2-M | 5º aniversario de la movilización en Madrid por los presos políticos saharauis: cinco años sin respuestas

El próximo lunes 2 de marzo se cumplen cinco años de concentraciones semanales ante el Ministerio de Asuntos Exteriores, en la Plaza de la Provincia (Madrid), para denunciar la situación de los presos políticos saharauis encarcelados en Marruecos y exigir al Gobierno español que asuma su responsabilidad política y jurídica ante esta vulneración continuada de derechos fundamentales.

https://noteolvidesdelsaharaoccidental.org/2-m-5o-aniversario-de-la-movilizacion-en-madrid-por-los-presos-politicos-saharauis-cinco-anos-sin-respuestas/ 

vendredi 8 août 2025

Le cyprès de l’Atlas, unique au Maroc, en danger critique d’extinction

 , The Conversation, 22/7/2025

Professeur émérite, Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), Aix-Marseille Université (AMU)     

Majestueux mais en danger, le cyprès de l’Atlas marocain subit à la fois le réchauffement climatique et la pression locale des activités humaines. Thierry Gauquelin/Aix Marseille Université, Fourni par l'auteur

Alors qu’on ne le trouve que dans une unique vallée au Maroc, le cyprès de l’Atlas est aujourd’hui menacé par l’exploitation humaine et a été durement touché par le séisme qui a frappé le Maroc en septembre 2023. Pourtant, cette espèce, protégée et plantée dans d’autres régions, résiste particulièrement bien au réchauffement climatique.

Le bassin méditerranéen est l’un des 36 points chauds de biodiversité d’importance mondiale en raison de sa grande biodiversité, souvent propre à la région. Il est en effet riche de plus de 300 espèces d’arbres et d’arbustes contre seulement 135 pour l’Europe non méditerranéenne. Parmi ces espèces, un certain nombre sont endémiques, comme le genévrier thurifère, le chêne-liège, plusieurs espèces de sapins mais aussi le remarquable cyprès de l’Atlas.

Décrit dès les années 1920, ce cyprès cantonné dans une seule vallée du Haut Atlas, au Maroc, a intéressé nombre de botanistes, forestiers et écologues, qui ont étudié cette espèce très menacée, mais aussi potentielle réponse au changement climatique.

Un arbre singulier et endémique de sa vallée

Le premier à faire mention en 1921 de la présence de ce cyprès dans la vallée de l’oued N’Fiss, dans le Haut Atlas, est le capitaine Charles Watier, inspecteur des eaux et forêts du Sud marocain. Mais c’est en 1950 que Henri Gaussen, botaniste français, qualifie ce conifère de cyprès des Goundafa, l’élève au rang d’espèce et lui donne le nom scientifique de Cupressus atlantica Gaussen.

C’est à l’occasion de son voyage au Maroc en 1948 qu’il a constaté que cet arbre, dont la localisation est très éloignée de celles des autres cyprès méditerranéens, est bien une espèce distincte. En particulier, son feuillage arbore une teinte bleutée et ses cônes, que l’on appelle familièrement des pommes de pin, sont sphériques et petits (entre 18 et 22 mm) alors que ceux du cyprès commun (Cupressus sempervirens), introduit au Maroc, sont beaucoup plus gros (souvent 3,5 cm) et ovoïdes.

Le cyprès de l’Atlas se développe presque uniquement au niveau de la haute vallée du N’Fiss, région caractérisée par un climat lumineux et très contrasté.

Paysage de ma vallée du N’Fiss au Maroc, avec une population de Cyprès. Au premier plan, quelques arbres en forme de flèche
Une population de cyprès dans la vallée. Thierry Gauquelin/Aix Marseille Université, Fourni par l'auteur

On a aujourd’hui une bonne estimation de la superficie couverte par cette espèce dans la vallée du N’Fiss, qui abrite donc la population la plus importante de cyprès de l’Atlas. : environ 2 180 hectares, dont environ 70 % couverts de bosquets à faible densité. Dans les années 1940 et 1950, elle était estimée entre 5 000 et 10 000 hectares. En moins de cent ans, on aurait ainsi perdu de 50 à 80 % de sa surface ! Malgré les imprécisions, ces chiffres sont significatifs d’une régression importante de la population.

Des cyprès aux formes très diverses

Dans ces espaces boisés, la densité des arbres est faible et l’on peut circuler aisément entre eux. Les couronnes des arbres ne se rejoignent jamais et, hormis sous celles-ci, le soleil frappe partout le sol nu.

L’originalité de cette formation est que cohabitent aujourd’hui dans cette vallée de magnifiques cyprès multiséculaires aux troncs tourmentés, des arbres plus jeunes, élancés et en flèche pouvant atteindre plus de 20 mètres de hauteur et des arbres morts dont ne subsistent que les troncs imputrescibles. Ce qui est frappant, et que signalait déjà le botaniste Louis Emberger en 1938 dans son fameux petit livre les Arbres du Maroc et comment les reconnaître, c’est que la majorité des arbres « acquièrent une forme de candélabre, suite à l’amputation de la flèche et à l’accroissement des branches latérales ».

Des cyprès en forme de candélabre. Ce sont les branches sur l’extérieur de l’arbre qui continuent à se développer. Thierry Gauquelin/Aix Marseille Université, Fourni par l'auteur

Une pression humaine ancienne et toujours forte

L’allure particulière de ces arbres et la proportion importante d’arbres morts sont avant tout à imputer à l’être humain qui, depuis des siècles, utilise le bois de cyprès pour la construction des habitations et pour le chauffage. Il coupe aussi le feuillage pour nourrir les troupeaux de chèvres qui parcourent la forêt.

En plus de ces mutilations, les arbres rencontrent des difficultés pour se régénérer, en lien avec le surpâturage, toutes les jeunes régénérations des arbres étant systématiquement broutées. La pression anthropique est ainsi une composante fondamentale des paysages de forêt claire de cyprès de l’Atlas.

Un bosquet d’arbre dans la vallée, près d’un village, avec une chaîne de montagnes dans le fond
La présence humaine a façonné le paysage de la forêt claire de cyprès de l’Atlas marocain. Thierry Gauquelin/Aix Marseille Université, Fourni par l'auteur

Cette dégradation des arbres et la régression de la population de cyprès ne sont sans doute pas récentes. La vallée du N’Fiss est le berceau des Almohades, l’une des plus importantes dynasties du Maroc, qui s’est étendue du Maghreb à l’Andalousie, du XIIe au XIIIe siècle. La mosquée de Tinmel, joyau de l’art des Almohades, s’imposait au fond de cette vallée, témoin de la fondation de cette grande dynastie. Et il est fort à parier que c’est du bois local, donc de cyprès, qui a été utilisé à l’origine pour la toiture de cette monumentale construction.

Pourquoi aller chercher bien loin du cèdre, comme certains historiens l’ont suggéré, alors qu’une ressource de qualité, solide et durable, existait localement ? L’étude anatomique de fragments de poutres retrouvées sur le site devrait permettre de confirmer cette hypothèse, les spécialistes différencient facilement le bois de cyprès de celui des autres essences de conifères. Dans tous les cas, il est certain que lors de cette période, le cyprès a subi une forte pression, du fait de l’importance de la cité qui entourait ce site religieux.

On notera enfin, confortant les relations intimes entre le cyprès et les populations locales, les utilisations en médecine traditionnelle : massages du dos avec des feuilles imbibées d’eau ou encore décoction des cônes employée comme antidiarrhéique et antihémorragique.

