2-M | 5º aniversario de la movilización en Madrid por los presos políticos saharauis: cinco años sin respuestas

El próximo lunes 2 de marzo se cumplen cinco años de concentraciones semanales ante el Ministerio de Asuntos Exteriores, en la Plaza de la Provincia (Madrid), para denunciar la situación de los presos políticos saharauis encarcelados en Marruecos y exigir al Gobierno español que asuma su responsabilidad política y jurídica ante esta vulneración continuada de derechos fundamentales.

https://noteolvidesdelsaharaoccidental.org/2-m-5o-aniversario-de-la-movilizacion-en-madrid-por-los-presos-politicos-saharauis-cinco-anos-sin-respuestas/ 

lundi 15 septembre 2025

SYLVAIN GEORGE
Les flottilles pour Gaza ou l’inachevé comme forme politique

 Sylvain George, lundimatin, 2/9/2025

Sylvain George (Vaulx-en-Velin, 1968) est un cinéaste français. Diplômé en 3e cycle en philosophie, droit et sciences politiques, et cinéma, il réalise des films poétiques, politiques et expérimentaux, sur les thématiques de l’immigration et des mouvements sociaux notamment. Filmographie


Il y a quelques mois, le Madleen était intercepté par l’armée israélienne à quelques kilomètres des côtes de Gaza. Ce 31 août, c’est une flottille de plusieurs dizaines de bateaux qui s’embarque sur la méditerranée dans l’espoir de briser le blocus qui enserre, affame et génocide Gaza. Les esprits les plus réalistes qui sont aussi les plus cyniques, y voient une tentative vaine ou insensée étant donné la puissance sur laquelle les voiliers ne peuvent que se fracasser. Dans cet excellent texte, l’auteur et réalisateur Sylvain George démontre et défend l’exact inverse. Ce qui se joue dans cette flottille, c’est un déplacement de nos repères politiques ; l’inachèvement comme chemin, la vulnérabilité et l’obstination comme puissance, la fragmentation comme forme.

Introduction : De l’événement singulier à la chaîne inachevée

En juin dernier, le départ du Madleen a été pensé comme l’invention d’une forme politique singulière : celle de l’inachèvement. [1]

À travers ce geste, fragile et interrompu, s’ouvrait la possibilité d’une politique qui n’est pas celle de l’accomplissement souverain, de l’acte définitif ou de la victoire éclatante, mais celle du fragment, du recommencement, de l’exposition. Le bateau, empêché d’atteindre Gaza, portait néanmoins une charge symbolique et matérielle irréductible : il inscrivait dans le réel un geste de désobéissance maritime, une brèche dans l’ordre établi, une image qui ne se referme pas.

Il faut cependant rappeler que le Madleen n’était pas une première et venait après une série de tentatives, depuis la fin des années 2000, pour briser le blocus. Mais son mérite fut d’avoir su réactiver l’attention publique, de jeter une lumière crue sur Gaza, et de montrer qu’il est encore possible de produire une image dissidente dans un monde saturé de consentement et de complicité. Car si le bateau fut empêché, il porta dans l’espace international la preuve qu’un geste mineur, vulnérable, pouvait encore fissurer la clôture symbolique du siège.

Or, voici que peu après le Madleen, et le Handala en juillet 2025, une nouvelle flottille a pris la mer, dimanche 31 août 2025, avec plusieurs bateaux cette fois-ci, la « Global Sumud Flotilla », qui entend marquer une inflexion décisive, et tenter une fois encore de briser le blocus. Cette fois, Israël n’aura pas à intercepter un navire isolé, mais à faire face à une flotte entière. La coalition d’associations (Freedom Flotilla, Global March to Gaza, Caravane Soumoud), renforcée par la présence de figures internationales et de milliers de volontaires issus de 160 nationalités, affirme vouloir lancer « la plus grande mission maritime humanitaire de l’histoire » [2]

 

C’est donc une flotte plurielle, hétérogène, composée de militants, de médecins, d’artistes et de « personnes ordinaires », qui prend la mer pour affronter l’horizon du siège.

La question qui s’impose est alors la suivante : comment penser philosophiquement ce nouveau départ ? S’agit-il d’une simple répétition du même, d’une continuation linéaire, ou bien d’un déplacement qui transforme la signification de l’acte ? Si le premier bateau pouvait apparaître comme un événement ponctuel, à la fois héroïque et vulnérable, le fait que d’autres suivent engage un autre régime de temporalité et de pensée : celui d’une politique de la persistance - non pas une persistance fondée sur une essence immuable, mais une reprise discontinue, fragmentaire, où chaque échec appelle une relance, ou la répétition engendre la différence et non l’identité - du recommencement, de la chaîne inachevée.

On pourrait être tenté de réduire ces flottilles à des échecs tactiques : chaque navire est intercepté, confisqué, empêché. Mais précisément, c’est dans cet empêchement même que réside leur force. Car l’inachèvement n’est pas ici un défaut contingent, mais devient la condition de possibilité de la répétition. Ce qui ne s’accomplit pas une fois peut se rejouer autrement, sous une autre forme, dans une autre constellation. Ce qui échoue à se clore renaît comme fragment, exposé à la saisie, mais aussi à la réinscription.

Ainsi, le geste des flottilles ne relève pas du paradigme de l’événement unique, celui qui, dans sa fulgurance, bouleverserait l’ordre établi. Il s’agit plutôt d’une série discontinue d’actes fragiles, chacun voué à l’inachèvement, mais qui composent ensemble une écriture politique au long cours. Chaque bateau est une feuille arrachée d’un livre inachevé, une image fragmentaire qui persiste. C’est là que se dessine une problématique : comment penser une action politique dont la puissance ne réside pas dans l’accomplissement, mais dans la réitération ? Comment concevoir une politique qui assume de n’être pas un « grand événement » mais une suite de gestes mineurs, intermittents, mais insistants ?

Cette problématique prend toute sa gravité si l’on rappelle ce vers quoi naviguent ces navires : un territoire transformé en camp à ciel ouvert, où l’affamement [3] est devenu méthode de gouvernement, où se déploie sous nos yeux une épuration ethnique méthodique, couverte par la complicité occidentale et arabe, et par le consentement établi de la plupart des nations. Dès lors, la question abyssale se pose : que signifie le départ de quelques bateaux – ou même de dizaines de navires - face à un génocide ?

