2-M | 5º aniversario de la movilización en Madrid por los presos políticos saharauis: cinco años sin respuestas

El próximo lunes 2 de marzo se cumplen cinco años de concentraciones semanales ante el Ministerio de Asuntos Exteriores, en la Plaza de la Provincia (Madrid), para denunciar la situación de los presos políticos saharauis encarcelados en Marruecos y exigir al Gobierno español que asuma su responsabilidad política y jurídica ante esta vulneración continuada de derechos fundamentales.

https://noteolvidesdelsaharaoccidental.org/2-m-5o-aniversario-de-la-movilizacion-en-madrid-por-los-presos-politicos-saharauis-cinco-anos-sin-respuestas/ 

mardi 24 novembre 2020

Point de vue de l'occupant [dont aucun pays au monde ne reconnaît la souveraineté sur le Sahara Occidental ]:

Guergarate: le roi Mohammed VI s’est entretenu au téléphone avec Guterres

Le roi Mohammed VI a eu, ce lundi, un entretien téléphonique avec le Secrétaire Général des Nations Unies, Antonio Guterres, indique un communiqué du Cabinet royal.

Voici l’intégralité du communiqué:

« Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Que Dieu L’assiste, a eu, ce jour, un entretien téléphonique avec le Secrétaire Général des Nations Unies, M. Antonio Guterres.

L’entretien a porté sur les derniers développements de la Question Nationale, notamment la situation dans la zone de Guergarate au Sahara marocain.

Au cours de cet entretien, Sa Majesté le Roi a souligné qu’après l’échec de toutes les tentatives louables du Secrétaire Général, le Royaume du Maroc a pris ses responsabilités dans le cadre de son droit le plus légitime, d’autant plus que ce n’est pas la première fois que les milices du « polisario » s’adonnent à des agissements inacceptables.

Le Maroc a rétabli la situation, réglé définitivement le problème et restauré la fluidité de la circulation.

Sa Majesté le Roi, Que Dieu Le glorifie, a précisé que le Royaume du Maroc continuera à prendre les mesures nécessaires afin d’assurer l’ordre et garantir une circulation sûre et fluide des personnes et des biens, dans cette zone à la frontière entre le Royaume et la République Islamique de Mauritanie.

Sa Majesté le Roi a réaffirmé à M. Guterres l’attachement constant du Maroc au cessez-le-feu. Avec la même force, le Royaume demeure fermement déterminé à réagir, avec la plus grande sévérité, et dans le cadre de la légitime défense, contre toute menace à sa sécurité et à la quiétude de ses citoyens.

Sa Majesté le Roi a, enfin, assuré le Secrétaire Général que le Maroc continuera à soutenir ses efforts dans le cadre du processus politique. Celui-ci devrait reprendre sur la base de paramètres clairs, impliquant les véritables parties à ce différend régional et permettant une solution réaliste et réalisable dans le cadre de la souveraineté du Royaume ».

M.S. (avec MAP)

 

Sahara occidental. Gdeim Izik, douleurs et mystères

Hicham Mansouri, 16 novembre 2020
 
Sahara occidental. Gdeim Izik, douleurs et mystères Il y a dix ans, le démantèlement du camp de Gdeim Izik provoquait la mort de dizaines de policiers et de civils. Après un procès entaché d’irrégularités, selon des ONG internationales, 25 Sahraouis étaient lourdement condamnés ; 19 sont toujours incarcérés aujourd’hui. 
 
 
Le camp de Gdeim Izik incendié, 10 novembre 2010
MAP/AFP
 Les témoignages recueillis auprès des familles ne permettent pas de voir cette « amélioration ». Incarcérés loin de leurs lieux de résidence, les détenus voient leurs familles contraintes d’effectuer des déplacements, parfois de plusieurs jours, afin de leur rendre visite. « Rien n’a changé. Nous vivons la même souffrance depuis le premier jour. Mon mari, comme les autres détenus, est souvent privé de soins et de promenades. Quant à nous, les familles, nous devons à chaque fois prendre le bus pendant trois jours et parcourir jusqu’à 1 200 km pour une visite qui dure 5 minutes », témoigne Ghalli Aajna, épouse de Mohamed Bani, condamné à perpétuité. Une situation que confirme Hassana Abba Moulay, membre de la Ligue de protection des prisonniers sahraouis dans les prisons marocaines (LPPS). « Selon nos derniers chiffres, il y a 36 détenus politiques sahraouis dans les prisons marocaines. Le plus proche est détenu à Bouizakarne2 ; les autres sont dispersés un peu partout, parfois à 1 250 km du lieu de résidence du détenu. En plus de l’épuisement physique et des dépenses en termes de transport et de logement que cela engendre, les familles doivent faire face à l’humiliation des fonctionnaires des prisons et aux annulations récurrentes des visites une fois sur place. C’est une vengeance », dénonce Moulay.

Si certains dossiers comme celui de Naâma Asfari sont médiatisés, ce n’est pas seulement grâce au statut de leader des prisonniers, mais aussi à l’effort des familles. Citoyenne française, Claude Mangin multiplie depuis des années les contacts médiatiques, associatifs et politiques. Refoulée cinq fois du Maroc, elle considère qu’il s’agit de représailles en réponse à sa mobilisation en faveur de son mari et des autres détenus. « Ils m’accusent de constituer un trouble à l’ordre public, de soutenir les thèses séparatrices et de représenter un danger pour la sécurité interne et externe [de l’État]  », explique-t-elle. Son récent recours devant le tribunal administratif marocain n’a rien changé à la situation.

Prélude aux « printemps arabes » ?

Au-delà des aspects socioéconomiques des revendications, le choix de s’installer dans des campements avec des tentes traditionnelles sahraouies n’est pas seulement un moyen de contourner la surveillance permanente qui règne sur la ville de Laâyoune. Pour les manifestants, c’est également un retour à la vie nomade des ancêtres, à la liberté qu’offre le désert, voire à l’autonomie. Pour Claude Mangin Asfari, « ces jours passés dans les khaima [tentes] sous les étoiles sont une liberté retrouvée. Se mettre à côté de la ville occupée pour retrouver les racines des traditions ancestrales est une manière de s’affirmer ». Un avis partagé par Nicole Gasnier, secrétaire générale de l’Association des Amis de la RASD (AARASD) qui considère que « Gdeim Izik c’est deux choses : la liberté et la dignité. C’est pourquoi les Sahraouis l’appellent ‟le camp de la dignité”. On s’organise, on fait notre police, etc. »

À l’automne 2010, l’action protestataire observée dans le Sahara occidental semblait annoncer les soulèvements qu’allait connaître le monde arabe quelques semaines plus tard. Mêmes revendications en matière d’emplois, de logement, même lassitude d’une mal-vie dont on ne voit pas la sortie, et référence à la nécessaire dignité des Sahraouis. Dès février 2011, Noam Chomsky affirme dans une interview accordée à l’émission américaine « Democracy Now » que le printemps démocratique a démarré à Gdeim Izik. À cela près que les Sahraouis demandaient également une reconnaissance de leur identité et un règlement de la question du Sahara, un différend qui paraît aujourd’hui insoluble.

Double registre de revendications

Les Sahraouis rassemblés dans ce campement faisaient probablement partie des deuxièmes et troisièmes générations qui sont nés et ont grandi dans le Sahara occupé et administré par le Maroc. Il se sont intégrés à ce pays, partageant les mêmes demandes que leurs pairs marocains. Depuis 1999, ils manifestent en demandant du travail, un accès au logement et expriment un sentiment d’injustice quant à la redistribution des richesses du Sahara. Mais il va sans dire que malgré le caractère social et économique de leurs demandes, les questions politiques restent latentes.