Le séisme du 8 septembre 2023

Le 8 septembre 2023, le Maroc connaît le séisme le plus intense jamais enregistré dans ce pays par les sismologues. Les peuplements de cyprès se situent autour de l’épicentre du séisme. Ce dernier affecte la vallée du N’Fiss et cause d’importants dégâts matériels, détruisant des habitations et des villages et causant surtout le décès de près de 3 000 personnes. Le séisme a également endommagé le patrimoine architectural, et notamment la mosquée de Tinmel, presque entièrement détruite, qui fait, depuis, l’objet de programme de restauration.

Malgré son intensité (6,8), le séisme ne semble pas avoir eu d’effets directs sur les cyprès par déchaussements ou par glissements de terrain, bien que cela soit difficile à apprécier. Ceux-ci ont néanmoins subi des dégâts collatéraux.

Lors du réaménagement de la route principale, des arbres ont été abattus, notamment un des vieux cyprès (plus de 600 ans) qui avait pu être daté par le Pr Mohamed Alifriqui, de l’Université Cadi Ayyad de Marrakech. De plus, des pistes et des dépôts de gravats ont été implantés au sein même des peuplements, à la suite d’une reconstruction rapide, et évidemment légitime, des villages. Cela a cependant maltraité, voire tué, de très vieux cyprès.

Une arbre coupé au sol
Très vieux cyprès abattu lors de la reconstruction d’une route. Thierry Gauquelin/Aix Marseille Université, Fourni par l'auteur

Protéger une espèce en danger critique d’extinction

Malgré la distribution restreinte de l’espèce et l’importante dégradation qu’elle subit, une forte diversité génétique existe encore dans cette population. Cependant, il existe un risque important de consanguinité et de perte future de biodiversité au sein de cette vallée. Ainsi, C. atlantica est classé par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) parmi les 17 espèces forestières mondiales dont le patrimoine génétique s’appauvrit.

Une autre menace est celle du changement climatique qui affecte particulièrement le Maroc et ses essences forestières. Les six années de sécheresse intense que cette région du Maroc a subies n’ont sans doute pas amélioré la situation, même si l’impact sur les cyprès semble moins important que sur les chênes verts, sur les thuyas ou sur les genévriers qui montrent un dépérissement spectaculaire.

Pour toutes ces raisons, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a classé le cyprès de l’Atlas comme étant en danger critique d’extinction. Il faut alors envisager des stratégies à grande échelle afin d’assurer la survie voire la régénération des forêts de cyprès. Cela passe à la fois par la fermeture de certains espaces, afin d’y supprimer le pâturage, et par l’interdiction des prélèvements de bois.

Tout ceci ne sera cependant possible qu’en prévoyant des mesures compensatoires pour les populations locales.

Replanter dans la vallée, mais aussi dans le reste de la région

Il est aussi nécessaire de replanter des cyprès, ce qui nécessite la production de plants de qualité, même si les tentatives menées par le Service forestier marocain ont pour le moment obtenu un faible taux de réussite.

Le cyprès de l’Atlas, adapté à des conditions de forte aridité, pourrait d’ailleurs constituer une essence d’avenir pour le Maroc et pour le Maghreb dans son ensemble face au changement climatique. Dans le bassin méditerranéen, le réchauffement provoque en effet une aridification croissante et notamment une augmentation de la période de sécheresse estivale. Henri Gaussen disait déjà en 1952 :

« Je crois que ce cyprès est appelé à rendre de grands services dans les reboisements de pays secs. »

Et pourquoi ne pas penser au cyprès de l’Atlas pour les forêts urbaines ? Un bon moyen de préserver, hors de son aire naturelle, cette espèce menacée.

Conservation, reboisements et utilisation raisonnée nécessitent ainsi des investissements financiers importants. Richard Branson, le célèbre entrepreneur britannique, s’est particulièrement investi dans le développement de la vallée du N’Fiss et est notamment venu au secours de ses habitants à la suite du séisme meurtrier d’il y a deux ans. Si son but est d’améliorer la vie et le futur des habitants de la vallée, espérons qu’il saura aussi s’intéresser à cet écosystème particulier, et que d’autres fonds viendront soutenir les efforts de conservation.


jeudi 7 août 2025

4 livres inspirants pour l’été

Envie de lectures qui nourrissent l’esprit autant que le cœur ? Cet été, on glisse dans son tote bag des livres qui font réfléchir, vibrer, et se sentir puissantes. 

« Incendie des rêves » de Dominique Nouiga (Le Fennec)

« Incendie des rêves » de Dominique Nouiga est un roman vibrant et poétique. Les protagonistes ? Deux jeunes femmes, Atika et Ichraq, qui portent en elles des blessures et des secrets enfouis. Leur échappatoire ? Une école de cirque. L’une se libère à travers les acrobaties, l’autre, dans la mise en scène. Ensemble, elles transforment leurs douleurs en puissance créatrice. « Incendie des rêves » de Dominique Nouiga est un récit captivant qui explore des thèmes forts comme la sororité et la résilience.

 

« Paroles d’honneur» de Leïla Slimani (autrice) et Laetitia Coryn (dessinatrice) (Le Fennec)

Rabat, été 2015. Une rencontre, puis mille voix qui s’élèvent. Dans cette BD qui est une adaptation de son essai coup-de-poing « Sexe et mensonges » (Les Arènes), Leïla Slimani fait revivre les témoignages recueillis. Ces derniers sont crus, bouleversants et puissants. Ce sont ceux de femmes marocaines qui osent parler sexualité, désir, douleur et révolte. Cette BD leur donne la parole, cette parole longtemps étouffée. L’intime notamment féminin reste tabou au Maroc. Cette BD est une lecture nécessaire !

« Les Intrépides – Tome 2» de l’association Mentor’elles (Sochepresse)

Elles sont quinze, elles sont Marocaines, elles sont intrépides. Cheffes d’entreprise, artistes, sportives ou scientifiques, elles se sont toutes réaliser en défiant des obstacles. Parmi ces femmes d’exception, Amina Laraki Slaoui, la présidente de l’Amicale marocaine des handicapés, la cinéaste Izza Genini, la présidente de l’Association de lutte contre le Sida, Hakima Himmich, la styliste Fadila El Gadi, l’arbitre internationale Bouchra Kerboubi, l’architecte Aziza Chaouni ou encore les stars de la robotique, Laila et Imane Berchane. Ce deuxième tome des Intrépides est un véritable livre-trésor, bilingue (français et arabe) et illustré, à mettre entre toutes les mains. Au fil des pages, il démontre que les modèles existent, et qu’avec audace et passion, on peut gravir toutes les montagnes. Oui, même celles qu’on croyait infranchissables !

« Les Racines. Fresque familiale à Casablanca» de Meriem Hadj Hamou (La Croisée des chemins)

Retourner chez soi, c’est parfois comme ouvrir une boîte de Pandore. Kamélia, de retour à Casablanca pour un enterrement, ne sait pas encore qu’elle va plonger dans les méandres de son histoire familiale, au cœur d’une villa hantée par les secrets. Ce roman sensible et intense, entre mémoire intime et fresque collective, explore les tensions entre modernité et tradition, héritage matériel et émotionnel. Portée par une écriture fine et poétique, l’autrice nous offre une lecture miroir, pour toutes celles qui cherchent à comprendre d’où elles viennent pour mieux choisir où elles vont.

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mercredi 6 août 2025

Hiroshima et Nagasaki : 80e anniversaire du plus grand attentat terroriste de l’histoire


Jorge Majfud, 08/06/2025

Traduit par Tlaxcala

Le numéro du magazine Time du 13 août 1945 cite Truman : « Il y a seize heures, un avion américain a largué une bombe sur Hiroshima, une importante base militaire japonaise. Cette bombe avait une puissance équivalente à 20 000 tonnes de TNT... C’est une bombe atomique. C’est un avantage de la puissance fondamentale de l’univers ; ce qui a été accompli est la plus grande réussite de la science dans toute son histoire... [...] nous sommes désormais prêts à détruire plus rapidement et plus complètement toutes les entreprises productives que les Japonais possèdent sur leur sol... s’ils n’acceptent pas nos conditions, ils peuvent s’attendre à une autre pluie de feu, comme cette terre n’en a jamais vu ». 