En ce sens, la « Global Sumud Flotilla » n’est pas simplement la continuation de la précédente. Elle marque une inflexion : le passage du geste isolé au devenir-flottille, c’est-à-dire à une politique qui trouve sa force dans la répétition, dans le fait de rouvrir sans cesse la plaie du blocus, dans le refus obstiné de la clôture. Là où Israël vise à normaliser l’exception, à naturaliser le blocus comme horizon indépassable, la flottille vient rouvrir le temps, raviver l’intolérable, inscrire une temporalité insurgée.

C’est ce passage qu’il s’agit d’analyser : du Madleen, qui a su raviver la lumière sur Gaza en actualisant la force de l’inachèvement, à la nouvelle flottille comme politique de la persistance, comme hétérotopie fragile face au camp, comme écriture fragmentaire qui ne cesse de se réinscrire malgré l’empêchement.

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dimanche 14 septembre 2025

Après avoir construit une vie tranquille en Floride, Parivz Sabeti, le “tortionnaire en chef” présumé du Shah d’Iran doit désormais faire face à un procès

Richard Luscombe à Orlando, The Guardian, 11/9/2025
Traduit par Tlaxcala

Richard Luscombe est correspondant du Guardian US basé à Miami, Floride

Parviz Sabeti s’était fabriqué une nouvelle vie anonyme pour lui et sa famille – mais il est aujourd’hui visé par une plainte avec demande de dommages et intérêts pour 225 millions de dollars pour atrocités commises dans les prisons de Téhéran et d’ailleurs 

Les voisins de la riche communauté de Windermere, en Floride, les connaissent sous les prénoms de Peter et Nancy, un couple de retraités apparemment aimable qu’ils saluent lors de promenades matinales, et qui semblent toujours heureux de recevoir leurs deux filles adultes brillantes, dont l’une est une professeure de sciences respectée à l’université Harvard.

Pourtant, derrière les hauts murs de leur manoir au bord du lac, d’une valeur de 3,6 millions de dollars, se cache une réalité plus sombre et soigneusement gardée : « Peter » est en réalité Parviz Sabeti, l’ancien chef présumé de la police secrète et « tortionnaire en chef » du régime prérévolutionnaire du Shah d’Iran. Il fait aujourd’hui face, en Floride, à une plainte à 225 millions de dollars pour atrocités commises dans les prisons de Téhéran et d’ailleurs. [chacun des 3 plaignants réclame 75 millions de $ de dommages et intérêts, NdT]

Le mois dernier, un juge fédéral de district a statué que Sabeti, âgé de 89 ans, – après avoir construit avec succès une vie anonyme pour lui et sa famille depuis sa fuite de son pays en 1978 – devait répondre devant la justice dans le cadre d’une plainte déposée par trois plaignants se présentant comme d’anciens prisonniers politiques.

Dans les documents déposés au tribunal, les plaignants affirment avoir fait partie des milliers de personnes arrêtées par la SAVAK, l’agence de sécurité intérieure et de renseignement tristement célèbre pour sa brutalité, parce qu’elles étaient perçues comme des opposants au Shah. Ils disent avoir subi des abus sous les ordres directs de Sabeti : viols, électrochocs, quasi-noyades et arrachage forcé d’ongles.

“Apollo”

Un dispositif particulièrement barbare, affirment-ils, était « Apollo », une chaise électrique baptisée d’après le programme spatial usaméricain, équipée d’un casque métallique qui amplifiait les cris des victimes jusque dans leurs propres oreilles.


Anciens prisonniers mutilés par la SAVAK, la police politique du Shah, 28 février 1980 en Iran – Michel Artault/Gamma-Rapho/Getty Images

Sabeti n’a pas répondu publiquement aux accusations déposées devant le tribunal, mais a déjà nié par le passé que la SAVAK ait torturé des détenus, affirmant qu’il s’était « toujours opposé à la torture ».

Si sa localisation était restée inconnue pendant près de 45 ans, son rôle au sein du gouvernement iranien – en tant que directeur du département de la sécurité intérieure de la SAVAK et architecte présumé de sa cruauté – n’a jamais fait de doute.

Un rapport secret de la CIA, rédigé en 1978 et publié seulement en 2018, l’identifiait comme un allié farouchement loyal du Shah, « largement reconnu comme l’un des hommes les plus puissants et les plus redoutés du régime… avec autorité pour arrêter, interroger et poursuivre les opposants à travers tout le pays », selon la plainte.

Les estimations varient sur le nombre de victimes de la SAVAK entre sa création en 1957 et sa dissolution en 1979, mais plusieurs milliers de personnes auraient été détenues et torturées, et au moins plusieurs centaines tuées.

Les trois plaignants, des Iraniens résidant en Californie âgés de 68 à 85 ans, affirment avoir été enlevés par la SAVAK à Téhéran, battus pour leur arracher de faux aveux, puis emprisonnés. La demande des avocats de Sabeti visant à faire rejeter l’affaire pour prescription a été rejetée par le juge fédéral Gregory Presnell, du district central de Floride, le 12 août. Un procès pourrait avoir lieu dès l’an prochain.

Selon la plainte, Sabeti « a passé les quatre dernières décennies loin du regard public, dissimulant son identité et sa localisation ». Lui et son épouse Nasrin, 75 ans, auraient même pu rester incognito si l’une de leurs filles ne l’avait pas « accidentellement révélé » dans un tweet de février 2023, le montrant lors d’un rassemblement à Los Angeles contre le gouvernement islamique iranien.

La photo de Sabeti ressurgit le 19 février 2023 à Munich, dans une manifestation de monarchistes partisans de Reza Pahlavi, surmontée par la phrase “Cauchemar de futurs terroristes” et agrémentée de sa déclaration du 7 septembre 1978 : “Si la SAVAK est dissoute, les terroristes règneront sur l'Iran”


Bien que la révélation ait pu être accidentelle, et ait directement permis aux avocats des plaignants de le localiser et de déposer la plainte, certains y voient une manœuvre de la diaspora iranienne aux USA visant à « blanchir » l’histoire du régime déchu du Shah et à préparer l’opinion en faveur d’un futur gouvernement pro-occidental.

Reza Pahlavi, surnommé parfois le « prince héritier » d’Iran car fils du dernier Shah Mohammad Reza Pahlavi, déclarait dans une interview au Guardian en 2023, au plus fort des manifestations anti-Téhéran, qu’il travaillait à un « charte de principes démocratiques » pour un futur gouvernement iranien. Depuis, il s’est présenté comme prêt à remplacer l’ayatollah Ali Khamenei et à devenir chef d’État par intérim.