Parallèlement, en l’espace de deux décennies, les jeunes générations du Sahara ont été imprégnées par les changements en cours au Maroc. L’émergence de la société civile et les revendications exprimées par les Marocains en matière de droits humains dans les années 1990, à la faveur de l’ouverture du système politique, ne pouvaient échapper à ces populations du Sahara. S’ils ne se reconnaissent pas complètement dans le pouvoir marocain, ils ne se rallient pas non plus au Front Polisario, et leurs revendications ont un caractère citoyen, même s’ils agitent le spectre de l’autodétermination pour se faire entendre et obtenir tout ou partie de ce qu’ils demandent.

Ce double registre de revendications qui est le leur : citoyens à part entière et Sahraouis non satisfaits, divise les acteurs politiques marocains sur l’attitude à adopter. Pour certains responsables politiques régionaux ou nationaux, il est préférable de négocier avec ces Sahraouis, en essayant de satisfaire leurs demandes. D’autres pensent au contraire que seule la manière forte doit être préconisée contre eux, dont les demandes ont aussi un caractère éminemment politique. L’historien espagnol Bernabé López García explique qu’à l’époque des faits, à Gdeim Izik en 2010, les divisions ont porté sur le projet d’autonomie proposé par Rabat depuis 2007, qui implique une décentralisation de l’État, une réorganisation politique dont certains acteurs politiques ne veulent pas3.

Des zones d’ombre

À ce jour, toute la lumière n’est pas encore faite sur les conditions et les raisons de ce démantèlement qui a certainement marqué un tournant dans la gestion de la population saharienne par le Maroc. Quelles en ont été les raisons, alors que les pourparlers étaient en cours et qu’une réunion entre représentants du Maroc et du Front Polisario était programmée à New York le même jour ? Des sources évoquent des ordres et contre-ordres liés au conflit qui opposait le ministre de l’intérieur et le gouverneur de la région. Pourquoi les autorités marocaines ont-elles interdit l’accès au camp aux journalistes, aux observateurs internationaux qui devaient prendre part à cette manifestation, ainsi qu’aux députés européens dont l’arrivée était programmée ? Quel rôle a joué Ilyas El-Omari, l’homme fort du Parti authenticité et modernité proche du Palais, alors présent dans le camp ? Le nom de ce dernier est en effet évoqué lors du procès comme « un négociateur » de l’État. Abdelilah Benkirane — à l’époque secrétaire général du Parti de la justice et du développement, dans l’opposition — est allé jusqu’à l’accuser d’avoir mis le feu aux poudres et d’avoir provoqué les événements qui ont mené au drame. Des questions qui restent en suspens et que les événements actuels à Guerguerat ne risquent pas d’élucider.

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 Installé le 10 octobre 2010 à 12 km de la ville de Laâyoune, le campement de Gdeim Izik qui abritait au début quelques tentes et une dizaine de personnes a rapidement réuni environ 20 000 personnes ayant des revendications principalement d’ordre socioéconomique (emploi et logement). Durant les premiers jours, les événements se déroulent dans le calme, jusqu’au 24 octobre, date à laquelle un adolescent est tué par les militaires alors qu’il se trouvait au bord d’une voiture qui tentait de contourner un poste de contrôle. Sa mort et les conditions de son enterrement — il est inhumé sans ses proches et sa famille — allaient peser lourdement sur la suite des événements.

C’est à huis clos que les négociations sont entamées entre les représentants du ministère marocain de l’intérieur et les Sahraouis membres du comité qui représente le camp. Le 8 novembre, un accord de principe se dégage des discussions, et l’État marocain s’engage à répondre aux demandes en matière d’emploi et de logement. Malgré cela, et dans une confusion totale, l’ordre est donné de démanteler le camp sous prétexte qu’il serait tombé entre les mains de groupes de trafiquants et de criminels qui retiennent une partie de la population sahraouie. Les appels sont faits par hélicoptères de la police, les récalcitrants ayant dû subir les canons à eau de la police qui n’hésite pas à utiliser des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes. À l’aube, le camp est démantelé par les forces de l’ordre marocaines, provoquant la mort de 13 personnes (dont 11 policiers) selon les autorités marocaines, et de 36 civils sahraouis selon le Front Polisario, et donnent lieu à une vague d’arrestations. Des images officielles, tournées au sol et depuis un hélicoptère montrent des membres des forces de l’ordre égorgés et des cadavres souillés.

Ce même 8 novembre pourtant, les négociations entre les deux parties, le Maroc et le Front Polisario, qui revendique l’indépendance, avaient repris à New York sous l’égide de l’ONU.

Jugés devant un tribunal militaire, 25 Sahraouis dont des militants des droits humains sont condamnés à des peines allant de deux ans à la perpétuité. Des peines jugées lourdes par plusieurs ONG, comme Human Rights Watch (HRW) et Amnesty International, qui affirment que les forces de sécurité ont soumis des détenus à la torture1 ou à des mauvais traitements. Le 4 novembre 2020, la cour de cassation a commencé à examiner l’affaire. Son verdict est attendu le 25 novembre 2020.

« Ici nous sommes dans la terreur ! »

Le soir précédant le démantèlement du camp, Claude Mangin, épouse du détenu Naâma Asfari condamné à 30 ans de prison ferme raconte avoir eu son mari au téléphone. Ce dernier l’informe qu’il s’apprête à accueillir le député communiste français Jean-Paul Lecoq à Laâyoune, que sa maison est encerclée et qu’il va peut-être être arrêté. « Dix minutes après, il n’est plus joignable. Il a été enlevé de la maison de son ami », se rappelle-t-elle. Asfari réapparaît au tribunal de première instance de Laâyoune et ses avocats le décrivent à sa compagne : « torse nu et en short à 5 h du matin. Il est tout bleu ». Devant le tribunal militaire de Rabat, Asfari interpelle le juge du tribunal militaire « Vous avez vu dans quel état nous sommes ?! », ce à quoi ce dernier répond : « Je ne suis pas médecin ! ». Mais c’est le procureur du roi qui l’a le plus marqué. Pendant les quatre minutes de leur entrevue, ce dernier lui glisse : « Vous verrez, ici nous sommes dans la terreur, c’est terrible pour les familles et les prisonniers, mais plus ça va passer plus ça va être facile ! ».

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Les témoignages recueillis auprès des familles ne permettent pas de voir cette « amélioration ». Incarcérés loin de leurs lieux de résidence, les détenus voient leurs familles contraintes d’effectuer des déplacements, parfois de plusieurs jours, afin de leur rendre visite. « Rien n’a changé. Nous vivons la même souffrance depuis le premier jour. Mon mari, comme les autres détenus, est souvent privé de soins et de promenades. Quant à nous, les familles, nous devons à chaque fois prendre le bus pendant trois jours et parcourir jusqu’à 1 200 km pour une visite qui dure 5 minutes », témoigne Ghalli Aajna, épouse de Mohamed Bani, condamné à perpétuité. Une situation que confirme Hassana Abba Moulay, membre de la Ligue de protection des prisonniers sahraouis dans les prisons marocaines (LPPS). « Selon nos derniers chiffres, il y a 36 détenus politiques sahraouis dans les prisons marocaines. Le plus proche est détenu à Bouizakarne2 ; les autres sont dispersés un peu partout, parfois à 1 250 km du lieu de résidence du détenu. En plus de l’épuisement physique et des dépenses en termes de transport et de logement que cela engendre, les familles doivent faire face à l’humiliation des fonctionnaires des prisons et aux annulations récurrentes des visites une fois sur place. C’est une vengeance », dénonce Moulay.

Si certains dossiers comme celui de Naâma Asfari sont médiatisés, ce n’est pas seulement grâce au statut de leader des prisonniers, mais aussi à l’effort des familles. Citoyenne française, Claude Mangin multiplie depuis des années les contacts médiatiques, associatifs et politiques. Refoulée cinq fois du Maroc, elle considère qu’il s’agit de représailles en réponse à sa mobilisation en faveur de son mari et des autres détenus. « Ils m’accusent de constituer un trouble à l’ordre public, de soutenir les thèses séparatrices et de représenter un danger pour la sécurité interne et externe [de l’État]  », explique-t-elle. Son récent recours devant le tribunal administratif marocain n’a rien changé à la situation.

