Retour symptomatique sur ce télescopage entre une épreuve sportive dénaturée et une montagne saccagée.
Val-Thorens est une horreur esthétique et surtout environnementale, mordant sur le parc national de la Vanoise. C’est une station typique, ex nihilo, construite au début des années 1970, au-dessus d’une autre abjection, Les Ménuires, qui avait défiguré la vallée des Belleville une dizaine d’années plus tôt.
https://www.mediapart.fr/journal/france/270719/ce-desastre-environnemental-que-cache-l...https://www.mediapart.fr/journal/france/270719/ce-desastre-environnemental-que-cache-l...
Le tout après avoir exproprié en leur offrant des clopinettes les paysans du cru, confisquant leurs alpages, détruisant leurs montagnettes et parquant dans des villages transformés en réserves ces populations soudainement captives : les plus doués sont devenus moniteurs de ski ; le tout-venant s’est contenté du « métier » de perchiste (veiller à ce que les richards venus du monde entier usent sans encombre des remontées mécaniques).
François Ponsard (1814-1867), dans sa pièce L’Honneur et l’Argent, glissait ces deux alexandrins qui semblent illustrer l’hubris de la Sevabel : « Quand la borne est franchie, il n’est plus de limite / Et la première faute aux fautes nous invite. »
Après l’assassinat (jamais élucidé) du démocrate-chrétien Joseph Fontanet, qui avait joué un rôle considérable pour lancer ces stations hideuses, l’un de ses successeurs à la mairie de Saint-Martin-de-Belleville, Georges Cumin, n’avait rien trouvé de mieux que de (laisser) nommer de son patronyme la piste reliant Val-Thorens aux Ménuires : boulevard Cumin.
Longtemps, j’ai tenté avec un feutre d’inscrire « boulevard Ceausescu » sur les panneaux indicateurs de ladite piste. Privilège de l’âge, je fus l’un des premiers clients de ces deux usines à ski : Les Ménuires (on achetait alors, vers 1965, nos tickets de remontée dans une montagnette transformée en guichet provisoire), puis Val-Thorens, que j’ai vu s’édifier, saccageant à jamais des paysages magnifiques menant aux glaciers de Chavières et de Gébroulaz, au dôme de Polset (3 497 m), à l’aiguille de Péclet (3 561 m).
Je passais mes étés et mes hivers dans un village que vont frôler les coureurs du Tour de France, Saint-Marcel. J’ai passé l’été 1972 à interroger les derniers combattants de la Grande Guerre : Maurice Clavel (il habitait un hameau nommé Le Roux) et son vieil ami de Saint-Martin-de-Belleville, surnommé « Badinguet » du fait de ses belles moustaches rappelant celles de Napoléon III. Lors de l’enterrement de Badinguet, Maurice Clavel, au cimetière, poussa un « adieu » déchirant, un adieu de survivant intégral, réchappé des tranchées puis d’une longue vie simple et tranquille, dont le monument aux morts rappelait pourtant l’atroce césure.
J’ai vu mourir en dix ans une civilisation pastorale, restée confinée si longtemps dans ses traditions. L’électricité n’était arrivée dans la vallée qu’en 1954. Le curé demeuré longtemps auprès de ses ouailles, avant que le lumineux – et fort bon skieur ! – abbé Romanet ne le remplaçât en 1964, ce curé obscurantiste, le père Leblanc, n’avait cessé d’adjurer les fidèles de vivre et dormir parmi leurs bêtes : « Jésus-Christ est bien né dans une étable. »
J’ai connu les foires aux bestiaux, le rôle central du maréchal-ferrant, la période des foins où l’on partait sur une charrette tirée par un mulet pour, à coups de râteau en bois aux formes dignes d’une œuvre de Giacometti, former des « barillons » que certains colosses portaient encore sur leur dos à plus de 80 ans, tel Crey Camille (on employait le nom avant le prénom, comme en hongrois, pour désigner quelqu’un).
J’ai connu les messes incroyables : les femmes d’un côté qui chantaient à tue-tête, les hommes de l’autre qui négociaient à voix basse des ventes de bétail ou de fromage. J’ai connu les parties de belote chez le bouif (le cordonnier) où l’on parlait patois. J’ai connu les veillées que vint tuer d’un seul coup d’un seul la télévision.
Bien sûr qu’il fallait que ce monde se réveillât, eût accès à la modernité, cessât d’être un musée des arts et traditions populaires à ciel ouvert. Mais pas à ce prix. Pas en passant de la coupe du curé passéiste sous celle de la Sevabel exploiteuse capitaliste aux manières exterminatrices.
Aujourd’hui, l’un de mes compagnons de jeu des années 1960 loue sa maison de Saint-Marcel et habite Albertville (« Il y a des médecins et de quoi scolariser les enfants »), se déplaçant chaque jour en hiver pour rejoindre en train puis en car Les Ménuires, où il regarde les autres skier en attendant sa retraite de perchiste spolié puis déraciné.
À Courchevel, l’ancien skieur de l’équipe de France du temps de Killy et Périllat, Gaston Perrot (il a aujourd’hui 81 ans), ne s’est pas laissé faire. Il a intenté un procès pour avoir été exproprié de ses terres, où trône aujourd’hui le chalet des Pierres, restaurant de luxe où les nouveaux riches russes viennent blanchir leur argent. Gaston Perrot a fini par gagner, en dépit des méandres et des lenteurs de la justice. Il est l’un des seuls.
Dans la vallée voisine des Belleville, aucun pot de terre ne s’est mesuré à ces pots de fer que va glorifier la propagande capitaliste accompagnant le Tour de France : Les Ménuires et Val-Thorens. Ces stations où l’on compte par « lits » et « nuitées » relèvent d’une forme de pillage et de dévastation. Pourtant, rien n’était inexorable, si l’on compare avec ce qu’a réussi Philippe Lamour (1903-1992) dans le Queyras : développer le ski autour de Saint-Véran (2 042 m, l’une des « plus hautes communes d’Europe »), tout en maintenant l’architecture et l’activité pastorale dans des villages préservés, tel Pierre-Grosse.





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