Mediapart, Lénaïg Bredoux, a également été ciblée par Pegasus, tout comme Rosa Moussaoui, journaliste à L’Humanité et Dominique Simonnot, ancienne journaliste au Canard Enchaîné et actuelle contrôleuse générale des lieux de privation de libertés.
Pegasus et ses nombreux avatars
La terrible situation des journalistes marocains emprisonnés comme
Omar Radi, Soulaiman Raissouni et Taoufik Bouachine, a directement été
provoquée par l’utilisation du logiciel Pegasus, le témoignage d’Hicham
Mansouri est sur ce point édifiant. Mais alors que le Maroc a officialisé ses relations diplomatiques avec Israël en décembre 2020, Pegasus a été utilisé bien plus tôt par le régime. Ajoutons que ce logiciel a été mis au point grâce à la surveillance électronique de masse par Israël des Palestiniens des territoires occupés. Outre NSO
- en partie contrôlé depuis 2019 par un fond britannico-luxembourgeois,
Novalpina Capital mais toujours dirigé depuis Tel Aviv -, de nombreuses
entreprises de la high tech israélienne produisent d’ailleurs des
logiciels dit offensifs du même type, dont les sociétés Quadream,
Candiru et Wintego, et contribuent ainsi à la renommée de la start-up
nation dans les milieux de défense et économiques, non sans cynisme.
On sait pour l’instant que parmi les clients de Pegasus on compte - outre le Maroc - les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Bahreïn. Mais combien d’autres pays, combien d’entreprises utilisent plus ou moins discrètement Pegasus ou ses avatars ?
L’enquête en cours de publication de Forbidden Stories, menée grâce à
la logistique informatique d’Amnesty International, en pointe depuis
quelques années sur la dénonciation de la surveillance numérique,
devrait apporter beaucoup d’informations. Plus de quatre-vingts
journalistes ont épluché depuis plusieurs mois les données de plus de
50 000 numéros de téléphone dans cinquante pays clients supposés de
Pegasus.
Le monde que préparent les concepteurs et les utilisateurs de Pegasus est à bien des égards assez « flippant ».
Mais il faut rester lucide : la surveillance électronique à outrance de
la Palestine par des logiciels offensifs n’a pas réussi à briser le mouvement de colère des Palestiniens en mai 2021.
Pas plus qu’elle ne parviendra à réduire au silence les journalistes
indépendants au Maroc et ailleurs. On peut surveiller une foultitude de
personnes, pas leur interdire de penser.
Jean Stern
Ancien de Libération, de La Tribune, et de La Chronique d’Amnesty International. Il a publié en 2012 Les Patrons de la presse nationale, tous mauvais, à La Fabrique ; aux éditions Libertalia : en 2017 Mirage gay à Tel Aviv et en 2020 Canicule.
Affaire nso/Pegasus
Maroc. « Comment j’ai été tracé à Vienne par Pegasus »
Témoignage ·
Hicham Mansouri, journaliste marocain réfugié en France et membre de la rédaction d’Orient XXI,
fait partie des cibles de Pegasus. Il raconte pour la première fois
comment au cours d’un séjour privé en Autriche, il a été repéré grâce au
logiciel espion et suivi par de probables barbouzes marocains.
Hicham Mansouri aux assises du journalisme à Tours.
Journaliste marocain, membre du comité de rédaction d’Orient XXI, Hicham Mansouri
qui travaille également à la Maison des journalistes de Paris fait
partie des centaines de journalistes qui ont été espionnés par le
logiciel Pegasus, produit par le groupe israélien NSO.
Effectué par le Security Lab, laboratoire numérique hyper-performant
d’Amnesty International, l’analyse de son téléphone a révélé qu’il avait
été infecté plus d’une vingtaine de fois par le logiciel espion sur une
période de trois mois, de février à avril 2021. Hicham Mansouri a
quitté son pays en 2016 après avoir passé près d’un an en prison, sous
des accusations évidemment bidon d’adultère. Au cours d’un second procès
pour « atteinte à la sûreté interne de l’État », il a été condamné par contumace à un an de prison ferme.
Cofondateur avec Maati Monjib de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation (AMJI) - qui lui aussi a été espionné par Pegasus, comme plusieurs autres journalistes marocains actuellement détenus, Omar Radi (qui a été condamné le 19 juillet à 6 ans de prison), Taoufik Bouachrine et Soulaiman Raissouni, - Hicham Mansouri prépare un ouvrage sur son séjour en détention, à paraître cet hiver dans la collection Orient XXI chez Libertalia.