Prélude aux « printemps arabes » ?

Au-delà des aspects socioéconomiques des revendications, le choix de s’installer dans des campements avec des tentes traditionnelles sahraouies n’est pas seulement un moyen de contourner la surveillance permanente qui règne sur la ville de Laâyoune. Pour les manifestants, c’est également un retour à la vie nomade des ancêtres, à la liberté qu’offre le désert, voire à l’autonomie. Pour Claude Mangin Asfari, « ces jours passés dans les khaima [tentes] sous les étoiles sont une liberté retrouvée. Se mettre à côté de la ville occupée pour retrouver les racines des traditions ancestrales est une manière de s’affirmer ». Un avis partagé par Nicole Gasnier, secrétaire générale de l’Association des Amis de la RASD (AARASD) qui considère que « Gdeim Izik c’est deux choses : la liberté et la dignité. C’est pourquoi les Sahraouis l’appellent ‟le camp de la dignité”. On s’organise, on fait notre police, etc. »

À l’automne 2010, l’action protestataire observée dans le Sahara occidental semblait annoncer les soulèvements qu’allait connaître le monde arabe quelques semaines plus tard. Mêmes revendications en matière d’emplois, de logement, même lassitude d’une mal-vie dont on ne voit pas la sortie, et référence à la nécessaire dignité des Sahraouis. Dès février 2011, Noam Chomsky affirme dans une interview accordée à l’émission américaine « Democracy Now » que le printemps démocratique a démarré à Gdeim Izik. À cela près que les Sahraouis demandaient également une reconnaissance de leur identité et un règlement de la question du Sahara, un différend qui paraît aujourd’hui insoluble.

Double registre de revendications

Les Sahraouis rassemblés dans ce campement faisaient probablement partie des deuxièmes et troisièmes générations qui sont nés et ont grandi dans le Sahara occupé et administré par le Maroc. Il se sont intégrés à ce pays, partageant les mêmes demandes que leurs pairs marocains. Depuis 1999, ils manifestent en demandant du travail, un accès au logement et expriment un sentiment d’injustice quant à la redistribution des richesses du Sahara. Mais il va sans dire que malgré le caractère social et économique de leurs demandes, les questions politiques restent latentes.

Leur rapport aux autorités marocaines et à la monarchie a changé au cours des années. Leurs aînés avaient négocié leur intégration avec Hassan II qui s’est appuyé sur une élite sahraouie pour administrer le territoire. En contrepartie de leur fidélité, de leur loyauté, et de leur aide à « contrôler » ce territoire et sa population, le monarque leur procurait des avantages certains, en faisant des chefs d’entreprises, en leur octroyant de licences d’importation pour des produits achetés aux îles Canaries, ou encore en les nommant conseillers. Mais le temps et l’accession au trône de Mohamed VI ont distendu ces liens clientélistes et les relations entre le roi et les nouvelles générations de Sahraouis se sont modifiées. Ils ont été de plus en plus considérés comme des Marocains à part entière, et les avantages particuliers, jadis pratiqués par Hassan II et son ministre de l’intérieur Driss Basri progressivement abandonnés.

Parallèlement, en l’espace de deux décennies, les jeunes générations du Sahara ont été imprégnées par les changements en cours au Maroc. L’émergence de la société civile et les revendications exprimées par les Marocains en matière de droits humains dans les années 1990, à la faveur de l’ouverture du système politique, ne pouvaient échapper à ces populations du Sahara. S’ils ne se reconnaissent pas complètement dans le pouvoir marocain, ils ne se rallient pas non plus au Front Polisario, et leurs revendications ont un caractère citoyen, même s’ils agitent le spectre de l’autodétermination pour se faire entendre et obtenir tout ou partie de ce qu’ils demandent.

Ce double registre de revendications qui est le leur : citoyens à part entière et Sahraouis non satisfaits, divise les acteurs politiques marocains sur l’attitude à adopter. Pour certains responsables politiques régionaux ou nationaux, il est préférable de négocier avec ces Sahraouis, en essayant de satisfaire leurs demandes. D’autres pensent au contraire que seule la manière forte doit être préconisée contre eux, dont les demandes ont aussi un caractère éminemment politique. L’historien espagnol Bernabé López García explique qu’à l’époque des faits, à Gdeim Izik en 2010, les divisions ont porté sur le projet d’autonomie proposé par Rabat depuis 2007, qui implique une décentralisation de l’État, une réorganisation politique dont certains acteurs politiques ne veulent pas3.

Des zones d’ombre

À ce jour, toute la lumière n’est pas encore faite sur les conditions et les raisons de ce démantèlement qui a certainement marqué un tournant dans la gestion de la population saharienne par le Maroc. Quelles en ont été les raisons, alors que les pourparlers étaient en cours et qu’une réunion entre représentants du Maroc et du Front Polisario était programmée à New York le même jour ? Des sources évoquent des ordres et contre-ordres liés au conflit qui opposait le ministre de l’intérieur et le gouverneur de la région. Pourquoi les autorités marocaines ont-elles interdit l’accès au camp aux journalistes, aux observateurs internationaux qui devaient prendre part à cette manifestation, ainsi qu’aux députés européens dont l’arrivée était programmée ? Quel rôle a joué Ilyas El-Omari, l’homme fort du Parti authenticité et modernité proche du Palais, alors présent dans le camp ? Le nom de ce dernier est en effet évoqué lors du procès comme « un négociateur » de l’État. Abdelilah Benkirane — à l’époque secrétaire général du Parti de la justice et du développement, dans l’opposition — est allé jusqu’à l’accuser d’avoir mis le feu aux poudres et d’avoir provoqué les événements qui ont mené au drame. Des questions qui restent en suspens et que les événements actuels à Guerguerat ne risquent pas d’élucider.

 
Le camp de Gdeim Izik incendié, 10 novembre 2010
MAP/AFP

Installé le 10 octobre 2010 à 12 km de la ville de Laâyoune, le campement de Gdeim Izik qui abritait au début quelques tentes et une dizaine de personnes a rapidement réuni environ 20 000 personnes ayant des revendications principalement d’ordre socioéconomique (emploi et logement). Durant les premiers jours, les événements se déroulent dans le calme, jusqu’au 24 octobre, date à laquelle un adolescent est tué par les militaires alors qu’il se trouvait au bord d’une voiture qui tentait de contourner un poste de contrôle. Sa mort et les conditions de son enterrement — il est inhumé sans ses proches et sa famille — allaient peser lourdement sur la suite des événements.

C’est à huis clos que les négociations sont entamées entre les représentants du ministère marocain de l’intérieur et les Sahraouis membres du comité qui représente le camp. Le 8 novembre, un accord de principe se dégage des discussions, et l’État marocain s’engage à répondre aux demandes en matière d’emploi et de logement. Malgré cela, et dans une confusion totale, l’ordre est donné de démanteler le camp sous prétexte qu’il serait tombé entre les mains de groupes de trafiquants et de criminels qui retiennent une partie de la population sahraouie. Les appels sont faits par hélicoptères de la police, les récalcitrants ayant dû subir les canons à eau de la police qui n’hésite pas à utiliser des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes. À l’aube, le camp est démantelé par les forces de l’ordre marocaines, provoquant la mort de 13 personnes (dont 11 policiers) selon les autorités marocaines, et de 36 civils sahraouis selon le Front Polisario, et donnent lieu à une vague d’arrestations. Des images officielles, tournées au sol et depuis un hélicoptère montrent des membres des forces de l’ordre égorgés et des cadavres souillés.

Ce même 8 novembre pourtant, les négociations entre les deux parties, le Maroc et le Front Polisario, qui revendique l’indépendance, avaient repris à New York sous l’égide de l’ONU.