Dans ce cadre, Sabeti aurait travaillé comme « conseiller en sécurité » de Reza Pahlavi, selon un article publié en 2023 sur le site du Conseil national de la résistance iranienne, coalition politique se présentant comme un parlement en exil [émanation de l’organisation des Moudjahidines du Peuple, NdT].

Les tentatives du Guardian pour contacter Sabeti – par emails, appels téléphoniques à son domicile et messages à ses quatre avocats – sont restées vaines.

Une chose ne fait pas débat : le confort dont Sabeti et sa famille ont bénéficié aux USA depuis leur arrivée en Floride en 1978, après avoir fui Téhéran quelques semaines avant la révolution islamique de 1979.

Selon des documents du département d’État ayant fuité, la famille Sabeti aurait transféré une somme importante depuis l’Iran – estimée par une source à plus de 20 millions de dollars. En Floride, ils ont américanisé leurs prénoms en Peter et Nancy. Sous ces identités, Sabeti a fondé une société immobilière prospère en Floride centrale. Lui, son épouse et leurs deux filles figurent toujours comme dirigeants de plusieurs entreprises encore actives.

Les registres publics montrent que la famille possède au moins huit propriétés dans le comté d’Orange, dont le manoir de Windermere (5 chambres, 6 salles de bains) acquis pour 3,5 millions de dollars en août 2005.

Le département d’État et la CIA n’ont pas répondu aux questions sur le statut migratoire des Sabeti aux USA ou les conditions de leur admission en 1978. Cependant, Parviz et Nasrin Sabeti disposent d’une inscription électorale active en Floride et ont voté à l’élection présidentielle de 2024, preuve de leur naturalisation usaméricaine.

Une voisine a déclaré voir souvent le couple, en particulier Nasrin, marcher dans le quartier, mais a précisé que les Sabeti semblaient surtout attachés à leur discrétion. Leur maison était presque toujours silencieuse, hormis les visites ponctuelles de leurs filles.

Aucune des filles n’a répondu aux demandes de commentaires.

Le procureur général républicain de Floride, James Uthmeier, n’a pas répondu à la question de savoir s’il ouvrirait une enquête pénale sur les activités de Sabeti, comme il l’a déjà fait pour d’autres personnes accusées de crimes à l’étranger et résidant en Floride.

Sara Colón, avocate des plaignants, s’est félicitée du refus du juge Presnell de rejeter l’affaire et de sa décision de préserver l’anonymat de ses clients, qui ont déclaré avoir reçu des menaces de mort depuis le dépôt de la plainte.


Un dissident iranien, le visage dissimulé, couché sur une grille à trois niveaux munie de brûleurs retrouvée dans la cave d’un haut responsable de la SAVAK, incendiée par des manifestants le 31 décembre 1978 – Derek Ive/AP

« Ces décisions représentent une avancée positive pour les survivants de la torture qui cherchent reddition de comptes et justice. Cette affaire ne vise pas seulement à mettre fin à l’impunité, mais à affirmer que les survivants ont le droit de poursuivre la justice et de retrouver leur dignité sans peur », a-t-elle déclaré.

Le Collectif iranien pour la justice et la reddition de comptes, association militant pour les victimes de torture et leurs familles, a dit espérer que l’affaire Sabeti contribue à mettre fin au « cycle de violence » observé en Iran, d’abord sous le Shah puis sous le gouvernement islamiste qui lui a succédé.

« Le message doit être clair et simple : toutes les victimes méritent justice, et tous ceux qui ont participé à la torture et à la répression doivent rendre des comptes », a affirmé un porte-parole.

« Les racines des politiques brutales menées aujourd’hui par la République islamique d’Iran sont liées aux méthodes de torture instaurées par Sabeti et la SAVAK. [Cette affaire] doit marquer le rejet d’un futur Iran qui rétablirait la SAVAK ou accorderait une amnistie générale aux forces de sécurité actuelles impliquées dans la torture et la répression.

Ce n’est qu’à travers justice et reddition de comptes que nous pourrons surmonter la violence et la répression horrifiques qui dominent l’Iran depuis des décennies. »

Témoignages des trois plaignants, dont l’anonymat a été préservé, cités par Justin Rohrlich, The Independent, 24 février 2025 :

John Doe I : Étudiant à l’université de Tabriz, arrêté dans son dortoir en 1974 par la SAVAK. Selon la plainte, il a été torturé pendant des semaines, accusé d’avoir fourni un recueil de poèmes politiques interdits à un camarade. La torture aurait été « coordonnée » et « approuvée » par Sabeti. Après 40 jours d’interrogatoires violents, il a été traduit devant un tribunal militaire, accusé d’atteinte à la sécurité nationale, et condamné à quatre ans de prison.

« Il a souffert toute sa vie de problèmes rénaux dus aux blessures et infections subies en prison. Il porte encore les cicatrices des coups de fouet, qu’il a cachées, ainsi que les détails de son calvaire, à la plupart des gens de son entourage. »

John Doe II : Artiste, membre d’un collectif artistique fermé de force par la SAVAK dans les années 1970. Arrêté et emprisonné à plusieurs reprises pour avoir notamment défendu la liberté d’expression, il a été condamné par un tribunal militaire à 12 ans de prison, dont 7 purgés, au cours desquels il dit avoir été « torturé à répétition » sur ordre de Sabeti.

« Sa torture a laissé une lourde charge psychologique. Chaque jour est une lutte. Il a suivi des années de thérapie pour tenter de surmonter les séquelles. Rien que penser à sa torture est une expérience viscérale et douloureuse. Parfois, il souffre de réactions de stress post-traumatique lorsqu’il essaie d’en parler : tremblements, étourdissements. »

John Doe III : Lycéen lors de son arrestation par la SAVAK, accusé d’avoir diffusé des tracts anti-Shah. Après qu’un camarade, arrêté avec une arme artisanale, l’a dénoncé, il a été inculpé de participation à un groupe armé et condamné à deux ans de prison. Selon la plainte, il y a subi des tortures atroces, « toutes autorisées et supervisées par Sabeti », dont les séquelles l’affectent encore.

« Revivre et raconter sa torture est une expérience pénible, parfois honteuse et humiliante. Le traumatisme lui a laissé un lourd fardeau qu’il porte depuis toute sa vie, même s’il a fait de son mieux pour y faire face. »

 

samedi 13 septembre 2025

Pédocriminalité, harcèlement, troubles comportementaux… que cachent les jeux vidéo ?

