dimanche 25 janvier 2026

Sirat : quand le cinéma blanchit l’occupation marocaine du Sahara Occidental

Le film perpétue le récit officiel du régime marocain, en ignorant le conflit armé, le mur de séparation marocain et l’exil de milliers de Sahraouis dans des camps de réfugiés.

Ana Redondo, Nueva Revolución, 24/01/2026

Traduit par SOLIDMAR

Le film Sirat, réalisé par le cinéaste franco-espagnol Óliver Laxe, a généré un émoi notable dans le panorama cinématographique international depuis sa sortie au Festival de Cannes en mai 2025, où il a obtenu le Prix du Jury. Cette coproduction hispano-française, avec Sergi López et le jeune Bruno Núñez, raconte la quête désespérée d’un père et de son jeune fils à la recherche d’une fille disparue dans l’environnement des fêtes rave parties du désert. L’intrigue se déroule dans un paysage aride et hostile, où les personnages font face non seulement à la perte personnelle, mais aussi aux dangers de l’environnement, incluant des mines antipersonnel et un voyage exténuant vers la Mauritanie.


Cependant, au-delà de son impact visuel et émotionnel,
Sirat a fait l’objet de vives critiques pour son traitement du cadre géographique. Le film situe l’action dans le « sud du Maroc, près de la Mauritanie », une description qui, de facto, assume le cadre territorial imposé par l’occupant marocain et efface l’existence du Sahara Occidental et du peuple sahraoui. Le Maroc ne partage pas de frontière directe avec la Mauritanie sans passer par le Sahara Occidental, un territoire illégalement occupé par le Maroc depuis 1975 après le retrait espagnol, et qui reste la dernière enclave africaine en attente de décolonisation. En présentant cette zone comme partie intégrante du « sud du Maroc », le film perpétue le récit officiel du régime marocain, ignorant le conflit armé, le mur de séparation marocain – connu comme le plus grand champ de mines du monde – et l’exil de milliers de Sahraouis dans des camps de réfugiés.

Le réalisateur Óliver Laxe, qui a déjà tourné au Maroc et affirme pour sa défense que le film s’inspire de « la douleur du monde » et de problématiques globales comme la migration, a reconnu dans des interviews interview que l’histoire se déroule à la frontière entre le Maroc et la Mauritanie, dans le contexte du conflit pour l’indépendance du Sahara Occidental. Néanmoins, certains critiques ont qualifié cette approche de « mensonge très commode », arguant que des éléments spécifiques du film, comme le train du fer reliant Zouerat à Nouadhibou en Mauritanie, ne sont accessibles qu’en traversant les Territoires Libérés du Sahara Occidental. L’omission du nom « Sahara » et l’absence de toute référence au peuple sahraoui transforment le film en un exercice de blanchiment de l’occupation, privilégiant le spectacle visuel sur la réalité politique.

Ce choix narratif peut être interprété comme un effacement délibéré, où le show cinématographique se superpose au conflit réel, contribuant à l’invisibilisation de la lutte sahraouie pour l’autodétermination. En revanche, les promotions officielles dans les médias marocains célèbrent le tournage dans le « désert du Maroc », renforçant la perception que le Sahara Occidental est une extension naturelle du territoire marocain. Cette divergence souligne comment Sirat, malgré son ambition universelle, s’empêtre dans les complexités géopolitiques locales, adoptant une position qui, pour beaucoup, équivaut à une complicité silencieuse avec le statu quo de l’occupation.

Malgré la polémique, l’Académie du Cinéma espagnole a sélectionné Sirat comme représentant national pour les Oscars 2026 dans la catégorie Meilleur Film International, ce qui a intensifié le débat sur le rôle du cinéma dans la représentation de conflits oubliés. Le film invite non seulement à réfléchir sur des thèmes comme la famille, la perte et la spiritualité dans des environnements extrêmes, mais oblige aussi à s’interroger sur la manière dont les récits artistiques peuvent, intentionnellement ou non, perpétuer des injustices historiques. Dans un monde où le Sahara Occidental attend toujours son référendum d’autodétermination promis par l’ONU, des œuvres comme celle-ci rappellent l’importance de ne pas effacer des frontières ni des peuples entiers au nom de l’art.

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