Jugés devant un tribunal militaire, 25 Sahraouis dont des militants des droits humains sont condamnés à des peines allant de deux ans à la perpétuité. Des peines jugées lourdes par plusieurs ONG, comme Human Rights Watch (HRW) et Amnesty International, qui affirment que les forces de sécurité ont soumis des détenus à la torture1 ou à des mauvais traitements. Le 4 novembre 2020, la cour de cassation a commencé à examiner l’affaire. Son verdict est attendu le 25 novembre 2020.

« Ici nous sommes dans la terreur ! »

Le soir précédant le démantèlement du camp, Claude Mangin, épouse du détenu Naâma Asfari condamné à 30 ans de prison ferme raconte avoir eu son mari au téléphone. Ce dernier l’informe qu’il s’apprête à accueillir le député communiste français Jean-Paul Lecoq à Laâyoune, que sa maison est encerclée et qu’il va peut-être être arrêté. « Dix minutes après, il n’est plus joignable. Il a été enlevé de la maison de son ami », se rappelle-t-elle. Asfari réapparaît au tribunal de première instance de Laâyoune et ses avocats le décrivent à sa compagne : « torse nu et en short à 5 h du matin. Il est tout bleu ». Devant le tribunal militaire de Rabat, Asfari interpelle le juge du tribunal militaire « Vous avez vu dans quel état nous sommes ?! », ce à quoi ce dernier répond : « Je ne suis pas médecin ! ». Mais c’est le procureur du roi qui l’a le plus marqué. Pendant les quatre minutes de leur entrevue, ce dernier lui glisse : « Vous verrez, ici nous sommes dans la terreur, c’est terrible pour les familles et les prisonniers, mais plus ça va passer plus ça va être facile ! ».


Les témoignages recueillis auprès des familles ne permettent pas de voir cette « amélioration ». Incarcérés loin de leurs lieux de résidence, les détenus voient leurs familles contraintes d’effectuer des déplacements, parfois de plusieurs jours, afin de leur rendre visite. « Rien n’a changé. Nous vivons la même souffrance depuis le premier jour. Mon mari, comme les autres détenus, est souvent privé de soins et de promenades. Quant à nous, les familles, nous devons à chaque fois prendre le bus pendant trois jours et parcourir jusqu’à 1 200 km pour une visite qui dure 5 minutes », témoigne Ghalli Aajna, épouse de Mohamed Bani, condamné à perpétuité. Une situation que confirme Hassana Abba Moulay, membre de la Ligue de protection des prisonniers sahraouis dans les prisons marocaines (LPPS). « Selon nos derniers chiffres, il y a 36 détenus politiques sahraouis dans les prisons marocaines. Le plus proche est détenu à Bouizakarne2 ; les autres sont dispersés un peu partout, parfois à 1 250 km du lieu de résidence du détenu. En plus de l’épuisement physique et des dépenses en termes de transport et de logement que cela engendre, les familles doivent faire face à l’humiliation des fonctionnaires des prisons et aux annulations récurrentes des visites une fois sur place. C’est une vengeance », dénonce Moulay.

Si certains dossiers comme celui de Naâma Asfari sont médiatisés, ce n’est pas seulement grâce au statut de leader des prisonniers, mais aussi à l’effort des familles. Citoyenne française, Claude Mangin multiplie depuis des années les contacts médiatiques, associatifs et politiques. Refoulée cinq fois du Maroc, elle considère qu’il s’agit de représailles en réponse à sa mobilisation en faveur de son mari et des autres détenus. « Ils m’accusent de constituer un trouble à l’ordre public, de soutenir les thèses séparatrices et de représenter un danger pour la sécurité interne et externe [de l’État]  », explique-t-elle. Son récent recours devant le tribunal administratif marocain n’a rien changé à la situation.

Prélude aux « printemps arabes » ?

Au-delà des aspects socioéconomiques des revendications, le choix de s’installer dans des campements avec des tentes traditionnelles sahraouies n’est pas seulement un moyen de contourner la surveillance permanente qui règne sur la ville de Laâyoune. Pour les manifestants, c’est également un retour à la vie nomade des ancêtres, à la liberté qu’offre le désert, voire à l’autonomie. Pour Claude Mangin Asfari, « ces jours passés dans les khaima [tentes] sous les étoiles sont une liberté retrouvée. Se mettre à côté de la ville occupée pour retrouver les racines des traditions ancestrales est une manière de s’affirmer ». Un avis partagé par Nicole Gasnier, secrétaire générale de l’Association des Amis de la RASD (AARASD) qui considère que « Gdeim Izik c’est deux choses : la liberté et la dignité. C’est pourquoi les Sahraouis l’appellent ‟le camp de la dignité”. On s’organise, on fait notre police, etc. »

À l’automne 2010, l’action protestataire observée dans le Sahara occidental semblait annoncer les soulèvements qu’allait connaître le monde arabe quelques semaines plus tard. Mêmes revendications en matière d’emplois, de logement, même lassitude d’une mal-vie dont on ne voit pas la sortie, et référence à la nécessaire dignité des Sahraouis. Dès février 2011, Noam Chomsky affirme dans une interview accordée à l’émission américaine « Democracy Now » que le printemps démocratique a démarré à Gdeim Izik. À cela près que les Sahraouis demandaient également une reconnaissance de leur identité et un règlement de la question du Sahara, un différend qui paraît aujourd’hui insoluble.

Double registre de revendications

Les Sahraouis rassemblés dans ce campement faisaient probablement partie des deuxièmes et troisièmes générations qui sont nés et ont grandi dans le Sahara occupé et administré par le Maroc. Il se sont intégrés à ce pays, partageant les mêmes demandes que leurs pairs marocains. Depuis 1999, ils manifestent en demandant du travail, un accès au logement et expriment un sentiment d’injustice quant à la redistribution des richesses du Sahara. Mais il va sans dire que malgré le caractère social et économique de leurs demandes, les questions politiques restent latentes.

Leur rapport aux autorités marocaines et à la monarchie a changé au cours des années. Leurs aînés avaient négocié leur intégration avec Hassan II qui s’est appuyé sur une élite sahraouie pour administrer le territoire. En contrepartie de leur fidélité, de leur loyauté, et de leur aide à « contrôler » ce territoire et sa population, le monarque leur procurait des avantages certains, en faisant des chefs d’entreprises, en leur octroyant de licences d’importation pour des produits achetés aux îles Canaries, ou encore en les nommant conseillers. Mais le temps et l’accession au trône de Mohamed VI ont distendu ces liens clientélistes et les relations entre le roi et les nouvelles générations de Sahraouis se sont modifiées. Ils ont été de plus en plus considérés comme des Marocains à part entière, et les avantages particuliers, jadis pratiqués par Hassan II et son ministre de l’intérieur Driss Basri progressivement abandonnés.

Parallèlement, en l’espace de deux décennies, les jeunes générations du Sahara ont été imprégnées par les changements en cours au Maroc. L’émergence de la société civile et les revendications exprimées par les Marocains en matière de droits humains dans les années 1990, à la faveur de l’ouverture du système politique, ne pouvaient échapper à ces populations du Sahara. S’ils ne se reconnaissent pas complètement dans le pouvoir marocain, ils ne se rallient pas non plus au Front Polisario, et leurs revendications ont un caractère citoyen, même s’ils agitent le spectre de l’autodétermination pour se faire entendre et obtenir tout ou partie de ce qu’ils demandent.

Ce double registre de revendications qui est le leur : citoyens à part entière et Sahraouis non satisfaits, divise les acteurs politiques marocains sur l’attitude à adopter. Pour certains responsables politiques régionaux ou nationaux, il est préférable de négocier avec ces Sahraouis, en essayant de satisfaire leurs demandes. D’autres pensent au contraire que seule la manière forte doit être préconisée contre eux, dont les demandes ont aussi un caractère éminemment politique. L’historien espagnol Bernabé López García explique qu’à l’époque des faits, à Gdeim Izik en 2010, les divisions ont porté sur le projet d’autonomie proposé par Rabat depuis 2007, qui implique une décentralisation de l’État, une réorganisation politique dont certains acteurs politiques ne veulent pas3.