À Londres, Winston Churchill évoque également ces prouesses scientifiques : « Nous devons prier pour que cette horreur conduise à la paix entre les nations et que, au lieu de causer des ravages incommensurables dans le monde entier, elle devienne la source éternelle de la prospérité mondiale ».

En couverture de son numéro du 20 août, le même magazine accueillait le lecteur avec un grand disque rouge sur fond blanc et un X barrant le disque. Ce n’était pas la première bombe atomique de l’histoire larguée sur une population humaine, mais le soleil ou le drapeau du Japon. À la page 29, dans un article intitulé « Awful Responsibility » (« Une terrible responsabilité »), le président Truman traçait les lignes de ce qui allait devenir plus tard le passé. En homme de foi, comme toujours lorsqu’il est placé au pouvoir par Dieu, Truman reconnaissait : « Nous rendons grâce à Dieu que cela nous soit arrivé avant nos ennemis. Et nous prions pour qu’Il nous guide afin que nous l’utilisions selon Sa volonté et Ses desseins ». Dans l’inversion sémantique du sujet et de l’objet, « cela » fait référence à la bombe atomique qui « nous est tombée dessus » ; par « nos ennemis », il fait évidemment référence à Hitler et Hirohito ; par « nous », il fait référence à nous, les protégés de Dieu.

En réalité, la barbarie du feu avait commencé bien avant. Le général LeMay avait été le cerveau qui avait planifié le bombardement de plusieurs villes japonaises, telles que Nagoya, Osaka, Yokohama et Kobe, entre février et mai 1945, trois mois avant les bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki.

Dans la nuit du 10 mars, LeMay ordonna de larguer 1 500 tonnes d’explosifs sur Tokyo à partir de 300 bombardiers B-29. 500 000 bombes tombèrent entre 1 h 30 et 3 h du matin. 100 000 hommes, femmes et enfants moururent en quelques heures et un million d’autres personnes furent gravement blessées. Précurseurs des bombes au napalm, des gelées enflammées qui collaient aux maisons et à la chair humaine furent testées avec succès. « Les femmes couraient avec leurs bébés comme des torches enflammées sur le dos », se souvient Nihei, une survivante.

Lorsque la guerre était décidée et terminée, une semaine après les bombes atomiques, des centaines d’avions usaméricains ont largué des dizaines de milliers de bombes sur différentes villes du Japon, faisant des milliers de victimes supplémentaires, vouées à l’oubli. Le général Carl Spaatz, euphorique, proposa de larguer une troisième bombe atomique sur Tokyo. La proposition ne fut pas retenue car Tokyo avait déjà été réduite en ruines depuis longtemps et n’existait plus que sur les cartes en tant que ville importante.

L’Empire japonais avait également tué des dizaines de milliers de Chinois lors de bombardements aériens, mais ce n’étaient pas les Chinois qui importaient à l’époque. En fait, ils n’ont jamais compté et avaient même été interdits d’entrée aux USA par la loi de 1882. Le même général Curtis LeMay répétera cette stratégie de massacre aveugle et à distance convenable en Corée du Nord et au Vietnam, qui fera des millions de morts parmi les civils, comme s’ils n’étaient que des fourmis. Tout cela pour une bonne cause (la liberté, la démocratie et les droits de l’homme).

Peu après les innombrables bombardements sur des civils innocents et sans défense, l’héroïque général LeMay reconnaîtra : « Si nous avions perdu la guerre, j’aurais été condamné comme criminel de guerre ». Au contraire, tout comme le roi Léopold II de Belgique et d’autres nazis de Hitler promus à des postes élevés au sein de l’OTAN, LeMay a également été décoré à plusieurs reprises pour ses services à la civilisation, notamment par la Légion d’honneur, décernée par la France.


Rien de nouveau. Le récit des faits n’est pas seulement destiné à la consommation nationale. Il est exporté. Dans le port de Shimoda, un buste du capitaine Matthew Perry rappelle et rappellera, pour les siècles à venir, le lieu et la date où le capitaine usaméricain a libéré le commerce du Japon au XIXe siècle à la force des canons et a rendu possible la volonté du dieu de ces chrétiens si particuliers. Un siècle plus tard, en 1964, le même gouvernement japonais a décerné l’Ordre du Soleil levant au général Curtis LeMay pour ses services à la civilisation. Quelle a été sa contribution ? Le général LeMay a innové dans les tactiques militaires pendant la Seconde Guerre mondiale en bombardant sans discernement une demi-douzaine de grandes villes japonaises en 1945. Quelques mois avant les célèbres bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, cent mille civils ont péri en une seule nuit à Tokyo sous une pluie d’autres bombes américaines. LeMay a reconnu : « ça ne me gêne pas de tuer des Japonais ».

Bien sûr, tout ne s’est pas passé comme il le souhaitait. Des années plus tard, il recommanda au jeune président inexpérimenté Kennedy de lancer quelques bombes atomiques sur La Havane afin d’éviter un mal plus grand. Kennedy n’était pas d’accord. Quelques décennies plus tard, lors d’une des premières conversations sur le sujet de Cuba, Alexander Haig, nouveau secrétaire d’État, déclara au président Ronald Reagan : « Donnez-moi l’ordre et je transformerai cette île de merde en un parking vide ».

En 1968, le général Curtis LeMay sera candidat à la vice-présidence pour le parti raciste et ségrégationniste appelé Parti indépendant des USA. Il obtient un score - respectable pour un troisième parti -  de 13,5 % des voix. En 2024, il aurait pu facilement remporter la victoire au sein du parti démocrate-républicain.

Après le plus grand acte terroriste de l’histoire, les gouvernements japonais ne lésineront pas sur les excuses pour le crime d’avoir été bombardés de toutes les manières possibles et sans pitié.



mardi 5 août 2025

Tontons flingueurs en croisade : comment des extrémistes évangéliques et d’anciens membres des forces spéciales ont détourné l’humanitaire à Gaza

À Gaza, l’humanitarisme a été détourné par des croisés armés de fusils, d’exorcismes et d’une mission divine visant à refaire le champ de bataille à l’image de Dieu.

Sarah B., DD Geopolitics , 31/7/2025
Traduit par Tlaxcala

Sommaire

I. Le retour de la croisade…………………………………………………….2

II. Une nouvelle race de mercenaires : rencontrez les croisés……......4

III. La doctrine de la délivrance……………………………………………..15

IV. Les enfants : la lutte contre la traite comme couverture………......20

V. Gaza : un champ de bataille pour l’âme………………………………..23

VI. Au-delà de Gaza, un réseau de domination…………………………..26

VII. L’ombre des complots et des fronts du renseignement………..…29

VIII. Conclusion : l’instrumentalisation de la foi………………………....31

Écouter résumé audio (6:52)



lundi 4 août 2025

David Grossman : misère du sionisme de gauche
“Notre cœur est au bon endroit : il bat dans une réalité qui est sans cœur”

Le 1er août, le quotidien italien la Repubblica a publié un entretien avec l’écrivain David Grossman reconnaissant qu’Israël est en train de commettre un génocide à Gaza. Les médias francophones se sont contentés de publier une dépêche de l’Agence France-Presse résumant le contenu de l’entretien. Il nous a semblé utile de le traduire in extenso pour que tout un chacun comprenne l’état d’esprit lamentable dans lequel se trouve une grande partie de la vieille “gauche sioniste” censée être pacifiste. On lira, après l’entretien, le commentaire d’un blogueur militant italien.-FG, Tlaxcala


David Grossman : “À Gaza, c’est un génocide, ça me brise le cœur, mais je dois le dire maintenant”

Francesca Caferri, la Repubblica, 1/8/2025

« Pendant de nombreuses années, j’ai refusé d’utiliser ce mot. Mais aujourd’hui, après les images que j’ai vues, ce que j’ai lu et ce que j’ai entendu de la bouche de personnes qui étaient là-bas, je ne peux plus m’empêcher de l’utiliser », explique l’écrivain israélien.