Avatar de Sabrina El Faiz

 

Sabrina El Faiz, lebrief.ma, 13/9/2025


Roblox, Fortnite, TikTok… un nouveau monde vous appelle. ll s’agit bien d’un monde inconnu dans lequel toute la génération Z se lance corps et surtout âme la première. Quitte à, justement, la perdre cette âme, en tuant, agressant, discutant avec un pédophile ou… pire, s’enfermer au point de mettre fin à ses propres jours. Est-ce seulement le scandale de cette génération comme on en a tant vu avant, ou le monde du jeu vidéo et du smartphone serait-il allé bien trop loin cette fois-ci ? C’est inquiétant, car, évidemment, c’est du jamais vu. Psychiatre, experts en cybersécurité et gamer nous répondent.

À chaque génération son scandale. Qu’on soit clair sur ce point. Il ne s’agit pas d’un billet d’humeur génération Y Vs Z. Dans les années 60, le consumérisme des jeunes ménages inquiétait celle qui a survécu aux guerres. Les années 70 ont connu la diffusion massive des drogues psychédéliques, 80, c’était le sida, la cocaïne, le crack, les années 90 ont vu la course à l’armement et la multiplication des meurtres de gangs, une angoisse qui s’est poursuivie avec le terrorisme et l’instabilité mondiale entre 2.000 et 2010, avant de laisser place aux réseaux sociaux, aux fake news puis au Covid, à l’IA… Bref, c’est un fait, chaque génération a son lot de casseroles. Les parents, en tout temps, n’ont jamais été tranquilles.

Un refrain qui se répète, une fois tous les 10 ans, on entend parler d’un meurtre effroyable entre des jeunes, ou de suicides en série. Qui se souvient de la baleine bleue ? De l’addiction aux casinos ? Eh bien c’est la même chose, même concept, mêmes victimes, périodes différentes.

Au début, les écrans ont été présentés comme des alliés familiaux, éducatifs, une sorte de dolce vita après les nombreuses années de guerres. Puis, d’objet familial, la télévision a été remplacée par le computer fixe, avant de voir la naissance des téléphones portables et des PC portables. L’industrie ne s’arrêtera jamais d’innover et les mineurs ne cesseront d’être les victimes faciles de cette machine à sous.

Mais, cette génération « est allée trop loin », à en croire les témoignages des parents et des professeurs. Derrière cette expression se cache énormément d’inquiétudes. Le Brief a mené l’enquête, entre familles démunies, experts inquiets et zones d’ombre où l’enfant se retrouve seul face à un monde numérique pédophile sans gendarme.

Jeux vidéo et double vie

L’écran s’allume, un avatar cligne des yeux et soudain… l’enfant disparaît. Son corps est bien là, affalé sur un lit ou une chaise, mais son esprit s’est déjà envolé dans un autre monde. Là-bas, il construit, combat, dialogue, achète, vend… Tout est possible, tout est immédiat. Pour le parent, ce n’est pas un jeu. Mais ce que l’enfant appelle « jouer », l’industrie, elle, l’appelle « engagement », car chaque minute passée, chaque clic, chaque achat virtuel nourrit un peu plus une machine internationale aux milliers d’employés.

Bienvenue dans Roblox, Fortnite ou leurs cousins numériques. C’est un peu comme des cours de récréation globalisées, sans maîtres ni surveillants, où les enfants s’inventent des vies… pendant que d’autres, moins naïfs, les surveillent d’un œil malveillant.

« Ces jeux ne sont pas de simples passe-temps. Roblox, par exemple, n’est pas un seul jeu : c’est une plateforme où les utilisateurs créent leurs propres micro-jeux, des univers parmi lesquels figurent Grow A Garden, Steal a Brainrot. Fortnite, lui, est devenu un vrai espace social et culturel, avec des concerts, des collaborations avec des marques et des tournois en ligne. Le modèle économique est simple : accès gratuit, mais avec une monnaie virtuelle, Robux pour Roblox et V-Bucks pour Fortnite. Avec ces monnaies, les utilisateurs achètent des skins (permettant de personnaliser son avatar), des accessoires ou des bonus. C’est très amusant, mais cela pousse aussi à la dépendance et crée des situations à risque », détaille Mohamed Amine Charar, expert IT et digital.

Il y a donc ceux qui veulent faire du cash avec les Robux ou V-Bucks, ces monnaies virtuelles. Des millions de dirhams s’évaporent des portefeuilles parentaux dans des skins, des bonus, des objets virtuels… C’est la règle du jeu, pensée pour maintenir l’enfant captif.

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vendredi 12 septembre 2025

Enfance enterrée

 Sabrina El Faizlebrief.ma, 12/9/2025

Encore une gamine massacrée. Cinq ans. A peine le temps d’apprendre à écrire son prénom, déjà réduite en chair à coups de ceinture, de briquet, ou que sait-on ? Par qui ? Par sa propre mère et son amant. Amants illégitimes, bourreaux légitimes ! Bravo. Prix d’excellence en monstruosité familiale. Qu’est-ce qu’il y a ? Cette petite vous dérangeait dans votre vie si parfaite ?


Mohamed Amine /UNICEF/Maroc

Alors évidemment, comme chaque semaine, en bon pensant, on s’indigne. Vidéo à l’appui. Ah, le spectacle de l’horreur en HD, ça circule, ça s’émeut derrière l’écran, ça fait réagir… Oui, un peu comme ce qu’on fait ici même en ce moment, mais l’exercice devient fatigant de répétition. Et ça repart vers le prochain scandale. Parce que l’indignation, chez nous, c’est un fast-food. On consomme vite, on jette directement.

Mais revenons à ces deux moutons. Ces deux bourreaux ne sont pas une anomalie. Non, non, loin de là, ils sont le produit d’un terreau bien arrosé agrémenté de pauvreté, d’ignorance, de misogynie, de violence banalisée… Bref, notre quotidien quoi ! Et nous, bons citoyens, on se révolte alors que chaque semaine un nouveau scandale frappe ce doux pays. Le cri d’un enfant ? Sûrement une dispute de couple. Des bleus sur les bras ? L’enfant doit sans doute être maladroit, il tombe. Facile. Tout est toujours plus simple que de s’en mêler.

Alors oui, les deux coupables ont été arrêtés. La justice suivra peut-être. Et après ? Après, une autre enfant prendra sa place. Parce qu’on soigne les symptômes, jamais la gangrène. On envoie une ambulance, mais on laisse le virus circuler.