Des zones d’ombre

À ce jour, toute la lumière n’est pas encore faite sur les conditions et les raisons de ce démantèlement qui a certainement marqué un tournant dans la gestion de la population saharienne par le Maroc. Quelles en ont été les raisons, alors que les pourparlers étaient en cours et qu’une réunion entre représentants du Maroc et du Front Polisario était programmée à New York le même jour ? Des sources évoquent des ordres et contre-ordres liés au conflit qui opposait le ministre de l’intérieur et le gouverneur de la région. Pourquoi les autorités marocaines ont-elles interdit l’accès au camp aux journalistes, aux observateurs internationaux qui devaient prendre part à cette manifestation, ainsi qu’aux députés européens dont l’arrivée était programmée ? Quel rôle a joué Ilyas El-Omari, l’homme fort du Parti authenticité et modernité proche du Palais, alors présent dans le camp ? Le nom de ce dernier est en effet évoqué lors du procès comme « un négociateur » de l’État. Abdelilah Benkirane — à l’époque secrétaire général du Parti de la justice et du développement, dans l’opposition — est allé jusqu’à l’accuser d’avoir mis le feu aux poudres et d’avoir provoqué les événements qui ont mené au drame. Des questions qui restent en suspens et que les événements actuels à Guerguerat ne risquent pas d’élucider.

 
 
 
Installé le 10 octobre 2010 à 12 km de la ville de Laâyoune, le campement de Gdeim Izik qui abritait au début quelques tentes et une dizaine de personnes a rapidement réuni environ 20 000 personnes ayant des revendications principalement d’ordre socioéconomique (emploi et logement). Durant les premiers jours, les événements se déroulent dans le calme, jusqu’au 24 octobre, date à laquelle un adolescent est tué par les militaires alors qu’il se trouvait au bord d’une voiture qui tentait de contourner un poste de contrôle. Sa mort et les conditions de son enterrement — il est inhumé sans ses proches et sa famille — allaient peser lourdement sur la suite des événements.

C’est à huis clos que les négociations sont entamées entre les représentants du ministère marocain de l’intérieur et les Sahraouis membres du comité qui représente le camp. Le 8 novembre, un accord de principe se dégage des discussions, et l’État marocain s’engage à répondre aux demandes en matière d’emploi et de logement. Malgré cela, et dans une confusion totale, l’ordre est donné de démanteler le camp sous prétexte qu’il serait tombé entre les mains de groupes de trafiquants et de criminels qui retiennent une partie de la population sahraouie. Les appels sont faits par hélicoptères de la police, les récalcitrants ayant dû subir les canons à eau de la police qui n’hésite pas à utiliser des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes. À l’aube, le camp est démantelé par les forces de l’ordre marocaines, provoquant la mort de 13 personnes (dont 11 policiers) selon les autorités marocaines, et de 36 civils sahraouis selon le Front Polisario, et donnent lieu à une vague d’arrestations. Des images officielles, tournées au sol et depuis un hélicoptère montrent des membres des forces de l’ordre égorgés et des cadavres souillés.

Ce même 8 novembre pourtant, les négociations entre les deux parties, le Maroc et le Front Polisario, qui revendique l’indépendance, avaient repris à New York sous l’égide de l’ONU.

Jugés devant un tribunal militaire, 25 Sahraouis dont des militants des droits humains sont condamnés à des peines allant de deux ans à la perpétuité. Des peines jugées lourdes par plusieurs ONG, comme Human Rights Watch (HRW) et Amnesty International, qui affirment que les forces de sécurité ont soumis des détenus à la torture1 ou à des mauvais traitements. Le 4 novembre 2020, la cour de cassation a commencé à examiner l’affaire. Son verdict est attendu le 25 novembre 2020.

« Ici nous sommes dans la terreur ! »

Le soir précédant le démantèlement du camp, Claude Mangin, épouse du détenu Naâma Asfari condamné à 30 ans de prison ferme raconte avoir eu son mari au téléphone. Ce dernier l’informe qu’il s’apprête à accueillir le député communiste français Jean-Paul Lecoq à Laâyoune, que sa maison est encerclée et qu’il va peut-être être arrêté. « Dix minutes après, il n’est plus joignable. Il a été enlevé de la maison de son ami », se rappelle-t-elle. Asfari réapparaît au tribunal de première instance de Laâyoune et ses avocats le décrivent à sa compagne : « torse nu et en short à 5 h du matin. Il est tout bleu ». Devant le tribunal militaire de Rabat, Asfari interpelle le juge du tribunal militaire « Vous avez vu dans quel état nous sommes ?! », ce à quoi ce dernier répond : « Je ne suis pas médecin ! ». Mais c’est le procureur du roi qui l’a le plus marqué. Pendant les quatre minutes de leur entrevue, ce dernier lui glisse : « Vous verrez, ici nous sommes dans la terreur, c’est terrible pour les familles et les prisonniers, mais plus ça va passer plus ça va être facile ! ».

Si certains dossiers comme celui de Naâma Asfari sont médiatisés, ce n’est pas seulement grâce au statut de leader des prisonniers, mais aussi à l’effort des familles. Citoyenne française, Claude Mangin multiplie depuis des années les contacts médiatiques, associatifs et politiques. Refoulée cinq fois du Maroc, elle considère qu’il s’agit de représailles en réponse à sa mobilisation en faveur de son mari et des autres détenus. « Ils m’accusent de constituer un trouble à l’ordre public, de soutenir les thèses séparatrices et de représenter un danger pour la sécurité interne et externe [de l’État]  », explique-t-elle. Son récent recours devant le tribunal administratif marocain n’a rien changé à la situation.

Prélude aux « printemps arabes » ?

Au-delà des aspects socioéconomiques des revendications, le choix de s’installer dans des campements avec des tentes traditionnelles sahraouies n’est pas seulement un moyen de contourner la surveillance permanente qui règne sur la ville de Laâyoune. Pour les manifestants, c’est également un retour à la vie nomade des ancêtres, à la liberté qu’offre le désert, voire à l’autonomie. Pour Claude Mangin Asfari, « ces jours passés dans les khaima [tentes] sous les étoiles sont une liberté retrouvée. Se mettre à côté de la ville occupée pour retrouver les racines des traditions ancestrales est une manière de s’affirmer ». Un avis partagé par Nicole Gasnier, secrétaire générale de l’Association des Amis de la RASD (AARASD) qui considère que « Gdeim Izik c’est deux choses : la liberté et la dignité. C’est pourquoi les Sahraouis l’appellent ‟le camp de la dignité”. On s’organise, on fait notre police, etc. »

À l’automne 2010, l’action protestataire observée dans le Sahara occidental semblait annoncer les soulèvements qu’allait connaître le monde arabe quelques semaines plus tard. Mêmes revendications en matière d’emplois, de logement, même lassitude d’une mal-vie dont on ne voit pas la sortie, et référence à la nécessaire dignité des Sahraouis. Dès février 2011, Noam Chomsky affirme dans une interview accordée à l’émission américaine « Democracy Now » que le printemps démocratique a démarré à Gdeim Izik. À cela près que les Sahraouis demandaient également une reconnaissance de leur identité et un règlement de la question du Sahara, un différend qui paraît aujourd’hui insoluble.

Double registre de revendications

Les Sahraouis rassemblés dans ce campement faisaient probablement partie des deuxièmes et troisièmes générations qui sont nés et ont grandi dans le Sahara occupé et administré par le Maroc. Il se sont intégrés à ce pays, partageant les mêmes demandes que leurs pairs marocains. Depuis 1999, ils manifestent en demandant du travail, un accès au logement et expriment un sentiment d’injustice quant à la redistribution des richesses du Sahara. Mais il va sans dire que malgré le caractère social et économique de leurs demandes, les questions politiques restent latentes.

