vendredi 17 octobre 2025

La fuite de données qui secoue le Maroc : la facture astronomique de la cour de Mohammed VI

Francisco Carrión, El Independiente, 15/10/2025
Original español
Traduit par Tafsut Aït Baâmrane

 

Il avait disparu pendant plusieurs semaines, bien qu’il eût menacé de continuer à révéler les secrets les mieux gardés du régime alaouite. Et maintenant, à la veille d’une nouvelle vague de protestations convoquée pour ce samedi par la Génération Z marocaine, le hacker Jabaroot, qui depuis des mois met à nu le pouvoir, refait surface : sa dernière révélation frappe en plein cœur le Palais royal et la facture astronomique des employés de la cour de Mohammed VI.

Les fichiers diffusés par le hacker, quelques jours après que Mohammed VI a prononcé un discours vantant la « justice sociale » et défendant les investissements de plusieurs millions dans les stades, dévoilent les salaires des 3 400 employés de la Maison royale marocaine, répartis entre des dizaines de palais, résidences et propriétés de la famille régnante à travers le pays.
Selon les tableaux divulgués – qui incluent le nom, la date d’embauche, la nationalité et même les adresses personnelles – les dépenses de personnel dépassent les 50 millions d’euros.
Le salaire moyen au sein de la cour de Mohammed VI est supérieur à 15 000 euros par an, soit trois fois la moyenne nationale (environ 4 500 euros).



Aucune comparaison possible avec les monarchies européennes

Une dépense sans commune mesure avec la Maison royale espagnole, dont le budget salarial avoisine les 4 millions d’euros.
Le budget global de la monarchie alaouite dépasse les 200 millions d’euros, bien au-delà des 8 millions attribués au palais de la Zarzuela.

En Espagne, seules les dépenses gérées directement par la Maison royale sont incluses, sans compter les coûts pris en charge par d’autres ministères : la sécurité (Ministère de l’Intérieur), la Garde royale et d’autres services militaires (Ministère de la Défense), les véhicules et chauffeurs (Ministère des Finances), les voyages officiels (Affaires étrangères) ainsi que l’entretien des palais (Patrimoine national).

 

En comparaison, aucune monarchie européenne n’atteint le niveau de dépenses de la Maison royale marocaine.

 

En tête figure le Royaume-Uni, dont la Maison royale a reçu en 2024 une allocation de 86,3 millions de livres sterling, soit environ 100 à 110 millions d’euros. Le coût réel est encore plus élevé, car il n’inclut pas les dépenses couvertes par d’autres ministères : sécurité, transport ou entretien des résidences royales.

 

Vient ensuite Monaco (environ 48 millions d’euros par an), suivi de près par la Norvège et les Pays-Bas, avec des budgets avoisinant 43 à 44 millions d’euros.

 

Dans le cas norvégien, cette somme couvre à la fois les dépenses personnelles du roi, celles du personnel et l’entretien des résidences officielles.

 

Ces chiffres risquent d’alimenter la contestation dans les rues du Maroc, où depuis trois semaines des collectifs de jeunes, mobilisés via Internet, réclament de meilleurs services publics en matière d’éducation et de santé, des mesures contre le chômage des jeunes et une réduction des inégalités sociales, pendant que l’establishment marocain investit des millions dans les stades en vue du Mondial 2030, organisé conjointement avec l’Espagne et le Portugal.

 

« Tout votre système est sous notre contrôle »

Le retour de Jabaroot sur la scène publique s’accompagne de nouvelles menaces adressées au pouvoir alaouite, dans la lignée de ses messages habituels aux ministres et chefs des services de sécurité et de renseignement.

« Tous vos systèmes sont sous notre contrôle »,
écrit-il dans la publication qui met à nu les dépenses du palais, un défi direct à Mohammed VI, jusqu’ici resté à l’écart des manifestations, bien que les jeunes réclament la chute du gouvernement et des mesures contre la corruption des élites politiques et économiques.

« Cette publication est une réponse au mépris du roi envers les demandes de la jeunesse marocaine de dissolution du gouvernement », explique Jabaroot en approfondissant la crise que traverse le pays. « C’est aussi un avertissement pour ceux qui pensaient être à l’abri du danger », ajoute-t-il.

 

Le mystérieux hacker qui défie le régime

Jabaroot est le nom d’un mystérieux hacker qui a ébranlé les fondations du pouvoir au Maroc. Des sources proches des cercles du pouvoir, consultées par El Independiente, l’identifient comme un ancien membre des services de renseignement, décidé à se venger de ceux qui, selon lui, manipulent en toute impunité les secrets de l’État. Son activité, décrite comme une forme de pression psychologique sans précédent contre la Direction générale de la sécurité du territoire (DGST), a mis en lumière le point névralgique du régime : son propre système d’espionnage.

 

Depuis son canal Telegram, Jabaroot diffuse accusations et documents visant des personnages clés de l’État marocain. Dans sa narration, il dénonce la corruption, l’abus de pouvoir et l’usage politique de la surveillance. Ses fuites, de plus en plus précises et explosives, ont fait de lui une figure dérangeante, souvent comparée à Julian Assange pour son audace et sa capacité à défier les structures les plus opaques du pays.


 

Parmi ses révélations les plus retentissantes figure le cas d’Abderrahim Hamidine, chef du renseignement à Casablanca, accusé d’avoir acquis une villa luxueuse avec piscine malgré son salaire de fonctionnaire. Il a aussi visé Mohamed Raji, surnommé « Monsieur Écoute », qu’il présente comme le cerveau de l’espionnage électronique et le responsable de l’usage du programme Pegasus à l’intérieur du pays.


 

Une autre fuite a concerné le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi. Jabaroot a publié des documents qui, selon lui, prouvent que le ministre a acheté une maison à Rabat avec un prêt d’un million d’euros, remboursé dans un délai anormalement court, avant d’en faire don à son épouse à une valeur inférieure à la réelle. L’accusation, accompagnée de copies de contrats et d’actes notariés, a provoqué un véritable scandale politique à Rabat.

 

Mais les fuites de Jabaroot ne se limitent pas à des cas individuels : il a publié des listes de hauts responsables de la DGST, révélant des mouvements d’argent et des liens troubles entre les services de renseignement et le monde des affaires.
Son objectif déclaré : montrer que le pouvoir au Maroc repose sur un système de contrôle et de surveillance qui, selon ses mots, « espionne tout le monde pour protéger quelques-uns ».

 

Un État fragilisé par sa propre ombre

L’impact de ses actions a déclenché un débat interne sur la sécurité de l’État et révélé des tensions au sein de l’appareil de renseignement. Certains analystes estiment que Jabaroot pourrait être le visage d’une guerre interne entre factions du pouvoir, voire une opération secrète visant à discréditer Abdellatif Hammouchi, le tout-puissant directeur de la sécurité. Quoi qu’il en soit, le hacker a réussi une chose inédite : faire circuler au grand jour les secrets du régime marocain, dans un pays habitué au silence et à l’opacité.

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