vendredi 9 janvier 2026

« Project Legacy Morocco » : soft power et Makhzen

Ci-dessous une dépêche de l’agence MAP (Makhzen Arab Press), reprise - avec quelques modifications de nature à justifier des salaires - par l’ensemble des médias alignés marocains, suivie de notre commentaire

Le Maroc, allié historique et partenaire stratégique fiable des États-Unis (Congressmen américains)

MAP, 7 janvier 2026

Washington – Plusieurs congressmen et sénateurs américains ont salué l’amitié historique et le partenariat stratégique liant le Maroc et les États-Unis, qui font du Royaume un allié fiable et incontournable de l’Amérique depuis 250 ans.

A l’occasion d’une soirée de Gala organisée mardi soir au Congrès US, dans le cadre de l’initiative “Project Legacy Morocco”, ces élus américains, démocrates et républicains, ont ainsi tenu à rendre hommage aux relations séculaires entre les États-Unis et le Maroc, qui trouvent leur origine dans la décision historique du Royaume de devenir, en 1777, la première nation à reconnaître l’indépendance de la jeune République américaine.

Un acte politique très fort qui trouve aujourd’hui toute sa signification historique et sa portée diplomatique alors que les États-Unis s’apprêtent à célébrer cette année le 250e anniversaire de leur indépendance.

“Seulement 18 mois après la Déclaration d’indépendance, le Maroc a été le premier pays à reconnaître la République américaine nouvellement indépendante, ouvrant la voie à la signature du Traité de paix et d’amitié de 1786, toujours en vigueur aujourd’hui et qui est le plus ancien traité ininterrompu de l’histoire des États-Unis”, s’est félicité la congresswoman républicaine, Mariannette Miller-Meeks.

“Tanger abrite toujours la première propriété diplomatique américaine à l’étranger, symbole durable de ce lien indéfectible”, a souligné la représentante de l’État de l’Iowa au Congrès, notant que le Maroc reste aujourd’hui le seul pays africain à être lié par un accord de libre-échange avec les États-Unis et à être désigné allié majeur hors-OTAN.

De son côté, le congressman démocrate Samford Bishop s’est réjoui du fait que les relations entre les États-Unis et le Maroc sont “presque aussi vieilles que la nation américaine elle-même”, soulignant que l’amitié séculaire entre les deux pays a évolué et s’est renforcée au fil des siècles.

Le Royaume du Maroc constitue aujourd’hui un partenaire fiable et essentiel pour l’Amérique à plusieurs égards, a affirmé le représentant de l’État de la Géorgie, émettant le souhait de voir le partenariat stratégique entre Rabat et Washington continuer de se raffermir dans l’intérêt mutuel des deux nations.

Même son de cloche chez le congressman Jonathan Jackson, pour qui, l’amitié maroco-américaine a su résister à l’épreuve du temps et des aléas géopolitiques et idéologiques qu’a connu le monde au cours des deux derniers siècles et demi, en ce sens que cette relation séculaire ne cesse de s’ancrer au fil du temps.

“Aujourd’hui, au moment où nous sommes confrontés à plusieurs défis mondiaux, nous ne le faisons pas en tant qu’étrangers, mais en tant que partenaires de longue date. Notre tâche consiste désormais non seulement à célébrer l’histoire, mais aussi à la prolonger, afin de garantir que les 250 prochaines années soient marquées par la paix, le respect mutuel et un engagement commun en faveur de l’épanouissement humain”, a souligné le représentant démocrate de l’Illinois.

Pour sa part, le sénateur républicain Tim Sheehy a rappelé qu’à une époque où “la nation américaine cherchait à s’imposer sur la scène internationale, le Maroc a été l’un des rares pays à lui apporter son soutien et à reconnaître sa légitimité”.

“Aujourd’hui, et en ces temps d’incertitude, qu’il s’agisse de la guerre contre le terrorisme ou des nouvelles menaces, il est plus important que jamais d’investir dans nos alliances et de rester fermes dans ces relations”, a plaidé le jeune sénateur du Montana.