Leur rapport aux autorités marocaines et à la monarchie a changé au cours des années. Leurs aînés avaient négocié leur intégration avec Hassan II qui s’est appuyé sur une élite sahraouie pour administrer le territoire. En contrepartie de leur fidélité, de leur loyauté, et de leur aide à « contrôler » ce territoire et sa population, le monarque leur procurait des avantages certains, en faisant des chefs d’entreprises, en leur octroyant de licences d’importation pour des produits achetés aux îles Canaries, ou encore en les nommant conseillers. Mais le temps et l’accession au trône de Mohamed VI ont distendu ces liens clientélistes et les relations entre le roi et les nouvelles générations de Sahraouis se sont modifiées. Ils ont été de plus en plus considérés comme des Marocains à part entière, et les avantages particuliers, jadis pratiqués par Hassan II et son ministre de l’intérieur Driss Basri progressivement abandonnés.

Parallèlement, en l’espace de deux décennies, les jeunes générations du Sahara ont été imprégnées par les changements en cours au Maroc. L’émergence de la société civile et les revendications exprimées par les Marocains en matière de droits humains dans les années 1990, à la faveur de l’ouverture du système politique, ne pouvaient échapper à ces populations du Sahara. S’ils ne se reconnaissent pas complètement dans le pouvoir marocain, ils ne se rallient pas non plus au Front Polisario, et leurs revendications ont un caractère citoyen, même s’ils agitent le spectre de l’autodétermination pour se faire entendre et obtenir tout ou partie de ce qu’ils demandent.

Ce double registre de revendications qui est le leur : citoyens à part entière et Sahraouis non satisfaits, divise les acteurs politiques marocains sur l’attitude à adopter. Pour certains responsables politiques régionaux ou nationaux, il est préférable de négocier avec ces Sahraouis, en essayant de satisfaire leurs demandes. D’autres pensent au contraire que seule la manière forte doit être préconisée contre eux, dont les demandes ont aussi un caractère éminemment politique. L’historien espagnol Bernabé López García explique qu’à l’époque des faits, à Gdeim Izik en 2010, les divisions ont porté sur le projet d’autonomie proposé par Rabat depuis 2007, qui implique une décentralisation de l’État, une réorganisation politique dont certains acteurs politiques ne veulent pas3.

Des zones d’ombre

À ce jour, toute la lumière n’est pas encore faite sur les conditions et les raisons de ce démantèlement qui a certainement marqué un tournant dans la gestion de la population saharienne par le Maroc. Quelles en ont été les raisons, alors que les pourparlers étaient en cours et qu’une réunion entre représentants du Maroc et du Front Polisario était programmée à New York le même jour ? Des sources évoquent des ordres et contre-ordres liés au conflit qui opposait le ministre de l’intérieur et le gouverneur de la région. Pourquoi les autorités marocaines ont-elles interdit l’accès au camp aux journalistes, aux observateurs internationaux qui devaient prendre part à cette manifestation, ainsi qu’aux députés européens dont l’arrivée était programmée ? Quel rôle a joué Ilyas El-Omari, l’homme fort du Parti authenticité et modernité proche du Palais, alors présent dans le camp ? Le nom de ce dernier est en effet évoqué lors du procès comme « un négociateur » de l’État. Abdelilah Benkirane — à l’époque secrétaire général du Parti de la justice et du développement, dans l’opposition — est allé jusqu’à l’accuser d’avoir mis le feu aux poudres et d’avoir provoqué les événements qui ont mené au drame. Des questions qui restent en suspens et que les événements actuels à Guerguerat ne risquent pas d’élucider.

 

Abonnez-vous gratuitement à la lettre d’information hebdomadaire d’Orient XXI

 
 
 
 