La vérité c’est que nous sommes complices. Tous.

jeudi 11 septembre 2025

Génocide à Gaza : quelles armes l'Allemagne fournit-elle à Israël ?
Entretien d'Ignacio Rosaslanda avec Shir Hever

 Genozid in Gaza: Welche Waffen liefert Deutschland an Israel?
Ignacio Rosaslanda im Gespräch mit Shir Hever

Genocide in Gaza: What weapons is Germany supplying to Israel?
Interview of Shir Hever by Ignacio Rosaslanda

Genocidio en Gaza: ¿Qué armas entrega Alemania a Israel?
Ignacio Rosaslanda en conversación con Shir Hever

Ignacio Rosaslanda, Journaliste de « Junge Welt » : Merci de nous parler aujourd'hui. Peux-tu te présenter très brièvement ?

Dr. Shir Hever : Avec plaisir. Je m'appelle Shir Hever. Je suis chercheur sur l'industrie de l'armement, l'industrie de l'armement israélienne. Je suis un soutien du mouvement BDS. Je suis originaire de Jérusalem et je vis maintenant en Allemagne.

Ignacio Rosaslanda : Aujourd'hui, nous sommes à Leipzig. Peux-tu m'expliquer un peu pourquoi il est important d'être ici aujourd'hui ?

Dr. Shir Hever : Il y a ici des soupçons selon lesquels des armes seraient également livrées à Israël depuis l'aéroport de Leipzig. C'est encore en cours de recherche, mais la protestation est partout contre toutes les livraisons d'armes, pas seulement ici à Leipzig. Il y a des protestations partout en Allemagne. C'est très impressionnant que tant de gens à Leipzig soient actifs et s'engagent contre les transactions d'armement avec Israël. Et nous voyons ici, je crois, plus de 1000 personnes.

Alors qu'Israël commet un génocide à Gaza, environ un tiers des armes proviennent d'Allemagne, et cela constitue une violation du droit international.

Ignacio Rosaslanda : Quelles sont ces armes que l'Allemagne envoie à Israël ?

Dr. Shir Hever : Il y a de très grandes quantités d'armes que l'Allemagne envoie, des sous-marins aux drones, en passant par les missiles antichars et les navires de guerre qui bombardent au gaz. Beaucoup de ces armes sont utilisées à Gaza. La plupart de ces armes sont utilisées à Gaza. Et selon les accords internationaux, il est interdit de mener ce commerce avec Israël. Non seulement vendre des armes à Israël, mais aussi acheter des armes à Israël ou transporter des armes vers Israël. L'Allemagne fait aussi cela. L'Allemagne achète aussi des armes à Israël. L'Allemagne achète et transporte des armes en provenance des États-Unis via l'aéroport de Ramstein, par exemple, ou sur des navires allemands.

Ignacio Rosaslanda : Nous étions à Ulm il y a quelques semaines, dans la ville où se trouve l'usine d'Elbit. Nous avons aussi Rheinmetall ici. Quelle est l'ampleur de l'implication industrielle ici en Allemagne ?

Dr. Shir Hever : L'Allemagne est globalement le quatrième ou cinquième plus grand exportateur d'armes au monde, donc bien plus important qu'Israël. Elbit Systems, ainsi que les deux autres grandes entreprises d'armement israéliennes, IAI et Rafael, ont des filiales en Allemagne. Et c'est très important pour l'armée israélienne. Elles vendent des armes à la Bundeswehr (armée allemande), mais elles produisent aussi des pièces d'armes qu'elles envoient en Israël. Et bien sûr, c'est interdit. L'Allemagne doit interdire cela. La déclaration de Merz devrait aussi s'appliquer aux filiales israéliennes en Allemagne, donc à Ulm et ailleurs. Mais je crois que les intérêts de l'industrie allemande de l'armement sont si forts qu'il n'est pas si simple de les arrêter. Mais d'un autre côté, les personnes qui veulent en tirer beaucoup de profit dans les grandes entreprises allemandes comme Rheinmetall, MTU ou RENK ne veulent pas non plus finir en prison, et s'ils font quelque chose de totalement illégal, ce sera le résultat.

Ignacio Rosaslanda : Nous voyons quotidiennement des images de roquettes qui détruisent Gaza. Comment pouvons-nous savoir si ces bombes, ces missiles ou ces roquettes sont d'origine allemande ?

Dr. Shir Hever : C'est très difficile à savoir parce qu'après chaque bombardement, Israël tire des obus de 155 mm pour détruire les traces, afin que nous ne trouvions pas les débris des équipements. Mais parfois, nous en trouvons quand même. Le 1er juillet 2024, un journaliste palestinien a photographié un morceau de roquette. Il y avait un petit morceau sur lequel était écrit "Made in Germany". Cela provenait d'une entreprise de Fulda. L'entreprise s'appelle Jumo. Ils produisent des climatiseurs. Mais ce régulateur de pression de la climatisation a été utilisé par Israël pour une roquette qui a été utilisée en Cisjordanie, pas à Gaza, contre les camps de réfugiés à Jénine, et c'est bien sûr interdit. Cela signifie que ces régulateurs de pression doivent être classés comme produits à double usage (Dual-Use), et cette entreprise Jumo, si elle continue à vendre ces produits, c'est illégal, elle doit alors être sanctionnée.

Ignacio Rosaslanda : À partir de quand peut-on dire qu'ils font cela ? Est-ce punissable pour ces personnes, pour les entreprises, mais aussi pour les politiciens ? De quoi avons-nous besoin ?

Dr. Shir Hever : Oui. Israël a toujours prétendu que l'occupation était à court terme, et puis selon la quatrième Convention de Genève, l'occupation militaire est autorisée pour de courtes périodes. Bien sûr, cela ne va pas avec les colonies illégales, mais la livraison d'armes était une question distincte. Mais maintenant, le 29 décembre 2023, l'Afrique du Sud a poursuivi Israël pour accusation de génocide, et le 24 janvier 2024, la CIJ (Cour Internationale de Justice) a donné une ordonnance : Israël doit cesser les actes relevant de la Convention sur le génocide. Et immédiatement, à la seconde où Israël a enfreint cet ordre, c'est-à-dire ne l'a pas suivi, dès le 24 janvier 2024, cela crée une obligation pour les États tiers comme l'Allemagne de stopper immédiatement les armes. Depuis ce moment, l'Allemagne viole le droit international.