Entre le moment où nous avons pris contact pour cette interview et le moment où elle a effectivement eu lieu, soit moins de 24 heures, 103 personnes sont mortes à Gaza : 47 alors qu’elles tentaient d’accéder à l’aide alimentaire, sept de faim, les autres lors de différentes opérations militaires israéliennes. David Grossman a lu, comme moi, les chiffres publiés dans Haaretz : c’est de là que part cette conversation. Elle est dictée, nous explique-t-il, par un sentiment d’« inévitabilité. Je ressens une urgence intérieure de faire ce qui est juste, et c’est le moment de le faire, explique-t-il. Parfois, on ne parvient à vraiment comprendre les choses qu’en en parlant ».

Commençons par les chiffres : quand vous lisez les chiffres des morts à Gaza, que pensez-vous ?

« Je me sens mal. Même si je sais que ces chiffres sont contrôlés par le Hamas et qu’Israël ne peut être le seul responsable de toutes les atrocités dont nous sommes témoins. Malgré ça, lire dans un journal ou entendre dans des conversations avec des amis en Europe l’association des mots « Israël » et « famine » ; le faire en partant de notre histoire, de notre prétendue sensibilité à la souffrance humaine, de la responsabilité morale que nous avons toujours dit avoir envers chaque être humain et pas seulement envers les Juifs... tout ça est dévastateur. Et ça me trouble : non pas d’un point de vue moral, mais personnel. Je me demande : comment avons-nous pu en arriver là ? À être accusés de génocide ? Le simple fait de prononcer ce mot, « génocide », en référence à Israël, au peuple juif : cela suffirait, le fait qu’il y ait cette association, pour dire qu’il se passe quelque chose de très grave. Un juge de la Cour suprême israélienne a dit un jour que le pouvoir corrompt, et que le pouvoir absolu corrompt absolument. Et voilà, c’est ce qui nous est arrivé : l’occupation nous a corrompus. Je suis absolument convaincu que la malédiction d’Israël est née avec l’occupation des territoires palestiniens en 1967. Les gens en ont peut-être assez d’en entendre parler, mais c’est ainsi. Nous sommes devenus très forts sur le plan militaire et nous avons succombé à la tentation générée par notre pouvoir absolu et l’idée que nous pouvons tout faire ».

Vous avez utilisé le mot interdit : « génocide ». Dans un article publié il y a quelques jours dans Haaretz, la juriste israélienne Orit Kamir a qualifié ce qui se passe à Gaza de « trahison des victimes de l’Holocauste ». Dans le New York Times, l’historien israélien Omer Bartov a écrit : «Je suis un spécialiste du génocide. Quand j’en vois un, je le reconnais Un génocide est en cours à Gaza ». Êtes-vous d’accord ?

« Pendant des années, j’ai refusé d’utiliser ce mot : « génocide ». Mais aujourd’hui, je ne peux plus m’empêcher de l’utiliser, après ce que j’ai lu dans les journaux, après les images que j’ai vues et après avoir parlé à des personnes qui étaient là-bas. Mais vous voyez, ce mot sert principalement à donner une définition ou à des fins juridiques : moi, je veux parler en tant qu’être humain né dans ce conflit et dont toute l’existence a été dévastée par l’occupation et la guerre. Je veux parler en tant que personne qui a fait tout ce qu’elle pouvait pour ne pas en arriver à qualifier Israël d’État génocidaire. Et maintenant, avec une immense douleur et le cœur brisé, je dois constater que cela se passe sous mes yeux. « Génocide ». C’est un mot qui fait l’effet d’une avalanche : une fois prononcé, il ne fait que grossir, comme une avalanche justement. Et il apporte encore plus de destruction et de souffrance.

Où allons-nous à partir de là ?

« Nous devons trouver un moyen de sortir de cette association entre Israël et le génocide. Tout d’abord, nous ne devons pas permettre à ceux qui ont des sentiments antisémites d’utiliser et de manipuler le mot « génocide ». Ensuite, nous devons nous poser la question suivante : sommes-nous capables, en tant que nation, sommes-nous assez forts pour résister aux germes du génocide, de la haine, des massacres ? Ou devons-nous nous abandonner au pouvoir que nous confère le fait d’être les plus forts ? J’entends des gens comme Smotrich et Ben Gvir (deux ministres israéliens d’extrême droite, ndlr) dire que nous devons reconstruire des colonies à Gaza : mais que disent-ils ? Ne se souviennent-ils pas de ce qui se passait quand nous étions là-bas, avec le Hamas qui tuait des centaines de civils israéliens, des femmes et des enfants, sans que nous puissions les protéger ? Nous n’avons pas quitté Gaza par générosité, mais parce que nous ne pouvions pas protéger notre peuple. La grande erreur des Palestiniens est qu’ils auraient pu en faire un endroit prospère : au lieu de cela, ils ont cédé au fanatisme et l’ont utilisé comme rampe de lancement pour des missiles contre Israël. S’ils avaient fait un autre choix, cela aurait peut-être poussé Israël à céder également la Cisjordanie et à mettre fin à l’occupation il y a des années. Au lieu de cela, les Palestiniens n’ont pas su résister à la tentation du pouvoir : ils nous ont tiré dessus, nous leur avons tiré dessus et nous nous sommes retrouvés dans la même situation. Si nous avions été plus mûrs politiquement, plus courageux, la réalité aurait pu être complètement différente. »

Pourquoi n’y a-t-il pas des millions de personnes dans les rues en Israël pour mettre fin à tout cela ? La faim, les massacres... Pourquoi n’y a-t-il toujours qu’une minorité du pays dans les rues ?

« Parce qu’il est plus facile de ne pas voir. Et il est très facile de céder à la peur et à la haine. Encore plus après le 7 octobre : vous étiez ici à cette époque, vous pouvez comprendre quand je dis que ça a été horrible, beaucoup de gens ne comprennent toujours pas ce que ça a signifié pour nous. Beaucoup de personnes que je connais ont abandonné depuis ce jour-là nos valeurs communes de gauche, ont cédé à la peur ; et soudain, leur vie est devenue plus facile, ils se sont sentis acceptés par la majorité, ils n’ont plus eu besoin de réfléchir. Sans comprendre que plus on cède à la peur, plus on est isolé et détesté en dehors d’Israël. La vie est l’histoire que nous nous racontons : ça vaut pour tout le monde. Mais quand on est Israël, entouré de voisins qui ne veulent pas de vous dans cette région, comme la Syrie, et qu’on commence à perdre le soutien de l’Europe, l’isolement s’accroît et on se retrouve dans un piège de plus en plus profond, dont il est difficile de sortir. Au contraire, vous risquez de ne pas pouvoir en sortir ».

Le silence de la majorité risque d’emporter tout le monde sans distinction, Israéliens et Juifs, y compris ceux qui ne sont pas d’accord. Vous savez ce qui s’est passé ces derniers jours dans un restaurant Autogrill près de Milan [un touriste français juif y aurait été agressé, NdT], puis il y a eu le navire qui n’a pas été autorisé à accoster en Grèce. Des artistes et des écrivains israéliens ont vu leurs invitations à l’étranger annulées pour avoir critiqué le gouvernement : pensez-vous que cela puisse vous arriver aussi ?