 Installé le 10 octobre 2010 à 12 km de la ville de Laâyoune, le campement de Gdeim Izik qui abritait au début quelques tentes et une dizaine de personnes a rapidement réuni environ 20 000 personnes ayant des revendications principalement d’ordre socioéconomique (emploi et logement). Durant les premiers jours, les événements se déroulent dans le calme, jusqu’au 24 octobre, date à laquelle un adolescent est tué par les militaires alors qu’il se trouvait au bord d’une voiture qui tentait de contourner un poste de contrôle. Sa mort et les conditions de son enterrement — il est inhumé sans ses proches et sa famille — allaient peser lourdement sur la suite des événements. C’est à huis clos que les négociations sont entamées entre les représentants du ministère marocain de l’intérieur et les Sahraouis membres du comité qui représente le camp. 
Le 8 novembre, un accord de principe se dégage des discussions, et l’État marocain s’engage à répondre aux demandes en matière d’emploi et de logement. Malgré cela, et dans une confusion totale, l’ordre est donné de démanteler le camp sous prétexte qu’il serait tombé entre les mains de groupes de trafiquants et de criminels qui retiennent une partie de la population sahraouie. Les appels sont faits par hélicoptères de la police, les récalcitrants ayant dû subir les canons à eau de la police qui n’hésite pas à utiliser des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes. À l’aube, le camp est démantelé par les forces de l’ordre marocaines, provoquant la mort de 13 personnes (dont 11 policiers) selon les autorités marocaines, et de 36 civils sahraouis selon le Front Polisario, et donnent lieu à une vague d’arrestations. Des images officielles, tournées au sol et depuis un hélicoptère montrent des membres des forces de l’ordre égorgés et des cadavres souillés. Ce même 8 novembre pourtant, les négociations entre les deux parties, le Maroc et le Front Polisario, qui revendique l’indépendance, avaient repris à New York sous l’égide de l’ONU. Jugés devant un tribunal militaire, 25 Sahraouis dont des militants des droits humains sont condamnés à des peines allant de deux ans à la perpétuité. Des peines jugées lourdes par plusieurs ONG, comme Human Rights Watch (HRW) et Amnesty International, qui affirment que les forces de sécurité ont soumis des détenus à la torture 1 ou à des mauvais traitements. Le 4 novembre 2020, la cour de cassation a commencé à examiner l’affaire. Son verdict est attendu le 25 novembre 2020. « Ici nous sommes dans la terreur ! » Le soir précédant le démantèlement du camp, Claude Mangin, épouse du détenu Naâma Asfari condamné à 30 ans de prison ferme raconte avoir eu son mari au téléphone. Ce dernier l’informe qu’il s’apprête à accueillir le député communiste français Jean-Paul Lecoq à Laâyoune, que sa maison est encerclée et qu’il va peut-être être arrêté. « Dix minutes après, il n’est plus joignable. Il a été enlevé de la maison de son ami », se rappelle-t-elle. Asfari réapparaît au tribunal de première instance de Laâyoune et ses avocats le décrivent à sa compagne : « torse nu et en short à 5 h du matin. Il est tout bleu ». Devant le tribunal militaire de Rabat, Asfari interpelle le juge du tribunal militaire « Vous avez vu dans quel état nous sommes ?! », ce à quoi ce dernier répond : « Je ne suis pas médecin ! ». Mais c’est le procureur du roi qui l’a le plus marqué. Pendant les quatre minutes de leur entrevue, ce dernier lui glisse : « Vous verrez, ici nous sommes dans la terreur, c’est terrible pour les familles et les prisonniers, mais plus ça va passer plus ça va être facile ! ». Abonnez-vous gratuitement à la lettre d’information hebdomadaire d’Orient XXI Les témoignages recueillis auprès des familles ne permettent pas de voir cette « amélioration ». Incarcérés loin de leurs lieux de résidence, les détenus voient leurs familles contraintes d’effectuer des déplacements, parfois de plusieurs jours, afin de leur rendre visite. « Rien n’a changé. Nous vivons la même souffrance depuis le premier jour. Mon mari, comme les autres détenus, est souvent privé de soins et de promenades. Quant à nous, les familles, nous devons à chaque fois prendre le bus pendant trois jours et parcourir jusqu’à 1 200 km pour une visite qui dure 5 minutes », témoigne Ghalli Aajna, épouse de Mohamed Bani, condamné à perpétuité. Une situation que confirme Hassana Abba Moulay, membre de la Ligue de protection des prisonniers sahraouis dans les prisons marocaines (LPPS). « Selon nos derniers chiffres, il y a 36 détenus politiques sahraouis dans les prisons marocaines. Le plus proche est détenu à Bouizakarne 2 ; les autres sont dispersés un peu partout, parfois à 1 250 km du lieu de résidence du détenu. En plus de l’épuisement physique et des dépenses en termes de transport et de logement que cela engendre, les familles doivent faire face à l’humiliation des fonctionnaires des prisons et aux annulations récurrentes des visites une fois sur place. C’est une vengeance », dénonce Moulay. Si certains dossiers comme celui de Naâma Asfari sont médiatisés, ce n’est pas seulement grâce au statut de leader des prisonniers, mais aussi à l’effort des familles. Citoyenne française, Claude Mangin multiplie depuis des années les contacts médiatiques, associatifs et politiques. Refoulée cinq fois du Maroc, elle considère qu’il s’agit de représailles en réponse à sa mobilisation en faveur de son mari et des autres détenus. « Ils m’accusent de constituer un trouble à l’ordre public, de soutenir les thèses séparatrices et de représenter un danger pour la sécurité interne et externe [de l’État] », explique-t-elle. Son récent recours devant le tribunal administratif marocain n’a rien changé à la situation. Prélude aux « printemps arabes » ? Au-delà des aspects socioéconomiques des revendications, le choix de s’installer dans des campements avec des tentes traditionnelles sahraouies n’est pas seulement un moyen de contourner la surveillance permanente qui règne sur la ville de Laâyoune. Pour les manifestants, c’est également un retour à la vie nomade des ancêtres, à la liberté qu’offre le désert, voire à l’autonomie. Pour Claude Mangin Asfari, « ces jours passés dans les khaima [tentes] sous les étoiles sont une liberté retrouvée. Se mettre à côté de la ville occupée pour retrouver les racines des traditions ancestrales est une manière de s’affirmer ». Un avis partagé par Nicole Gasnier, secrétaire générale de l’Association des Amis de la RASD (AARASD) qui considère que « Gdeim Izik c’est deux choses : la liberté et la dignité. C’est pourquoi les Sahraouis l’appellent ‟le camp de la dignité”. On s’organise, on fait notre police, etc. » À l’automne 2010, l’action protestataire observée dans le Sahara occidental semblait annoncer les soulèvements qu’allait connaître le monde arabe quelques semaines plus tard. Mêmes revendications en matière d’emplois, de logement, même lassitude d’une mal-vie dont on ne voit pas la sortie, et référence à la nécessaire dignité des Sahraouis. Dès février 2011, Noam Chomsky affirme dans une interview accordée à l’émission américaine « Democracy Now » que le printemps démocratique a démarré à Gdeim Izik. À cela près que les Sahraouis demandaient également une reconnaissance de leur identité et un règlement de la question du Sahara, un différend qui paraît aujourd’hui insoluble. Double registre de revendications Les Sahraouis rassemblés dans ce campement faisaient probablement partie des deuxièmes et troisièmes générations qui sont nés et ont grandi dans le Sahara occupé et administré par le Maroc. Il se sont intégrés à ce pays, partageant les mêmes demandes que leurs pairs marocains. Depuis 1999, ils manifestent en demandant du travail, un accès au logement et expriment un sentiment d’injustice quant à la redistribution des richesses du Sahara. Mais il va sans dire que malgré le caractère social et économique de leurs demandes, les questions politiques restent latentes. Soutenez Orient XXI Orient XXI est un média gratuit et sans publicité. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé. Leur rapport aux autorités marocaines et à la monarchie a changé au cours des années. Leurs aînés avaient négocié leur intégration avec Hassan II qui s’est appuyé sur une élite sahraouie pour administrer le territoire. En contrepartie de leur fidélité, de leur loyauté, et de leur aide à « contrôler » ce territoire et sa population, le monarque leur procurait des avantages certains, en faisant des chefs d’entreprises, en leur octroyant de licences d’importation pour des produits achetés aux îles Canaries, ou encore en les nommant conseillers. Mais le temps et l’accession au trône de Mohamed VI ont distendu ces liens clientélistes et les relations entre le roi et les nouvelles générations de Sahraouis se sont modifiées. Ils ont été de plus en plus considérés comme des Marocains à part entière, et les avantages particuliers, jadis pratiqués par Hassan II et son ministre de l’intérieur Driss Basri progressivement abandonnés. Parallèlement, en l’espace de deux décennies, les jeunes générations du Sahara ont été imprégnées par les changements en cours au Maroc. L’émergence de la société civile et les revendications exprimées par les Marocains en matière de droits humains dans les années 1990, à la faveur de l’ouverture du système politique, ne pouvaient échapper à ces populations du Sahara. S’ils ne se reconnaissent pas complètement dans le pouvoir marocain, ils ne se rallient pas non plus au Front Polisario, et leurs revendications ont un caractère citoyen, même s’ils agitent le spectre de l’autodétermination pour se faire entendre et obtenir tout ou partie de ce qu’ils demandent. Ce double registre de revendications qui est le leur : citoyens à part entière et Sahraouis non satisfaits, divise les acteurs politiques marocains sur l’attitude à adopter. Pour certains responsables politiques régionaux ou nationaux, il est préférable de négocier avec ces Sahraouis, en essayant de satisfaire leurs demandes. D’autres pensent au contraire que seule la manière forte doit être préconisée contre eux, dont les demandes ont aussi un caractère éminemment politique. L’historien espagnol Bernabé López García explique qu’à l’époque des faits, à Gdeim Izik en 2010, les divisions ont porté sur le projet d’autonomie proposé par Rabat depuis 2007, qui implique une décentralisation de l’État, une réorganisation politique dont certains acteurs politiques ne veulent pas 3 . Des zones d’ombre À ce jour, toute la lumière n’est pas encore faite sur les conditions et les raisons de ce démantèlement qui a certainement marqué un tournant dans la gestion de la population saharienne par le Maroc. Quelles en ont été les raisons, alors que les pourparlers étaient en cours et qu’une réunion entre représentants du Maroc et du Front Polisario était programmée à New York le même jour ? Des sources évoquent des ordres et contre-ordres liés au conflit qui opposait le ministre de l’intérieur et le gouverneur de la région. Pourquoi les autorités marocaines ont-elles interdit l’accès au camp aux journalistes, aux observateurs internationaux qui devaient prendre part à cette manifestation, ainsi qu’aux députés européens dont l’arrivée était programmée ? Quel rôle a joué Ilyas El-Omari, l’homme fort du Parti authenticité et modernité proche du Palais, alors présent dans le camp ? Le nom de ce dernier est en effet évoqué lors du procès comme « un négociateur » de l’État. Abdelilah Benkirane — à l’époque secrétaire général du Parti de la justice et du développement, dans l’opposition — est allé jusqu’à l’accuser d’avoir mis le feu aux poudres et d’avoir provoqué les événements qui ont mené au drame. Des questions qui restent en suspens et que les événements actuels à Guerguerat ne risquent pas d’élucider.
 

samedi 21 novembre 2020

Rhita Jibou, la porte-parole des enfants marocains

Rhita Jibou, la porte-parole des enfants marocains

Sa voix semble fluette. Pourtant, elle a de la force. Rhita Jibou, 17 ans, fait partie des 395 Enfants Parlementaires qui bataillent, sans relâche, sous la direction de l’Observatoire national des droits de l’enfant (ONDE) pour la promotion et le respect des droits de l’enfance. Entretien, en toute spontanéité, avec cette jeune fille dynamique, ambitieuse et déterminée, à l’occasion de la Journée mondiale de l’enfance le 20 novembre.

