Le 11 juin 2025, un accord entre l’Union européenne (UE), l’Espagne et le Royaume-Uni ouvre à Gibraltar les portes de l’espace Schengen. C’est un tournant majeur et la perspective d’un post-« Brexit » apaisé pour cette exclave tiraillée entre sa souveraineté britannique et sa dépendance économique vis-à-vis des Vingt-Sept. Madrid, qui revendique « The Rock » (« le Rocher ») depuis le XVIIIe siècle après l’avoir cédé, se réjouit de voir disparaître cette frontière.
Le référendum du 23 juin 2016 au Royaume-Uni, remporté par le camp du « leave » (quitter l’UE) avec 51,9 %, a placé Gibraltar dans une situation paradoxale. Bien que 96 % de ses résidents (39 330 en 2024) aient voté pour rester dans l’Union, ce territoire britannique d’outre-mer a dû se conformer au « Brexit ». Le 31 janvier 2020, Gibraltar sortait donc de l’UE sans statut spécifique et se retrouvait exposé à une reconfiguration brutale de ses liens politiques et commerciaux avec l’Europe, en particulier l’Espagne. En décembre de la même année, un accord-cadre garantissait la libre circulation, mais la situation demeurait floue.
Une géographie imposante
Occupant 6,8 kilomètres carrés à l’extrême sud de la péninsule Ibérique, à environ 30 kilomètres des côtes marocaines et du port de Tanger-Med, le plus important d’Afrique, Gibraltar surplombe le détroit éponyme, l’un des passages maritimes les plus stratégiques du monde. En raison de cette situation géographique particulière, les Britanniques y installent dès le XVIIIe siècle une base militaire qui permet de surveiller les flux croissants entre la mer Méditerranée et l’océan Atlantique. La Royal Navy y maintient une présence permanente réduite avec 28 soldats en 2023.
Mais ce relief escarpé et cet enclavement au sein de la province espagnole d’Andalousie imposent aussi une forte dépendance économique et commerciale. Chaque jour, environ 15 000 étrangers, majoritairement espagnols (70 %), traversent la frontière pour travailler à Gibraltar, notamment dans les services financiers, les assurances, le commerce, le tourisme ou la santé. Cette main-d’œuvre est cruciale : 55 % des emplois locaux sont occupés par des non-résidents. La plupart vivent dans la ville voisine de La Línea de la Concepción. Marquée par un taux de chômage élevé (29,7 % en juin 2025) et un PIB par habitant annuel de 17 000 euros (inférieur de 30 % à la moyenne nationale), celle-ci tire de sa proximité avec Gibraltar sa principale ressource économique. Le salaire moyen, de 2 500 euros nets mensuels, y apparaît comme une aubaine.
Une histoire tumultueuse
La sortie de l’UE a ravivé un contentieux ancien pour Gibraltar, dont la souveraineté demeure contestée. Cédé au Royaume-Uni par l’Espagne dans le cadre du traité d’Utrecht de 1713, le « Rocher » fait depuis l’objet d’une revendication persistante de Madrid. L’ONU le classe encore parmi les « territoires non autonomes » à décoloniser, au même titre que le Sahara occidental ou la Nouvelle-Calédonie. En 2002, un projet de souveraineté partagée entre Londres et Madrid a été rejeté par référendum (98,9 % contre) par les Gibraltariens, attachés à leur statut britannique, mais également désireux de conserver des liens étroits avec l’UE.
L’accord signé le 11 juin 2025, après cinq années de négociations, vise à apaiser les craintes de voir les enjeux économiques mis à mal, tout en proposant un compromis pragmatique en matière de souveraineté. Sous réserve de ratification par les Parlements espagnol et gibraltarien, il prévoit l’intégration de Gibraltar dans l’espace Schengen, une première pour un territoire britannique. La frontière terrestre, longue de seulement 1,2 kilomètre, constituait une source majeure de tensions : en l’absence d’accord post-« Brexit » précis, Gibraltar risquait de devenir une limite extérieure de l’UE, menaçant la fluidité des flux pendulaires et l’économie locale en raison de contrôles stricts. Avec ce texte, ces contrôles seront supprimés et toute barrière physique sera levée pour les biens et les personnes. En contrepartie, l’agence Frontex assurera les vérifications d’entrée à Gibraltar depuis les pays non-membres de l’UE. Cette solution écarte la présence policière espagnole sur le « Rocher », que Londres refusait catégoriquement, tout en répondant aux exigences de sécurité de l’UE.
Le point le plus sensible de l’accord concerne l’aéroport de Gibraltar, dont la piste longe la frontière terrestre. L’Espagne conteste son usage exclusif par le Royaume-Uni, affirmant que l’infrastructure empiète sur son territoire. Le texte prévoit une gestion conjointe des installations par les autorités espagnoles, gibraltariennes et britanniques, sous supervision européenne. L’objectif est de transformer l’aéroport en point d’entrée des flux touristiques, dont l’Espagne pourra également bénéficier, sans remettre en cause les revendications de souveraineté.
Ce compromis diplomatique inédit veille à préserver l’autonomie de Gibraltar tout en l’ancrant dans l’espace européen de libre circulation des biens et des personnes. S’il ne met pas fin aux tensions politiques, il offre néanmoins un juste milieu acceptable pour les forces en présence. Les Gibraltariens, de leur côté, maintiennent une position claire : rester Britanniques, mais avec un accès garanti à l’UE. L’intégration dans Schengen semble répondre à cette double exigence, sans trancher le litige historique.










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