« Bien sûr que j’y pense : ce serait le signe des temps dans lesquels nous vivons. Ce serait regrettable. Mais cela ne m’empêchera pas de dire ce que je pense : je crois qu’il est essentiel d’écouter des idées comme les miennes en ce moment. Pour Israël et pour ceux qui aiment Israël ».

Vous avez dit que tout a commencé avec l’occupation. Vous l’avez écrit dans « Le Vent jaune », en 1987. Parlons de la Cisjordanie à l’époque : en Europe, on parle encore de deux États, mais il suffit de sortir de Jérusalem pour voir qu’il n’y a plus, physiquement, de place pour deux États. Les colonies sont en train de manger la terre des Palestiniens...

« Je reste désespérément fidèle à l’idée de deux États, principalement parce que je ne vois pas d’alternative. Ce sera complexe et nous devrons, tout comme les Palestiniens, faire preuve de maturité politique face aux attaques qui ne manqueront pas de se produire. Mais il n’y a pas d’autre plan ».

Que pensez-vous de la reconnaissance de l’État palestinien proposée par Macron ?

« Je pense que c’est une bonne idée et je ne comprends pas l’hystérie qui l’a accueillie ici en Israël. Peut-être qu’avoir affaire à un véritable État, avec des obligations réelles, et non à une entité ambiguë comme l’Autorité palestinienne, aura ses avantages. Il est clair qu’il devra y avoir des conditions très précises : pas d’armes. Et la garantie d’élections transparentes dont seront exclus tous ceux qui envisagent d’utiliser la violence contre Israël ».

À la fin de cette conversation, j’aimerais vous demander de répondre à ceux – et ils sont nombreux – qui disent que vous, les intellectuels israéliens, n’avez pas dit ou fait assez pour mettre fin à ce qui se passe à Gaza.

« Je pense qu’il est injuste de s’en prendre à ceux qui ont combattu l’occupation pendant 70 ans, qui ont consacré la majeure partie de leur vie et de leur carrière à cette lutte. Lorsque cette guerre a commencé, nous étions dans un état de désespoir total, car nous avions perdu tout ce en quoi nous avions cru et tout ce que nous aimions : je pense que notre réaction lente était naturelle et compréhensible. Il nous a fallu du temps pour comprendre ce que nous ressentions et ce que nous pensions, puis pour trouver les mots pour le dire. Ceux qui cherchaient une réaction en temps réel devaient la chercher ailleurs : je parle pour moi et pour ceux que je vois chaque semaine dans les manifestations, depuis des années maintenant. Notre cœur est au bon endroit : il bat dans une réalité qui est sans cœur ».

L’aveu de Grossman sur le génocide commis par Israël est la preuve qu’Israël ne rendra jamais justice

Alessandro Ferretti, 1/8/2025

Chercheur en physique à l’Université de Turin et blogueur

L’interview de David Grossman dans laquelle le gourou du sionisme de gauche se décide enfin à admettre qu’Israël est en train de commettre un génocide n’est pas un repentir dicté par l’empathie pour les horreurs indescriptibles que sa patrie a infligées et continue d’infliger aux Palestiniens, mais un condensé d’autoréférentialité absolue, une tentative pathétique et cynique de sauver Israël des conséquences de ses crimes.

Bien qu’il avoue savoir qu’Israël commet des crimes innommables, il n’exprime jamais de douleur pour les victimes, mais seulement de l’inquiétude pour Israël et pour l’impasse dans laquelle il s’est fourré, en essayant de sauver tout ce qui peut être sauvé de l’entreprise sioniste. Cette priorité est évidente dans tous les points de l’interview : « Je veux parler comme quelqu’un qui a fait tout ce qu’il pouvait pour ne pas en arriver à qualifier Israël d’État génocidaire ». À la question « que faire », sa réponse n’est pas « arrêter le génocide et rendre liberté et justice aux victimes », mais « nous devons trouver un moyen de sortir de cette association entre Israël et le génocide. Avant tout, nous ne devons pas permettre à ceux qui ont des sentiments antisémites d’utiliser et de manipuler le mot « génocide » ».

En outre, il réitère sans vergogne des récits totalement faux et tendancieux, comme celui selon lequel le Hamas aurait eu la possibilité de transformer Gaza en un jardin des délices, et tout en se déclarant à contrecœur favorable à la solution à deux États comme « seule possibilité », il a l’arrogance d’ajouter : « Il est clair qu’il devra y avoir des conditions très précises : pas d’armes. Et la garantie d’élections transparentes dont seront exclus tous ceux qui envisagent d’utiliser la violence contre Israël ». En pratique, sa solution est un bantoustan sans défense, sous tutelle et à souveraineté limitée, présenté de surcroît comme un cadeau généreux.

En somme, si l’on pouvait auparavant justifier son attitude par le doute qu’il n’ait pas compris ce qui se passait, il est désormais malheureusement incontestable que Grossman est une personne émotionnellement lobotomisée, dépourvue d’empathie, horrible et corrompu jusqu’à la moelle, et si Grossman est représentatif de la grande majorité de l’opposition à Netanyahu, alors nous avons une nouvelle confirmation qu’il n’y a aucun espoir à court terme qu’Israël reconnaisse de lui-même ses crimes et rende leur dignité et leur indépendance aux Palestiniens. Au lieu de démontrer qu’Israël comprendra et reviendra sur ses pas, cette interview prouve le contraire : seules des sanctions politiques, diplomatiques et économiques pourront mettre fin au massacre et rétablir la justice, et le seul moyen d’y parvenir est d’agir à la base contre les gouvernements (comme celui de l’Italie) qui continuent de rendre possible l’horreur.

dimanche 3 août 2025

Une lettre signée par plus d’un millier de rabbins du monde entier...

À la date du 3 août 2025, 1221 rabbins du monde entier, principalement des USA, avaient signé cette lettre ouverte, publiée par la Synagogue juive libérale, fondée en 1911 à Londres et qui a dès lors essaimé en Europe et aux Amériques. Traduit par Tlaxcala

Versión española 


 Le peuple juif est confronté à une grave crise morale qui menace les fondements mêmes du judaïsme, voix morale depuis l’époque des prophètes d’Israël. Nous ne pouvons rester silencieux face à cette situation.

En tant que rabbins et dirigeants juifs du monde entier, y compris de l’État d’Israël, nous sommes profondément attachés au bien-être d’Israël et du peuple juif.

Nous admirons les nombreuses et remarquables réalisations d’Israël. Nous reconnaissons, et beaucoup d’entre nous en font l’expérience, les défis considérables auxquels l’État d’Israël est confronté sans relâche, entouré depuis si longtemps d’ennemis et menacé dans son existence même par de nombreux fronts. Nous abhorrons la violence d’organisations terroristes nihilistes telles que le Hezbollah et le Hamas. Nous appelons ces organisations à libérer immédiatement tous les otages, détenus depuis si longtemps dans des tunnels dans des conditions épouvantables, sans accès à des soins médicaux. Nous soutenons sans équivoque la légitimité de la lutte d’Israël contre ces forces maléfiques de destruction. Nous comprenons que l’armée israélienne donne la priorité à la protection de la vie de ses soldats dans ce combat qui se poursuit, et nous pleurons la perte de chaque soldat.