De plus, il y a d'autres étapes. Par exemple, le 19 juillet 2024, la CIJ a rendu un avis consultatif stipulant que l'occupation en tant que telle est illégale. Israël ne peut plus dire que c'est seulement à court terme. Ce n'est pas à court terme, cela doit cesser immédiatement, et les États tiers sont obligés d'exercer des sanctions contre Israël et de stopper les livraisons d'armes. Et l'Allemagne a malheureusement aussi ignoré cet avis.

Ignacio Rosaslanda : Qu'est-ce que l'Allemagne achète à Israël ?

Dr. Shir Hever : Beaucoup de choses. Mais la plus grosse transaction est le système Arrow-3. C'est un missile de défense que produit Israël pour l'Allemagne, pour se défendre contre d'éventuelles attaques de missiles. C'est un système non testé. On ne sait pas si cela fonctionne ou non, mais l'Allemagne était prête à payer 4 milliards d'euros pour ce système. C'est très, très beaucoup. C'est la plus grande exportation d'armes de l'histoire d'Israël. Et cela a été signé 10 jours en octobre, après le fameux discours du ministre israélien de la Défense de l'époque, Yoav Gallant, qui a dit que les Palestiniens étaient des "bêtes humaines" et qu'ils n'auraient "pas d'eau, pas de nourriture, pas de médicaments". Donc c'était sa déclaration de génocide. 10 jours après, l'Allemagne l'a invité, Boris Pistorius, le ministre de la Défense, pour signer un contrat pour cet Arrow-3. Il y a beaucoup d'autres armes qu'Israël vend à l'Allemagne. Mais ce serait une longue liste, malheureusement.

Ignacio Rosaslanda : D'accord. Et pourquoi penses-tu qu'il est important que nous soyons ici aujourd'hui à l'aéroport ?

Dr. Shir Hever : Je pense que la déclaration de Merz n'aurait pas été possible s'il (le gouvernement) n'avait pas compris que l'opinion en Allemagne change, que la majorité en Allemagne est contre les livraisons d'armes et contre le génocide. Et donc chaque pression que nous exerçons produit un résultat. Sa déclaration n'était qu'une première étape, ce n'est bien sûr pas suffisant. Mais si nous continuons à protester, à marcher et à manifester, alors d'autres mesures viendront. Nous le voyons déjà dans d'autres pays. Donc l'Allemagne est très en retard sur le reste du monde ici, mais cela se rapproche de plus en plus. J'ai lu hier que le ministre des Affaires étrangères des Pays-Bas, Kaspar Veldkamp, a quitté le gouvernement parce qu'il voulait des sanctions sévères contre Israël, ce que son gouvernement n'a pas accepté. Ils voulaient moins de sanctions. Cela signifie que cela arrive jusqu'à la frontière de l'Allemagne, jusqu'aux Pays-Bas. C'est au tour de l'Allemagne.

Ignacio Rosaslanda : Merci beaucoup.

Aéroport de Leipzig, 23/8/2025
Traduit par Tlaxcala

mercredi 10 septembre 2025

Sept gosses et un bateau

 Zaïm Gharnati, Le Matin d'Algérie, 8/9/2025


Sept gamins de quinze ans volent un bateau, traversent trois cents kilomètres de Méditerranée, débarquent à Ibiza comme s’ils avaient pris un bus scolaire. Voilà où nous en sommes. Pas besoin de romans ni de statistiques : une image suffit. Celle d’une jeunesse qui n’attend plus rien, qui préfère l’océan au pays.

On dira que c’est de l’inconscience. On dira que ce sont des mineurs, qu’il faut les rapatrier, qu’il faut sermonner les parents. On dira tout, sauf l’essentiel : s’ils ont pris la mer, c’est parce qu’ici, on leur a volé leur horizon avant même qu’ils ne volent ce bateau.

Depuis qu’il a été « élu » ou plutôt désigné, Notre Président enchaîne les promesses comme on raconte des histoires à dormir debout. Promis : des logements, des emplois, des réformes. Résultat : des queues interminables, du chômage, des prix qui flambent. Promis : une Algérie nouvelle. Résultat : un vieux décor repeint. Promis : écouter la jeunesse. Résultat : sept ados qui répondent par un bras d’honneur marin.

Le plus tragique, c’est que ce geste insensé fait rire certains et pleurer d’autres. « Bravo pour le courage », disent les uns. « C’est un scandale », disent les autres. Et au milieu, un État qui feint la surprise, qui promet une enquête, qui versera peut-être une larme télévisée avant de passer à autre chose. La mise en scène habituelle : le mensonge, cette fois sous forme de compassion.

Mais les gosses n’écoutent plus. Ils savent qu’on ne construit pas un avenir avec des discours creux. Ils savent qu’on ne mange pas de la dignité patriotique quand on a le ventre vide. Ils savent qu’aucun ministre ne les sauvera, parce que les ministres se sauvent eux-mêmes. Alors ils ont pris la barre. Sans expérience, sans carte, mais avec une certitude : mieux vaut se perdre en mer que se noyer à sec.

Voilà le bilan Tebboune. Six ans à jongler entre promesses creuses, blagues officielles et larmes de crocodile. Six ans à bricoler un pays qui se défait. Six ans pour accoucher d’une vérité simple : les jeunes n’y croient plus. Le pouvoir s’entête à jouer au père de famille, mais ses enfants lui échappent, parfois en pleine mer.

On peut toujours accuser l’Espagne, l’Europe, les réseaux sociaux. On peut inventer des complots, des manipulations, des agents étrangers. On peut tout dire, sauf la vérité nue : si sept mineurs prennent le risque de traverser la Méditerranée, c’est que le système a déjà coulé.

Alors oui, Tebboune aura marqué l’histoire. Pas par ses réformes, mais par sept gosses dans un bateau volé, filant vers Ibiza comme on fuit un incendie. L’Algérie nouvelle ? Elle est déjà partie avec eux.

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mardi 9 septembre 2025

CAROLINE DUPUY
« Tout le monde a perdu » : comment un programme de migration sioniste a privé le Maroc de sa florissante communauté juive

Caroline DupuyMiddle East Eye, 3/8/2025
Traduit par SOLIDMAR

Dans les années 1960, plus de la moitié des Juifs marocains ont quitté le pays avec la promesse d’un avenir meilleur en Israël. Middle East Eye a parlé à ceux qui ont choisi de rester dans le royaume d’Afrique du Nord.


