L’opération amphibie avec l’appui de la France fit basculer la guerre du Rif et détermina la carte actuelle du Maroc
Joaquín Luna, La Vanguardia, 8/9/2025
Traduit par Tafsut Aït Baâmrane
Joaquín Luna (Barcelone, 1958) est un journaliste travaillant au quotidien espagnol La Vanguardia depuis 1982
Dix mille hommes ont débarqué à Al Hoceima entre le 8 et le 9 septembre 1925
« Les troupes espagnoles ont foulé la terre maudite d’Al
Hoceima » , écrivit en une le journal espagnol de Melilla El Telegrama del
Rif pour rendre compte du débarquement réussi, avec le soutien de la
France, sur la côte de cette région africaine, ce qui ressemblait à un
cauchemar pour l’Espagne du début du XXᵉ
siècle.
Quelques heures
plus tôt, le 8 septembre 1925, un déploiement amphibie sans précédent dans
l’histoire des débarquements – par le transport de chars et l’incorporation de
l’aviation – réussit à conquérir la plage d’Ixdain et à mettre à terre 10 000
hommes et 2 000 tonnes de matériel en seulement 48 heures.
Le succès de
l’opération fut déterminant pour mettre fin à la guerre du Rif – qui se conclut
en 1927 – et pour vaincre la figure gigantesque de son leader, Abdelkrim, qui
avait tenu en échec l’armée espagnole occupant le nord du Maroc. Le désastre
d’Anoual– entre Melilla et Al Hoceima – en 1921 fut la plus grande humiliation
de l’histoire militaire espagnole (plus de 10 000 morts), un coup à retardement
pour la monarchie d’Alphonse XIII et une fracture entre la population et
l’armée, sans laquelle on ne pourrait expliquer la guerre civile.
Malgré le
succès du débarquement d’Al Hoceima et son influence décisive dans la
configuration actuelle du Maghreb, le ministère espagnol de la Défense n’a pas
prévu de commémorer ce que de nombreux historiens considèrent comme le « plus
grand succès militaire » espagnol du XXᵉ siècle. Éviter des froissements
diplomatiques avec Rabat ? Échapper au passé militariste ?
Le ministère de la Défense n’a prévu aucune commémoration d’un épisode gênant pour la dynastie alaouite.
« Il n’y avait
pas de références de débarquements réussis en Europe, car on ne connaissait pas
l’opération Albion (réalisée par la marine allemande en Estonie en 1917) et
celle des Dardanelles en Turquie (1915) fut un échec. À mon avis, si l’on ne
commémore pas, comme on le ferait dans la plupart des pays, c’est pour ne pas
mettre en évidence que le sultan du Maroc, Moulay Youssef (arrière-grand-père
de Mohammed VI), avait conclu un pacte avec les deux puissances coloniales (la
France et l’Espagne) et soutenu le débarquement d’Al Hoceima », explique
l’historien Roberto Muñoz Bolaños, qui vient de publier le livre Al Hoceima.
El desembarco que decidió la
guerra de Marruecos [Al Hoceima. Le
débarquement qui décida la guerre du Maroc] (Desperta Ferro Ediciones).
En quoi le
débarquement d’Al Hoceima contribua-t-il à la configuration territoriale du
Royaume du Maroc ? Abdelkrim incarnait un nationalisme laïque, « républicain »
et germanophile – il bénéficiait aussi de la sympathie des USA – qui
s’inspirait de la figure de Mustafa Kemal Atatürk, père de la Turquie moderne.
Audacieux, bon stratège dans la guerre de guérilla et chef de tribus
montagnardes. Abdelkrim profita du désastre d’Anoual pour s’autoproclamer
président de la République du Rif, sur le territoire du protectorat espagnol.
La France refusa de collaborer avec l’Espagne tant que son propre protectorat
n’était pas attaqué par les Rifains.
L’ambition
finit par perdre Abdelkrim, qui rejeta l’offre d’accorder au Rif une autonomie
symbolique. Il voulait un véritable État. Les guérilleros rifains menacèrent
même Taza – point vital sur la route vers l’Algérie – et à Fès, ils se
gagnèrent un nouvel ennemi puissant : la France. Le maréchal Pétain, héros de
la Première Guerre mondiale, remplaça Lyautey et opéra rapidement un tournant
décisif : coopérer avec l’Espagne, alors gouvernée en 1925 par le dictateur et
général Primo de Rivera. D’où la coopération à Al Hoceima, avec un rôle
secondaire mais important, notamment dans l’aviation. Des armes chimiques
furent utilisées sans ménagement contre les Rifains, peuple indomptable.
La France et
l’Espagne firent le sale boulot de liquider la révolte rifaine et de livrer à
Mohammed V un territoire doté d’une ouverture sur la Méditerranée grâce à l’«
amicale » indépendance du Maroc en 1956 (détail révélateur : le roi Hassan II
ne visita jamais la région rifaine…).
L’opération
amphibie fut un succès après le fiasco des Dardanelles et le début de la fin de
la République du Rif.
Le succès d’Al
Hoceima propulsa la carrière de deux militaires, Franco et Manuel Goded, les premiers
à fouler son sol, et en même temps le germe d’une grande inimitié entre eux. L’Espagne
subit peu de pertes lors de l’opération (sept officiers et 114 soldats), grâce
en partie au hasard qui fit dévier le débarquement, à cause du mauvais temps,
vers une plage sans défenses rifaines. « Al Hoceima a changé l’initiative
stratégique », souligne l’historien Muñoz Bolaños.
Adieu aux
cauchemars et aux traumatismes de la guerre du Rif.
Le colonel Franco avec les généraux Miguel Primo de Rivera et José Sanjurjo aux alentours d'Al Hoceïma après le débarquement, 1925








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