Mais nous ne pouvons tolérer les massacres de civils, dont un grand nombre de femmes, d’enfants et de personnes âgées, ni l’utilisation de la famine comme arme de guerre. Les déclarations d’intention et les actions répétées des ministres du gouvernement israélien, de certains officiers de l’armée israélienne et le comportement de groupes de colons criminels et violents en Cisjordanie, souvent avec le soutien de la police et de l’armée, ont été des facteurs majeurs qui nous ont conduits à cette crise. Le massacre d’un grand nombre de Palestiniens à Gaza, y compris ceux qui cherchaient désespérément de la nourriture, a été largement rapporté par des médias respectables et ne peut être raisonnablement nié. Les restrictions sévères imposées à l’aide humanitaire à Gaza et la politique de privation de nourriture, d’eau et de fournitures médicales à une population civile dans le besoin sont contraires aux valeurs fondamentales du judaïsme telles que nous les comprenons. Les attaques non provoquées, y compris les meurtres et les vols, contre les populations arabes en Cisjordanie ont été documentées à maintes reprises.

Nous ne pouvons rester silencieux.

Au nom du caractère sacré de la vie, des valeurs fondamentales de la Torah selon lesquelles chaque personne est créée à l’image de Dieu, selon lesquelles nous avons pour commandement de traiter chaque être humain avec justice et selon lesquelles, dans la mesure du possible, nous sommes tenus de faire preuve de miséricorde et de compassion ;

Au nom de ce que le peuple juif a appris à ses dépens au cours de son histoire, en tant que victime, à maintes reprises, de marginalisation, de persécution et de tentatives d’extermination ;

Au nom de la réputation morale non seulement d’Israël, mais aussi du judaïsme lui-même, le judaïsme auquel nous consacrons notre vie,

Nous appelons le Premier ministre et le gouvernement d’Israël

À respecter toute vie innocente ;

À cesser immédiatement d’utiliser et de menacer d’utiliser la famine comme arme de guerre ;

À autoriser une aide humanitaire massive, sous supervision internationale, tout en se prémunissant contre le contrôle ou le vol par le Hamas ;

À œuvrer d’urgence par tous les moyens possibles pour ramener tous les otages chez eux et mettre fin aux combats ; 

À utiliser les forces de l’ordre pour mettre fin à la violence des colons en Cisjordanie et à enquêter et poursuivre vigoureusement les colons qui harcèlent et agressent les Palestiniens ;

À ouvrir des voies de dialogue avec les partenaires internationaux afin de parvenir à un règlement juste, garantissant la sécurité d’Israël, la dignité et l’espoir pour les Palestiniens, ainsi qu’un avenir pacifique viable pour toute la région.

« Je suis juif parce que nos ancêtres ont été les premiers à comprendre que le monde est animé par une finalité morale, que la réalité n’est pas une guerre incessante des éléments, qu’il faut vénérer comme des dieux, ni une histoire faite de combats où la loi du plus fort prévaut et où le pouvoir doit être apaisé. La tradition juive a façonné la civilisation morale de l’Occident, enseignant pour la première fois que la vie humaine est sacrée, que l’individu ne peut être sacrifié pour la masse, et que riches et pauvres, grands et petits, sont tous égaux devant Dieu. » Rabbin Jonathan Sacks, Radical Then, Radical Now (Londres, 2000).

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Les étudiants rabbiniques actuellement inscrits sont invités à signer.

Signataires

samedi 2 août 2025

Toi non plus, Lalla, ce soir tu ne paies pas (Mustapha Kharmoudi)

Mustapha Kharmoudi, Sidi Kaouki, octobre 2018, Mediapart, 10/6/2025


Lalla à Sidi Kaoiki (Essaouira, Maroc)  