18 mai 2022 : un membre de la communauté juive prie lors de la Hiloula des Tsadikim, le pèlerinage sur les tombes des saints et des rabbins célèbres, au cimetière juif de Meknès, Maroc, érigé en 1682 et restauré récemment dans le cadre d'un programme de réhabilitation de plus de 160 cimetières juifs du Maroc  voulu par le roi Mohammed VI en 2010. Photo Fadel Senna/AFP

Ce n’est pas un secret : de nombreux Juifs ont quitté le Maroc pour Israël dans les années 1960, dans le cadre d’un programme sioniste officiellement connu sous le nom d’Opération Yakhin.

Conçue par le Mossad et menée par l’Agence juive, cette opération clandestine visait à accroître la population juive de l’État récemment proclamé en y transférant des Juifs depuis le Maroc. D’autres opérations similaires ont eu lieu aux quatre coins du monde à la même époque.

Entre 1961 et 1964, près de 97 000 Juifs, soit 54,6 % de la communauté du royaume, auraient quitté le Maroc. Avant l’opération, environ 225 000 Juifs vivaient dans ce pays d’Afrique du Nord.

Aujourd’hui, quelque 160 000 Juifs d’origine marocaine vivraient en Israël, formant le deuxième plus grand groupe d’immigrés après les Juifs issus des ex-républiques soviétiques.

L’aspect le plus méconnu de cette période est incarné par la communauté juive marocaine qui est restée — ou qui est revenue d’Israël après y avoir migré et vécu quelques années. Ils constituent les quelque 2 000 Juifs qui vivent encore aujourd’hui dans le pays — la plus grande communauté juive subsistante en Afrique du Nord.

L’écrivain juif marocain Jacob Cohen décrit cette communauté jadis florissante comme « une espèce rare ».

Né en 1944 à Meknès, Cohen fait partie du petit groupe qui est resté au Maroc pendant l’exode massif. Il a vu sa communauté disparaître sous ses yeux.

« J’étais convaincu que nous devions partir, que les Juifs marocains n’avaient pas d’avenir au Maroc. C’est le grand succès des organisations sionistes présentes au Maroc », a-t-il confié à Middle East Eye.

Une chose était claire, dit-il : « Il n’y avait pas d’antisémitisme manifeste ; les quelques Juifs qui vivaient au Maroc n’avaient pas de problèmes. Mais il y avait ce sentiment généralisé que l’avenir n’était plus là, sinon pour eux-mêmes, du moins pour leurs enfants. »

« Ce fut une tragédie »

Selon diverses sources universitaires, l’Opération Yakhin s’appuyait sur un accord entre le Premier ministre israélien David Ben Gourion et le défunt roi du Maroc Hassan II.

Pour compenser le Maroc de la perte de membres de sa communauté, Israël aurait accepté de verser 500 000 dollars, plus 100 dollars par émigrant pour les 50 000 premiers Juifs marocains partis, et 250 dollars pour chaque émigrant supplémentaire. La société new-yorkaise Hebrew Immigrant Aid Society aurait contribué à hauteur de 50 millions de dollars à Yakhin.

Fanny Mergui, 80 ans, de Casablanca, faisait partie des milliers de personnes parties en 1961. Elle se souvient de la façon dont les mouvements de jeunesse israéliens sont venus au Maroc pour convaincre les Juifs de partir et, pour ceux comme elle qui avaient le « bon profil », de rejoindre le mouvement.

« [Ils disaient que] le Maroc était indépendant [de la colonisation française depuis 1956], et que nous avions notre propre pays [Israël], que nous n’avions plus aucune raison de rester au Maroc », dit-elle à MEE.

Elle a commencé à fréquenter les clubs de jeunesse créés par l’Agence juive, branche opérationnelle de l’Organisation sioniste mondiale chargée de promouvoir l’immigration juive vers Israël, dès l’âge de 10 ans. Ces clubs diffusaient la propagande sioniste auprès des jeunes.

« Je vivais au rythme de la culture israélienne — la patrie, les chants des pionniers, le socialisme, la liberté, l’émancipation, la fraternité », dit-elle.

La propagande fonctionnait, et depuis sa maison dans le quartier historique, Mergui était aux premières loges pour voir l’opération se dérouler.

« Ils envoyaient des bus entiers de villages vers Casablanca, et j’ai passé mon enfance à regarder ces gens partir. Il suffisait de traverser la rue et on se retrouvait là où les bateaux accostaient, juste sous nos yeux. »

Mergui décrit l’état d’esprit des départs comme une « sorte de psychose du départ ».

« J’ai vu toutes ces personnes quitter la médina — grands-mères, grands-pères, jeunes et vieux, avec leurs marmites à couscous, paniers, épices, tous en larmes. C’était une tragédie. Les gens ne partaient pas le cœur joyeux », se souvient-elle.

Les Juifs étaient parfaitement intégrés à la société marocaine majoritairement musulmane, à laquelle ils appartenaient depuis plus de 2 000 ans.

« Les Marocains musulmans ne nous attaquaient pas, ils ne nous disaient pas de partir, bien au contraire », confie-t-elle.

Mais à l’époque, dit Mergui, le mouvement sioniste et le projet migratoire promettaient la « modernité » et l’accès à un nouveau monde.

« Quand je suis partie, dans mon esprit, et pour beaucoup de Juifs marocains, Israël avait toujours existé. Nous ne pensions pas aller dans un pays qui venait juste de naître. Pour nous, c’était la Terre sainte. C’était notre pays. C’était la terre de la Bible », dit-elle.

« Nous rentrions chez nous, tout simplement. Nous ne comprenions pas ce qui se passait réellement. Il m’a fallu toute une vie pour comprendre ce qui était arrivé à ma communauté », ajoute-t-elle.

Retour au Maroc

Une source anonyme bien informée a confié à MEE qu’en plus du voyage gratuit vers Israël, les migrants se voyaient offrir un logement permanent.

Cependant, une fois en Israël, les Juifs marocains, comme d’autres immigrés venus des pays arabes, ont découvert une réalité bien différente de ce que le mouvement sioniste leur avait décrit.

En Israël, les Marocains furent les premiers à former ce qu’on appelait les « quartiers arabes », explique Mergui, qu’elle décrit comme « des zones complètement désolées ».

« Si vous vouliez un toit, il fallait le construire vous-même », ajoute-t-elle, précisant que les Juifs arabes étaient les plus pauvres parmi les communautés arrivantes.


Les bâtiments restants du quartier Moghrabi (maghrébin/marocain) dans la vieille ville de Jérusalem, le 12 juin 1967, après leur démolition par Israël afin d'agrandir l'espace devant le Mur occidental. Photo Ilan Bruner/Bureau de presse du gouvernement israélien/AFP

Le racisme entre communautés et les inégalités étaient aussi un problème.