Le sénateur démocrate Tim Kaine a insisté, quant à lui, sur l’importance stratégique de l’axe Rabat-Washington, relevant l’intérêt pour les États-Unis, qui commémorent cette année le 250e anniversaire de leur indépendance, de célébrer également cette relation spéciale avec “notre plus ancien partenaire diplomatique”, le Royaume du Maroc.

M. Kaine, également ancien gouverneur de la Virginie, a affirmé que la relation avec le Maroc reste “très importante pour les États-Unis et elle ne fera que gagner en importance”.

De son côté, le congressman démocrate Jimmy Panetta a relevé qu’après près de 250 ans, le Maroc reste aujourd’hui l’un des plus anciens alliés de l’Amérique “avec lequel nous entretenons des relations de grande qualité tant aux niveaux diplomatique, militaire qu’économique”.

Un récit diplomatique célébratif qui occulte les rapports de force contemporains

SOLIDMAR, 9/1/2026

L’information ci-dessus s’inscrit clairement dans une logique de communication politique et diplomatique, davantage que dans une analyse substantielle de la relation maroco-usaméricaine. Le ton unanimiste, la sélection des intervenants et l’insistance sur la « profondeur historique » du partenariat visent avant tout à consolider un récit stratégique favorable au Makhzen, dans un contexte régional et international marqué par des tensions croissantes.

La référence récurrente à l’année 1777 et au traité d’amitié de 1786, si elle est historiquement fondée, fonctionne ici comme un argument d’autorité symbolique, destiné à légitimer des choix politiques actuels. Or, l’invocation d’un héritage vieux de 250 ans tend à naturaliser une alliance qui est en réalité le produit d’intérêts géopolitiques mouvants, largement redéfinis depuis la fin de la guerre froide et, plus récemment, depuis les recompositions stratégiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Une amitié présentée comme intemporelle, mais asymétrique

Le discours des parlementaires usaméricains met en avant la fiabilité du Maroc comme « allié stratégique indispensable ». Cette qualification mérite pourtant d’être interrogée. Elle révèle avant tout la position subalterne mais utile qu’occupe le Maroc dans l’architecture sécuritaire US : coopération militaire, lutte antiterroriste, contrôle migratoire, stabilité régionale et, depuis 2020, alignement sur certaines priorités diplomatiques usaméricaines, notamment en matière de normalisation avec Israël.

L’article ne mentionne à aucun moment les contreparties politiques de cette alliance, ni les zones de friction potentielles. Les questions des droits humains, de la liberté de la presse, de la répression des mouvements sociaux ou encore du conflit du Sahara occidental sont totalement absentes du propos, comme si l’« amitié historique » dispensait toute évaluation critique des pratiques actuelles de l’État marocain.

Un contexte politique soigneusement évacué

La mise en scène bipartisane – démocrates et républicains parlant d’une seule voix – donne l’illusion d’un consensus moral et historique. En réalité, elle reflète surtout la continuité pragmatique de la politique étrangère usaméricaine, où les considérations de stabilité et d’intérêts stratégiques priment sur les principes proclamés.

Le « Projet Héritage Maroc », tel que présenté, apparaît moins comme un exercice de mémoire partagée que comme un outil de soft power, cherchant à ancrer durablement la relation maroco-usaméricaine dans une narration positive, au moment même où Washington reconfigure ses alliances face à la montée des rivalités globales (Chine, Russie) et aux incertitudes régionales.

Une célébration sans débat

Enfin, l’absence totale de voix dissonantes, d’analystes indépendants ou de rappels critiques transforme la dépêche en texte de promotion diplomatique, plus proche d’un communiqué officiel que d’un travail journalistique. La célébration du passé sert ici à désamorcer toute interrogation sur le présent, et à projeter l’alliance dans l’avenir sans en discuter les coûts politiques, sociaux ou éthiques.

En somme, si la relation entre le Maroc et les USA est indéniablement ancienne et structurante, la manière dont elle est présentée dans cette information relève d’une lecture idéalisée et instrumentalisée de l’histoire, qui masque les rapports de force, les intérêts divergents et les enjeux non résolus qui caractérisent toute alliance stratégique contemporaine.

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