J’avais faim, et en attendant mon tajine végétarien, je lisais Une Chute infinie de Mohamed Leftah, à mes yeux le meilleur écrivain marocain de ma génération.
Elle arrive conquérante, s’assoit à la table d’à côté, tout en se rapprochant de moi. Elle allume une cigarette et le vent me baigne de toute sa fumée. Je change de place et me mets de l’autre côté. Elle ne s’excuse même pas, ça se voit qu’elle n’a pas les yeux en face des trous. Ici il y a beaucoup de gens comme elle.
Le jeune serveur arrive avec l’entrée : des olives, du piment fort et une purée d’aubergine. Je râle, je lui rappelle qu’il me faut juste des aubergines. Mais elle me coupe sèchement la parole en réclamant un café au lait. Et tout de suite, dit-elle, comme si sa vie en dépendait. Le garçon ne l’écoute pas, il continue à me parler en s’excusant. Puis, sans le moindre regard dans sa direction, il s’en va s’engouffrer dans le coin cuisine, au fond à gauche.
A droite c’est la mer, la grande mer, même si je n’en vois qu’un tout petit bout à cause d’elle.
Il revient avec du pain et une assiette d’aubergine. Elle lui rappelle avec irritation qu’il lui faut absolument son café, elle insiste d’une voix métallique :
- Et tout de suite !
Il se contente de lui sourire, un sourire jaune, ça l’irrite et elle se met à l’engueuler vulgairement et à haute voix.
Aussitôt le père du serveur s’en vient relever son fiston, sans doute sait-il à qui il a à faire. Mais au lieu de s’occuper de ma voisine, le voici qui me redemande - à nouveau - comment s’était passé mon voyage, et si tous les miens vont bien. Et vas-y donc avec des rafales de salam, de labass, et de tas d’autres labass et de tas d’autres salam.
Ma voisine râle encore, et le serveur lui offre un sourire poli qu’une moustache élégante rend quelque peu séduisant, malgré une dentition qui a dû souffrir d’une jeunesse pauvre ou négligente. Je la vois ronger son frein en se défoulant sur un sac en papier laissé par un consommateur. Je sens qu’elle va exploser, et je demande au serveur de lui servir son café en premier. Mais malgré tout, après un vif aller-retour à la cuisine, nous voici, la fille et moi, servis en même temps.
Au moment où il dépose son café, elle lâche d’une voix autoritaire, celle que les Marocaines citadines adressent à leurs très jeunes bonnes rurales :
- Encore un !
Mais elle ne l’aura qu’après mon tajine tout chaud tout brûlant. Elle s’en irrite davantage en me fusillant du regard. Elle ingurgite à la hâte sa boisson toute chaude.
Puis peu à peu elle se détend, et fini par me parler. Avec familiarité.
Et alors seulement je comprends que c’est la même fille d’hier soir, chez Larbi, celle avec son beau chapeau et son châle blanc. Je l’avais remarquée sur la terrasse avec toute une bande bruyante autour d’elle.
Là, on la dirait en pyjama, tout gris tout chiffonné.
Je lâche :
- Ah mais je t’ai pas reconnue !
Elle fait d’une voix lasse :
- Toi non plus t’es pas du matin ?
- Si, si je suis très matinal...
Je l’observe avec attention. Elle est loin d’être aussi jeune que je l’avais supposé dans la pénombre et la fumée. Elle a des rides partout, qui ne la rendent pas moche du tout, mais qui en font une autre. Elle fredonne avec condescendance :
- Moi je suis qu’un papillon de nuit...
On aurait dit qu’elle a lu dans mes pensées.
On échange des propos vaseux sur la soirée de la veille. Elle me demande pourquoi je n’étais pas resté jusqu’à l’arrivée des musiciens. Je réponds que j’étais trop fatigué puisque je venais juste d’arriver de France. Elle s’insurge :
- Quoi ? Et pourquoi t’as reproché au garçon de pas s’être souvenu...
-  Ben ouais, mais la fois d’avant....
-  C’était quand?
-  Il y a six mois, je crois...
Elle s’en offusque encore plus, elle hoche lourdement la tête en grimaçant. Ses lèvres sont très sensuelles et ses yeux plissés lui donnent un air rusé certes mais séduisant. Elle doit le savoir puisqu’elle a gardé la pause tout le temps que je l’ai dévisagée, avec désir...
Je ne finis pas mon tajine, il y en a trop. Et au moment où je commande le café, elle en profite pour demander un troisième. Je signale au garçon que j’aimerais emporter le reste. Elle s’en étonne. Il s’en va avec le plat et me le rapporte très vite. Avec mon café, mais sans le sien. Je soulève le couvercle par acquit de conscience, il a rajouté des légumes. Elle s’en aperçoit et s’insurge :
- Putain, tu te fais servir deux fois pour le prix d’un, toi...
Je ris, je hausse les épaules en précisant que j’ai demandé juste pour mes restes...
Et aussitôt je me décide à partir. Le garçon m’apporte la note, je fouille dans mes poches et je me rends compte que mon porte-monnaie a dû rester dans l’autre pantalon. Je dis au serveur que je n’ai rien sur moi, et il hausse les épaules avec amusement, il a l’habitude de mes oublis.
Mais pour quelqu’un comme elle qui ne connaît pas les circonstances, le sourire moqueur peut prêter à confusion. Si bien qu’elle m’a lancé d’une voix écœurée, comme si elle me prenait la main dans le sac :
- Et en plus t’as même pas de quoi payer...
- Non... c’est pas ça... c’est juste que là, j’ai pas d’argent, c’est tout...
Elle me gratifie d’un sourire amusé, du genre c’est pas à moi que tu ferais gober tes sornettes.
Je lui offre un très beau sourire, et je m’en vais avec mon tajine à la main. Finalement très réjoui du quiproquo...
Plus tard je la croise sur la plage déserte. Je marchais lentement avec quelque obsession d’écriture en tête. Elle courait.
Elle s’arrête à mon niveau, tout essoufflée. Elle dit qu’il y a trop de vent et que ça la rend toute folle. Elle me demande où je loge, je dis à l’Auberge, elle s’étonne :
- Ah mais c’est un truc de bourge ! J’y suis allée qu’une fois pour voir un mec...
Je laisse échapper un rictus amusé. J’ai immédiatement pensé à ces nombreuses Marocaines, que je croise tous les jours, qui savent offrir quelques plaisirs au touriste européen, en échange de quelques malheureux dirhams. Je tente de me retenir, mais c’est trop tard, elle saisit tout au vol.
Elle enrage :
- Connard, tu crois quoi ? C’était juste pour randonner ensemble...
Tout son corps indique qu’elle est vraiment furieuse. Surtout son visage qui ferme et ses mains qui se crispent. Elle se détache nerveusement, et reprend sa course à vive allure. Comme pour vite m’oublier. Je reste avec le mot connard qui continue à résonner dans mes oreilles. Et dans ma tête. Ma gaffe me fait envahir de mauvaise conscience, de celles dont on ne sait jamais comment s’en débarrasser.
Elle se retourne. Me fixe longuement. Puis elle visse son index sur sa tempe, pour me signifier que je dois avoir quelque chose qui cloche dans ma tête. Je lève les bras au ciel, en vaines excuses. Elle donne un violent coup de pied au sol, dans ma direction, comme pour me lapider d’un nuage de sable. Mais le sable est encore humide, et ça la contrarie davantage.
Elle s’éloigne en courant plus vite encore.
Je marche en essayant de retrouver mes pensées d’avant. C’est que j’étais sorti pour m’aérer du rude travail que j’ai à peine entamé, et qui déjà me peine tant...
Une demi-heure plus tard, elle réapparaît au loin sur la plage, son corps flottant dans le vide à cause de la lumière éblouissante. Tel un mirage...
Elle s’arrête à mon niveau.
Et reprend la marche à mes côtés. En se plaignant du trop de vent.
Peu à peu nos pas se synchronisent, comme des gens qui s’apprécient. Ou des amoureux heureux d’être ensemble, mais inconscients qu’ils sont en train de se constituer un bon petit souvenir commun. Tu te souviens, mon cœur ?
Nous parlons de choses et d’autres. Et de rien.
Elle finit par me demander pourquoi je n’ai pas payé mon repas. Je répète que je n’avais pas d’argent sur moi. Elle m’interroge :
- C’est quoi ton boulot ?
Je dis que je suis retraité. Elle laisse s’étaler sur son visage un rictus de compassion. Et confie d’une voix tendre :
- Ah ça, les petites retraites d’immigrés...
Je suis surpris. Je m’apprête à rectifier, mais quelque chose me dit que ce n’est pas nécessaire. Je ris et je confirme d’un hochement de tête. Je repense au nouveau film de Philippe Faucon, dont je suis coscénariste, et en particulier à l’un de ses personnages, Abdelaziz, tiré d’une de mes vieilles nouvelles.
Elle se remet à courir. Et soudain je l’appelle. Elle se retourne. Je lui montre le sol:
- Regarde ce que tu as fait !
Elle a entendu, et me parle à son tour. Mais ses paroles ne m’arrivent pas à cause du vent qui souffle dans sa direction.
Je montre toujours le sol. Elle revient en courant. Et je vois à son arrivée qu’elle est inquiète, son visage est froissé et ses rides se sont creusées plus encore. Je lui montre la trace de son pied nu :
- Regarde ! T’as failli écraser un cœur !
- Quoi ?
Je ne répète pas, mais ma main et mon index gardent leur position accusatrice. Elle finit par sourire :
- C’est joli !
- Oui mais, t’as failli l’écrabouiller...
- Mais c’est en pierre !
- Et même !
Elle rit. Elle rit aux éclats en me fixant d’un regard nouveau, comme si soudain elle découvrait que j’étais un autre homme. Puis elle repart en courant. Pour tout de suite revenir vers moi. Très près de moi. Comme pour m’embrasser. Ou me donner un coup de tête. Et au bout d’un bon round d’observation, elle s’esclaffe :
- Putain, tu dis que chez Larbi et chez Omar c’est que des déchirés, mais c’est toi le plus déchiré de tous...
On rit tous les deux.
On marche. Je lui dis que je viens marcher ici très tôt le matin. Je l’ai dit avec l’arrière-pensée que ce serait bien de voir un lever du jour en sa compagnie. Elle dit que c’est n’importe quoi. Et elle rit. Et rit encore. Puis elle finit par se reprendre :
- Sérieux ?
Je fais oui de la tête. Alors elle se hasarde :
- Je veux bien essayer... Mais là, demain on doit partir avec des potes à Agadir...
- Ben... après-demain ?
- Non, on reste trois jours...
On marche encore en silence. Elle a l’air de s’inquiéter, d’hésiter. Je détourne mon regard pour la laisser avec ses pensées et avec elle-même. Finalement elle lâche:
- T’as qu’à venir avec nous au fait... ça te dit ?
- Non, non j’ai du travail...
- Où ça ?
- Ben... je reste à l’Auberge...
Et à nouveau un autre regard se dessine sur son visage, un regard sombre et intrigué qui semble m’ausculter de fond en comble. Je ne réalise qu’après coup qu’elle me prend encore pour le personnage Abdelaziz. Je ne sais quoi dire, ni comment rattraper les choses, ni même si ça vaut le coup de clarifier quoi que ce soit. Après tout, je suis là en incognito pour enfin écrire ce testament qui me hante depuis quelques mois. Alors, passer pour un ouvrier qui est logé en échange de ses services, c’est plutôt honorable.
On se quitte parce que je dois aller travailler un peu. Elle me concède un bon courage sincère et compatissant
Le soir je la retrouve chez Larbi, habillée en belle de nuit. De toute beauté. Elle m’attendait, car à peine elle m’a vu que déjà elle demande à son beau jeune de me céder la place à ses côtés. Ils sont six ou sept hommes de tous âges à papoter avec elle, de tout et n’importe quoi, sauf de choses sérieuses. Ou sensées. Je m’assois sur la banquette et aussitôt ses jambes viennent au contact des miennes, comme pour s’assurer de ma présence. Un réflexe quasi-maternel.
Ils rient beaucoup, je ris très peu. Mais j’observe tout. Surtout les regards des hommes qui sont totalement centrés sur elle. Des regards de désir. Je n’ai aucun doute que le mien devrait être pareil, sauf qu’il m’est difficile de la fixer constamment de biais. Mais bon, je me rattrape avec sa main qui vient fréquemment flirter avec la mienne.
A plusieurs reprises, elle remet en place les hommes qui dérapent. J’apprécie son côté femme libre qui ne se laisse pas marcher sur les pieds.
On commande des lentilles, mais juste elle et moi. Elle me lance avec autorité que c’est elle qui va me payer le repas. Je la gratifie d’un sourire gêné, et d’un vague haussement d’épaules.
Quand, bien plus tard, les plats de lentilles finissent par nous arriver, il n’y a déjà plus qu’elle et moi à notre table. Le vent fort ne cesse de jouer avec son châle et son chapeau. Et ça m’excite. Elle le voit et se laisse prendre au jeu. Comme pour me montrer combien sa chevelure était belle, noire et touffue. Une crinière de cheval.
Je lui dis que je ne dois pas m’éterniser à cause du lever du jour. Elle me prend en peine:
- Tu bosses tôt ?
Je réponds que oui, elle se pince les lèvres. Puis elle feint de me consoler :
- On ne part pour Agadir qu’en fin d’après-midi. Je viens te chercher pour manger à midi ?
- Non, c’est mieux qu’on se retrouve directement au même restaurant...
Elle pense sûrement que la patronne de l’Auberge ne doit pas être arrangeante. Je m’en amuse au fond de moi.
Je me lève dès que Larbi est sorti prendre un peu l’air. Je commence à lui expliquer qu’elle va payer pour moi, mais il ne me laisse pas parler :
- Arrête ! Tu viens à peine d’arriver que déjà t’es dans les sous !
Elle s’étrangle :
- Quoi ? Tu veux pas qu’il paie... euh... que je paie pour lui ?
- Toi non plus Lalla [princesse], ce soir tu paies pas... en son honneur...