« C’était une idéologie coloniale. Les Juifs européens, qui furent les premiers à s’installer en Palestine depuis la Russie dans les années 1880, se considéraient comme supérieurs à nous et nous ne pouvions jamais être que des citoyens de seconde zone. »

Il n’a pas fallu longtemps aux nouveaux immigrés pour contester cette situation.

« Les Juifs marocains sont descendus dans la rue avec des portraits du roi Mohammed V, en disant : “Nous voulons rentrer chez nous”, mais ce n’était pas possible ; c’était un voyage sans retour », explique Mergui. Bien que Mohammed V soit décédé en 1961, les manifestants brandissaient son image car le défunt roi était connu pour avoir protégé les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il avait refusé de livrer les Juifs marocains au régime nazi.

Le retour au Maroc n’était pas une option facilement accessible pour la plupart des Juifs marocains. L’opération étant clandestine, ils n’avaient pas de documents de voyage légitimes et leur situation de passeport dépendait des accords conclus avec le Maroc, explique-t-elle.

Après la guerre israélo-arabe de 1967, Mergui elle-même souhaita revenir au Maroc et en eut l’occasion en devenant responsable du club de jeunesse sioniste qui recrutait des membres pour le mouvement.

« J’étais folle de joie, non pas parce que j’allais travailler pour le mouvement sioniste, mais parce qu’ils me donnaient la possibilité de remettre en question ce départ précipité du Maroc. »

Israël n’était pas son foyer. « J’étais immergée dans une culture étrangère, que j’appréciais bien sûr — j’ai beaucoup appris, je ne le nie pas. Je me suis politisée. J’ai rencontré des jeunes venus du monde entier », dit-elle.

Alors qu’elle considérait autrefois le sionisme « comme tout autre mouvement colonial ayant besoin de s’implanter », tout a changé pour elle après 1967 et l’occupation par Israël des territoires palestiniens.

« J’ai commencé à réaliser que c’était ça le véritable problème et à comprendre ce qui se passait réellement. J’ai complètement renoncé à vivre en Israël. »

Avant de retourner au Maroc, Mergui étudia à l’Université de Vincennes, à Paris, où elle se familiarisa avec l’histoire de la Palestine.

« Cela a façonné mon parcours académique et politique, et ma conscience s’est éveillée. »

Durant son séjour en France, Mergui s’engagea en politique, militant à la fois pour les Black Panthers israéliens, un groupe réclamant la justice sociale pour les Juifs séfarades et mizrahim en Israël, et pour la cause palestinienne.

« Au bord de l’extinction »

L’opinion publique marocaine soutient ouvertement la cause palestinienne et s’oppose à l’accord de normalisation signé avec Israël en 2020 — et les Juifs du royaume semblent partager une perspective similaire.

La plupart des Juifs marocains gardent un profil politique discret ; cependant, de nombreux membres de la communauté condamnent les actions israéliennes. Rabat est la ville natale de figures propalestiniennes renommées d’origine juive marocaine, comme Sion Assidon, membre fondateur du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) au Maroc.

Cependant, la politique moyen-orientale n’est pas la seule raison pour laquelle les Juifs du pays ont décidé de rester — ou de revenir.

Haim Crespin, né dans la ville septentrionale de Ksar el-Kébir en 1957, décrit sa décision de rester dans le royaume comme « non motivée politiquement ».

Il était enfant lors de l’exode massif.

« Mon père était commerçant, et nous avions une bonne vie ici. J’ai aussi ouvert mon restaurant il y a 25 ans. La raison pour laquelle chaque Juif reste au Maroc n’est pas toujours liée à des aspects politiques », a-t-il dit à MEE.

Le restaurateur, qui vit aujourd’hui à Rabat, défend le choix de sa famille de rester malgré certaines difficultés qu’il ne considère pas comme propres au Maroc.

Alors que certains Juifs interrogés par MEE disent percevoir une hausse de l’antisémitisme dans le royaume, il n’existe pas de données fiables sur la question. En tout cas, ce n’est pas suffisant pour pousser les gens à partir, estime Crespin. « Les gens bougent à cause de la peur, mais cela arrive partout dans le monde, alors pourquoi partir ? »

Cohen, en revanche, se montre pessimiste quant au destin de la communauté juive du Maroc, que l’écrivain dit être « au bord de l’extinction ».

Lui-même a décidé de partir pour la France après avoir rencontré, dit-il, « certains problèmes personnels » lorsqu’il travaillait comme maître-assistant à Casablanca, ce qui l’a amené à penser que « les Juifs marocains avaient généralement raison de ne pas considérer la société marocaine comme suffisamment tolérante et égalitaire pour offrir aux Juifs les postes qu’ils méritaient ».

Cependant, il reconnaît que le royaume a fait des efforts pour préserver l’identité juive historique du pays.

En 1997, la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain a créé à Casablanca le premier musée juif du monde arabe, encore actif aujourd’hui. La fondation a également préservé plus de 167 cimetières et sanctuaires juifs à travers le royaume.

En 2011, la nouvelle constitution marocaine a reconnu l’identité hébraïque comme partie intégrante de l’identité marocaine, et en 2020, le roi Mohammed VI a approuvé l’introduction de l’enseignement de l’histoire et de la culture juives dans les écoles primaires. Un conseiller juif marocain influent du roi, André Azoulay, a joué un rôle clé pour souligner l’importance de cette reconnaissance officielle.

« Tout est fait pour la protéger, la soutenir et la préserver. Mais sa fin semble inévitable, et même si elle survit, ce sera sous une forme réduite à sa plus simple expression », estime Cohen.

« Rien ne peut s’opposer à ce verdict de l’histoire », ajoute-t-il, soulignant les pertes majeures entraînées par l’Opération Yakhin.

« Du côté marocain, tout le monde a perdu. Le pays a perdu une communauté potentielle d’un à deux millions de personnes qui auraient pu contribuer à son développement, sa diversité et son harmonie.

Du côté juif, ce fut l’éradication irréversible d’une civilisation qui avait mis 15 siècles à se former et à s’épanouir. »

En décrivant la période migratoire, Mergui aime utiliser la métaphore des gens fuyant un bâtiment en flammes.

« La communauté juive marocaine était complètement perdue. Elle ne savait pas ce qu’il allait advenir d’elle, c’était comme être dans une maison en feu, et les gens s’enfuyaient », dit-elle.

« Alors, que faire ? Eh bien, on court, comme tout le monde. »