Si l’enquête de Forbidden Stories a mis à jour une
surveillance très récente de son téléphone par Pegasus, ce n’est
cependant pas une première pour notre collègue. « J’ai été espionné sur mon nouveau téléphone au printemps 2021. Mais quand j’avais rédigé un article pour Orient XXIsur le Sahara occidental
en novembre 2020, j’avais alors appelé un responsable du Polisario. Je
n’ai pas utilisé ses propos dans le papier publié, mais juste après un
site marocain lié aux services secrets, Chouf TV,
m’a accusé de comploter avec le Polisario en citant le nom de mon
interlocuteur et le mien. J’étais alors sûr que soit moi soit lui étions
sur écoute ».
Une filature sans fin dans les rues de Vienne
Mais l’utilisation probable de Pegasus par les services marocains
pour tracer Hicham Mansouri a montré l’ampleur de ses possibilités à
l’occasion d’un séjour à Vienne du journaliste et de sa compagne. Il
nous raconte comment il a été tracé au cours de son escapade privée. « La
situation la plus emblématique pour moi remonte à mars 2019. Je venais
d’obtenir en France un titre de voyage français de réfugié. On a décidé
d’aller à Vienne du 1er au 5 mars avec ma compagne ». Mais le séjour a priori sans histoires va tourner au cauchemar :
Le matin du 3 mars, vers neuf heures, à la sortie de l’hôtel Wombat’s où
nous séjournions, je remarque deux types avec des lunettes de soleil, à
l’allure typique des barbouzes marocains. Dès que nous commençons à
marcher, ils nous suivent. Pour vérifier qu’il s’agit bien d’une
filature, on change d’itinéraire, on s’arrête, on s’installe dans un
café et on attend un peu. On sort et on continue notre route, on les
retrouve un peu plus loin. Mais il nous est impossible de les semer, les
deux hommes nous suivent à la trace.
Hicham et sa compagne décident alors d’éteindre leurs téléphones,
ignorant que même coupé un portable reste traçable par un logiciel comme
Pegasus :
On change d’itinéraire plusieurs fois, raconte Hicham. On finit par
s’installer dans un café car on est sûr de les avoir semés mais ils nous
retrouvent. Cela a duré toute la journée !
On a fini par aller dans le parc du château de Schönbrunn, et on les a
même photographiés au milieu de la foule dans la cour du château alors
qu’eux-mêmes nous photographiaient.
Photo prise par Hicham Mansouri à
Vienne. Le cercle rouge entoure les deux barbouzes qui se prennent en
photo du château de Schönbrunn.
Dans ce grand parc du centre de la capitale autrichienne se trouve un poste de police. « Quand
on l’a vu, on y est allés et on a raconté ce que nous subissions depuis
le matin. Les policiers nous disent ne rien pouvoir faire mais qu’on
peut les appeler si on les revoit et ils nous donnent un numéro de
téléphone ». Mais plutôt qu’une
contre-filature discrète, Hicham et sa compagne qui ont accepté de
reprendre leur promenade malgré l’angoisse voient à nouveau leurs
suiveurs sur une colline du parc. Ils appellent alors la police et sont
rejoint par une voiture de la police autrichienne dont sortent plusieurs
policiers :
Ils nous ont posé les mêmes questions que leurs collègues du poste, ils
pensaient qu’on avait peut-être affaire à des racketteurs de touristes.
J’explique ma situation, ma nationalité, mon statut de réfugié. Et là
direct, les policiers me disent qu’ils vont vérifier tout cela sur
Interpol. De victime, je deviens suspect. Ils prennent nos passeports,
et on passe quinze minutes difficiles. Ils n’ont rien trouvé,
m’expliquent que la loi autrichienne n’interdit pas les filatures, bref
qu’ils ne vont rien faire. Ils ont uniquement proposé de contrôler leur
identité mais nos suiveurs avaient alors disparu.
Hicham et sa compagne pensent alors que l’alerte est passée :
On quitte les policiers et le parc de Schönbrunn et on prend le métro,
on change plusieurs fois de ligne et on finit par sortir pour aller
boire un café et se remettre de nos émotions. Nos téléphones sont bien
sûr toujours éteints. Et là on croise à nouveau nos suiveurs au
centre-ville ! On les voit sur un
banc et ils nous font un signe d’au revoir de la main et miment l’envoi
d’un baiser à l’adresse de ma compagne.
La filature avait commencé à 9h du matin et il est alors 16h. « Cela a pourri notre voyage, même si ensuite on ne les a plus revus ».
