Le 6 décembre 2018, Bziz est convoqué au siège de la police judiciaire de Casablanca. Il est interrogé pendant des heures sur un texte publié sur sa page Facebook il y a près d’un an et demi (juillet 2017), dans lequel il dénonce la violence et les arrestations « arbitraires » des militants du Rif, notamment des artistes, pendant le Hirak de 2016-2017. Et, cerise sur le gâteau, la plainte est déposée par le ministre de l’intérieur lui-même, Abdelouafi Laftit. Une coalition de plus de vingt ONG marocaines, dont la célèbre Association marocaine des droits humains (AMDH) a aussitôt dénoncé « des pressions inadmissibles contre l’artiste-humoriste », dans un communiqué du 27 décembre 2018.
Hassan II entre dans une colère noire
« Lorsqu’on m’a annoncé la raison pour laquelle ils m’ont convoqué, et comme je suis humoriste, j’ai tout de suite pensé à une blague… J’ai dit au policier qui m’interrogeait : ‟je crois que le ministre de l’intérieur s’est trompé de personne, il devrait porter plainte contre Zuckerberg, le fondateur de Facebook qui nous a offert cette tribune. Ce n’est pas moi que vous devez interroger, c’est lui” », lance Snoussi en fouinant dans une pile de journaux internationaux, du New-York Times au Monde en passant par Libération, où figurent les interviews et les articles qui lui ont été consacrés depuis la décision du Palais de l’interdire en 1994. Dans son vieil appartement du quartier Gautier à Casablanca qu’il loue depuis trois décennies, Snoussi passe son temps entre ses textes, qu’il ne cesse de confectionner, et la petite terrasse transformée en atelier où il exerce son autre « métier » : la peinture. Face à quelques tableaux adossés au mur, il indique l’un d’eux : « C’est une commande. J’étais en train de la terminer quand une dizaine de policiers en civil ont pris d’assaut l’immeuble pour me remettre la convocation. Comme si l’interdiction que je subis depuis 25 ans ne leur suffisait pas ».
C’est son sketch sur le golf, sport favori du roi Hassan II (1961-1999), qui a tout déclenché, raconte un ancien ministre. « Hassan II l’a écouté et il est aussitôt entré dans une colère noire ». Bziz s’y moque de ce sport et surtout des terrains de golf qui ont foisonné à l’époque dans plusieurs villes du royaume. Extrait :
Ils construisent des terrains de golf alors que la sécheresse frappe de plein fouet le pays. Nos pauvres vaches squelettiques les contemplent de loin, derrière les barbelés, en bavant. Il paraît que ces terrains sont irrigués avec de l’eau minérale et que si on passe très près, on peut les entendre éructer, tellement ils sont rassasiés…
Aucune transition, des transactions
Douze ans après, ironie du sort : le Printemps arabe, incarné au Maroc par le Mouvement du 20 février s’est traduit, de nouveau, par l’arrivée au gouvernement en 2012 de nouveaux visages de l’opposition, les islamistes dits modérés du Parti justice et développement (PJD). « Là aussi, se souvient Bziz, quelques mois après la nomination de l’islamiste Abdelilah Benkirane à la tête du gouvernement, en mars 2012 je crois, je lui ai demandé si mon interdiction allait être enfin levée. Il me répond : ‟Mais moi aussi je suis interdit, qu’est-ce que tu crois ?’’ »La tête des dirigeants sur les billets de banque
Ne pouvant plus travailler dans son pays, il gagne sa vie en vendant ses tableaux et en se produisant de temps en temps en France, en Belgique et aux Pays-Bas, où vit une importante diaspora marocaine. L’un de ses derniers sketchs, « Abou Nahab » (qui signifie le pilleur), produit en 2013, est entièrement consacré au Printemps arabe, auquel Bziz a adhéré dès le début en participant aux premières manifestations du 20 février 2011. Dans ce spectacle joué à Toulouse en 2014, Bziz parodie un dictateur arabe, vautré sur un fauteuil tacheté de sang, s’adressant à ses « sujets » qui revendiquent plus de liberté. « Pourquoi demander maintenant la liberté et la dignité ? Prenez plutôt soin de la pauvreté. N’abandonnez pas la pauvreté. L’argent est la saleté de la vie, la saleté d’ici-bas. » Il ajoute plus loin dans le même sketch :Pourquoi nos pays sont dans la seule région au monde où l’on voit dans les billets de banque les têtes de ceux qui nous gouvernent ? Pourquoi en Europe, au lieu de mettre les têtes de leurs dirigeants dans les billets de banque, ils mettent l’image d’une fleur, ou d’un animal ? Un jour un Marocain a trouvé 200 dirhams et comme il n’a jamais vu auparavant un tel billet, il a cru qu’il venait de tomber sur la pièce d’identité du roi. D’ailleurs on le voit partout, à l’aéroport, dans les billets de banque, dans les timbres, partout. C’est Big Brother.Dans le même sketch, il enchaîne sur la fin de Kadhafi en moquant ses gestes (installé sur le fauteuil, le poing levé) : « On pensait que ces dictateurs étaient intelligents. Kadhafi n’a même pas su prendre la fuite. »
Depuis ce sketch, la pression sur Bziz ne cesse de s’accentuer dans un pays où les interdictions et les atteintes à la liberté d’expression sont devenues quasi quotidiennes. Ainsi, le 28 décembre 2018, l’association culturelle Racines, l’une des plus importantes au Maroc, a été dissoute par décision judiciaire, à la demande du ministère de l’intérieur.





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