                   

vendredi 1 août 2025

Gideon Levy : Ce n’est pas juste une guerre, c’est un génocide, et il est commis en notre nom

Gideon Levy, Haaretz, 30/7/2025
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala

Deux importantes organisations israéliennes de défense des droits humains ont nommé ce que d’autres continuent de nier : la campagne menée à Gaza n’est pas seulement brutale ou disproportionnée, elle vise délibérément à détruire un peuple. Les preuves sont accablantes, l’intention indéniable et le silence complice.


Un journaliste montre le résumé du rapport « Notre génocide » publié par B’Tselem lors d’une conférence de presse à Jérusalem, lundi. Photo Maya Alleruzzo/AP

Le moment est venu. Il n’est plus possible de tourner autour du pot et d’éviter de donner une réponse. Nous ne pouvons plus nous cacher, éluder, marmonner, apaiser et obscurcir. Nous ne pouvons pas non plus nous accrocher à des sophismes juridiques sur la « question de l’intention » ou attendre la décision de la Cour internationale de justice de La Haye, qui ne sera peut-être rendue que lorsqu’il sera trop tard.

Il est déjà trop tard. C’est pourquoi le moment est venu d’appeler l’horreur par son nom – et son nom complet est génocide, l’extermination d’un peuple. Il n’y a pas d’autre façon de le décrire. Sous nos yeux horrifiés, Israël commet un génocide dans la bande de Gaza. Cela n’a pas commencé aujourd’hui, cela a commencé en 1948. Mais aujourd’hui, les preuves sont suffisantes pour appeler par son nom monstrueux ce qui se passe dans la bande de Gaza.

C’est un moment de désespoir, mais aussi de libération. Nous n’avons plus besoin d’éviter la vérité. Lundi, dans le sous-sol d’un hôtel de Jérusalem-Est, deux importantes organisations israéliennes de défense des droits humains ont annoncé que les dés étaient jetés. B’Tselem et Physicians for Human Rights ont déclaré qu’elles étaient parvenues à la conclusion qu’Israël commettait un génocide. Elles l’ont fait devant des dizaines de journalistes du monde entier et une représentation honteusement clairsemée des médias israéliens.

D’une fiabilité et d’un courage incomparables, ils ont franchi une étape historique. Il était évident que leurs porte-parole n’avaient pas la tâche facile. Le malaise était palpable dans la salle de conférence.

B’Tselem a intitulé son rapport « Notre génocide » – et c’est bien d’un génocide qu’il s’agit, et c’est le nôtre. Cette déclaration dramatique a été accueillie en Israël avec un mépris quasi total. Mais cela aussi prouve la gravité de la situation. Le génocide est presque toujours nié par ceux qui le commettent.

La signification est grave. Vivre dans un pays dont les soldats commettent un génocide est une tache indélébile, un visage déformé qui nous regarde dans le miroir, un défi personnel pour chaque Israélien. Ce terme soulève de profondes questions sur le pays et notre part dans ce crime. Il nous rappelle d’où nous venons et soulève des questions difficiles sur notre avenir. Le plus facile maintenant, c’est la charge de la preuve. La confirmation juridique viendra peut-être de La Haye, mais les preuves morales s’accumulent chaque jour.

Un enfant palestinien souffrant de malnutrition dans le camp d’Al-Shati à Gaza, la semaine dernière. Photo Jehad Alshrafi/AP

Depuis des mois, les rares personnes en Israël qui voient dans la bande de Gaza une question d’intention souffrent. Israël a-t-il vraiment l’intention de commettre un génocide, ou a-t-il peut-être provoqué ces résultats sans le vouloir ? Cette question est désormais superflue. Ce n’est pas le nombre de morts et l’ampleur des destructions qui l’ont fait disparaître de l’ordre du jour, mais la manière systématique dont elles sont perpétrées.

Lorsque vous détruisez 33 hôpitaux sur 35, l’intention est claire et le débat clos. Lorsque vous effacez systématiquement des quartiers, des villages et des villes entiers, les doutes quant à vos intentions n’ont plus lieu d’être. Lorsque vous tuez chaque jour des dizaines de personnes qui font la queue pour obtenir de la nourriture, la méthode a été prouvée sans l’ombre d’un doute. Lorsque vous utilisez la famine comme arme, il n’y a plus aucun doute possible.

Il ne manque plus rien pour comprendre que ce qui se passe à Gaza n’est pas le dommage collatéral d’une guerre horrible, mais bien l’objectif. La famine, la destruction et la mort à grande échelle sont le but, et de là, le chemin vers la conclusion est court : le génocide.

Israël a clairement l’intention de détruire la société palestinienne dans la bande de Gaza, de la rendre invivable. Il a l’intention de la nettoyer ethniquement, que ce soit par le génocide ou le transfert de population, de préférence les deux.

Manifestation organisée par Standing Together à Tel Aviv la semaine dernière. Photo Tomer Appelbaum

Cela ne signifie pas que la cabale aboutira complètement, mais elle va dans le sens de cette solution absolue. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, père de cette cabale et son principal exécutant, l’appelle « victoire totale », et cette victoire est le génocide et le transfert de population. Netanyahu et son gouvernement ne feront aucun compromis. Pendant ce temps, les partis juifs de l’opposition n’ont personne qui s’y oppose vraiment.

Israël n’a plus personne pour arrêter cette marche vers le génocide ; il n’y a que ceux qui l’ignorent. Aussi effrayant que cela puisse paraître, le danger existe que cela ne s’arrête pas à Gaza. Ils ont déjà mis en place l’infrastructure idéologique et opérationnelle nécessaire à cet effet en Cisjordanie. Les citoyens arabes d’Israël pourraient bien être les prochains sur la liste. Il n’y a personne pour l’arrêter, et nous devons l’arrêter.

➤Lire le rapport de B'Tselem en français