Plusieurs journalistes en prison
Comme Hicham Mansouri, au moins 35 journalistes de 4 pays - dont la
France - ont été ciblés par le Maroc et tracés par Pegasus, selon
l’enquête de Forbidden Stories relayée par de nombreux titres de
la presse internationale. Trois d’entre eux, Omar Radi, Taoufik
Bouachrine et Soulaiman Raissouni, sont actuellement détenus au Maroc
sous des chefs d’accusation considérés par les organisations de défense
des droits humains comme fallacieux. Taoufik Bouachrine, ancien
rédacteur en chef d’Akhbar al-Youm, a été arrêté en février 2018 et accusé notamment de viols et d’agressions sexuelles. Plusieurs de ses supposées victimes l’ont pourtant innocenté au cours de son procès. L’enquête de Forbidden Stories révèle qu’au moins deux des femmes impliquées dans cette affaire ont été ciblés par Pegasus, et peut-être victimes de chantage.
Soulaiman Raissouni qui a succédé à Taoufik Bouachine à la tête d’Akhbar al-Youm
est lui aussi est arrêté pour des accusations elles aussi suspectes
d’agression sexuelle en mai 2020. En juillet 2021, alors qu’il a entamé
une longue grève de la faim qu’il poursuit depuis 103 jours, il est
condamné à cinq ans d’emprisonnement. Entretemps, leur journal étranglé a
cessé de paraître…
Les autorités marocaines ont répondu par écrit à Forbidden Stories, affirmant sans rire qu’elles « ne comprennent pas le contexte de la saisie par le Consortium International de Journalistes » et sont « dans l’attente de preuves matérielles » pour « prouver une quelconque relation entre le Maroc et la compagnie israélienne précitée », à savoir NSO.
Pourtant, des journalistes qui se sont préoccupés de près ou de loin
de la répression des journalistes marocains ont également vu leur
téléphone ciblé par Pegasus, en particulier en France celui d’Edwy
Plenel, directeur de Mediapart. En juin 2019, Edwy Plenel assiste
à une conférence à Essaouira, au Maroc et accorde plusieurs interviews
pour s’inquiéter des violations des droits humains et des journalistes
par le régime marocain. Une autre consœur de Mediapart, Lénaïg Bredoux, a également été ciblée par Pegasus, tout comme Rosa Moussaoui, journaliste à L’Humanité et Dominique Simonnot, ancienne journaliste au Canard Enchaîné et actuelle contrôleuse générale des lieux de privation de libertés.
Pegasus et ses nombreux avatars
La terrible situation des journalistes marocains emprisonnés comme
Omar Radi, Soulaiman Raissouni et Taoufik Bouachine, a directement été
provoquée par l’utilisation du logiciel Pegasus, le témoignage d’Hicham
Mansouri est sur ce point édifiant. Mais alors que le Maroc a officialisé ses relations diplomatiques avec Israël en décembre 2020, Pegasus a été utilisé bien plus tôt par le régime. Ajoutons que ce logiciel a été mis au point grâce à la surveillance électronique de masse par Israël des Palestiniens des territoires occupés. Outre NSO
- en partie contrôlé depuis 2019 par un fond britannico-luxembourgeois,
Novalpina Capital mais toujours dirigé depuis Tel Aviv -, de nombreuses
entreprises de la high tech israélienne produisent d’ailleurs des
logiciels dit offensifs du même type, dont les sociétés Quadream,
Candiru et Wintego, et contribuent ainsi à la renommée de la start-up
nation dans les milieux de défense et économiques, non sans cynisme.
On sait pour l’instant que parmi les clients de Pegasus on compte - outre le Maroc - les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Bahreïn. Mais combien d’autres pays, combien d’entreprises utilisent plus ou moins discrètement Pegasus ou ses avatars ?
L’enquête en cours de publication de Forbidden Stories, menée grâce à
la logistique informatique d’Amnesty International, en pointe depuis
quelques années sur la dénonciation de la surveillance numérique,
devrait apporter beaucoup d’informations. Plus de quatre-vingts
journalistes ont épluché depuis plusieurs mois les données de plus de
50 000 numéros de téléphone dans cinquante pays clients supposés de
Pegasus.
Le monde que prépare les concepteurs et les utilisateurs de Pegasus est à bien des égards assez « flippant ».
Mais il faut rester lucide : la surveillance électronique à outrance de
la Palestine par des logiciels offensifs n’a pas réussi à briser le mouvement de colère des Palestiniens en mai 2021.
Pas plus qu’elle ne parviendra à réduire au silence les journalistes
indépendants au Maroc et ailleurs. On peut surveiller une foultitude de
personnes, pas leur interdire de penser.
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