Représentante de la région Fès-Meknès, vous êtes enfant parlementaire depuis 2017. Quelles raisons vous ont poussée à vous engager dans cette démarche ?
Je me reconnais dans les valeurs portées par l’Observatoire national des droits de l’enfant (ONDE), à savoir la justice sociale, le vivre-ensemble, la démocratie, l’équité et la non-discrimination. Cette institution ne fait aucune distinction entre les enfants, quels qu’ils soient et où qu’ils vivent. Mes parents m’ont toujours poussée à m’exprimer que ce soit face aux autres ou par le biais de mes activités culturelles (musique et théâtre). L’ONDE m’a donné l’opportunité de faire résonner plus largement ma voix, de m’affirmer et de participer à cette belle dynamique de la défense des droits de l’enfance.

Comment définiriez-vous les droits de l’enfance au Maroc ?
Malgré les nombreuses avancées et engagements pris, les droits de l’enfant sont encore trop mal connus. Certains enfants, notamment les plus précaires et ceux issus du milieu rural, n’ont parfois même pas conscience qu’ils ont, eux aussi, des droits, les mêmes que leurs voisins riches et urbains.

Le Parlement de l’Enfant se compose de commissions permanentes spécialisées. Dans quel(s) domaine(s) travaillez-vous et quels projets avez-vous porté tant au niveau régional que national ?
Toutes les régions du Maroc ne font pas face aux mêmes difficultés. Dans ma région, deux problématiques ressortent : le mariage précoce et l’éducation. Nous avons beaucoup travaillé sur la sensibilisation. Nous sommes notamment partis à la rencontre de la population des zones enclavées d’Ifrane. Nous y avons organisé des jeux et monté une pièce de théâtre abordant le sujet du mariage précoce, et par ricochet, de la déscolarisation. 

Enfants et parents ont été très réceptifs à nos actions même si les plus jeunes ont eu du mal à nous faire confiance. Au fil de la journée, la peur du matin s’est transformée en enthousiasme. Au Parlement de l’Enfant, avant la pandémie de Covid-19, nous étions également en train de travailler sur l’élaboration d’un site internet dédié à l’enseignement à travers une entraide entre élèves de tout le Royaume. Pour dépasser l’obstacle du manque de connexion Internet dans certaines zones du pays, nous avions évoqué l’idée de distribuer des CD, même si nous plaidons pour une connexion Internet de qualité pour tous.

Quelle est votre plus belle réussite ?
À titre personnel, cela a été l’événement évoqué précédemment dans les zones enclavées d’Ifrane. Car ce travail de terrain m’a fait prendre conscience du rayonnement des actions de l’ONDE. Aussi, il m’a donné davantage de force pour défendre, encore plus, les droits des enfants.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées que ce soit auprès des décideurs ou sur le terrain ?
Sincèrement, je ne dirai pas que nous avons eu à faire face à des difficultés, particulièrement auprès des décideurs, car lorsque nous proposions des projets bien ficelés, les ministères nous soutenaient dans leur réalisation. Toutefois, il n’en reste pas moins que le travail est loin d’être achevé, notamment sur le terrain. Nous rencontrons toujours de la méfiance chez les enfants en milieu rural avant de parvenir à conquérir leur confiance dès qu’ils comprennent nos priorités et défis relevés au niveau local, régional et national. L’ONDE nous a donné la parole pour participer à l’évaluation et à l’élaboration des engagements. Aussi, ces enfants comptent sur nous et certains veulent même rejoindre nos rangs.

À l’occasion de la clôture du sommet Africités en novembre 2018 à Marrakech, une nouvelle dynamique a été insufflée par SAR la Princesse Lalla Meryem, présidente de l’ONDE, lors du lancement de la campagne panafricaine “Pour des villes africaines sans enfants en situation de rue” dont un projet pilote à Rabat. Vous y étiez. Vous avez notamment pris la parole à la tribune. Aujourd’hui, quel souvenir en gardez-vous ? Quels mots résonnent encore en vous ?
“Levez-vous, fermez les yeux et faites une promesse : cette promesse que nous ferons au moins une action en faveur des enfants en situation de rue.” Ce sont les mots que j’ai prononcés les larmes aux yeux devant Son Altesse Royale la Princesse Lalla Meryem et des milliers de personnes. C’était un moment historique et solennel, tout comme la pétition signée à cette occasion qui a rassemblé des milliers de signatures de responsables africains. Tous ont donné leur parole. Ils se sont engagés à tendre la main aux enfants en situation de rue, souvent considérés comme invisibles par la société alors qu’ils sont là. Ce sont des enfants. Nos enfants. Vos enfants.

Pour vous, quelle initiative reflète le mieux l’ONDE ?
Le Parlement de l’Enfant. Il a impulsé une dynamique déterminante dans la préservation et la défense des droits de l’enfant. Jusque-là, malgré les avancées réalisées par le Maroc en matière de droits de l’enfant, les mineurs étaient encore considérés comme de simples “sujets” et non pas associés à la dynamique locale, régionale et nationale. Les recommandations et décisions sur les enfants étaient élaborées et/ou prises par la société civile, les institutions ou encore les responsables politiques et ministres. Mais il manquait un maillon essentiel dans cette chaîne de prise de décision : nous, les enfants. L’ONDE l’avait bien compris et nous a donné les clefs : il nous accompagne et nous outille afin de faire entendre notre voix.

L’année 2019 a été marquée par les 20 ans du Parlement de l’Enfant qui ont coïncidé avec le 30ème anniversaire de la Convention relative aux Droits de l’Enfant, célébré lors de la 16ème édition du Congrès National des Droits de l’Enfant à Marrakech. À cette occasion, vous avez lancé l’Appel des Enfants Parlementaires adressé au Secrétaire Général des Nations Unies. Vous avez fait partie de la commission d’écriture. Comment avez-vous pensé cet appel ?
Pendant l’écriture de l’Appel, nous avions une idée en tête : mettre en avant les réalisations de l’ONDE qui ont illuminé les enfants parlementaires ainsi que, plus largement, les enfants marocains. Nous avons conscience que le Parlement de l’Enfant n’est pas une institution généralisée dans tous les pays. Aussi, nous avons voulu partager notre expérience marocaine, avec sincérité et sans protocole, avec l’innocence qui nous caractérise. Car nous sommes convaincus que c’est un modèle à promouvoir au niveau régional et international. Nous souhaitons de tout cœur que tous les pays possèdent une telle institution qui permettrait aux enfants de s’exprimer et de nouer des relations avec les décideurs de leur pays.

À cette occasion également, le Pacte National pour l’Enfance à l’horizon 2030 a été signé devant SAR la Princesse Lalla Meryem, se traduisant par une feuille de route et un engagement de tous les départements concernés. Quel regard portez-vous sur cette mobilisation ?
C’est un magnifique engagement pris pour renforcer la participation des enfants. Le Pacte Nationale à l’horizon 2030 a fixé cinq principaux objectifs : ériger l’enfant en priorité nationale au cœur de l’agenda public, engager différents chantiers structurants et protecteurs de l’enfant, renforcer la visibilité, la cohérence et la coordination des différentes interventions en faveur du secteur de l’enfance, garantir un haut niveau d’alignement des projets d’appui au secteur de l’enfance (stratégies et priorités nationales) et adopter de nouvelles approches de gouvernance efficaces et axées sur les résultats. En effet, ledit Pacte vise à promouvoir le rôle des Enfants Parlementaires en tant qu’ambassadeurs de la cause de l’enfance et en tant qu’acteurs dans la conduite du changement au niveau local, régional, et national afin d’atteindre les Objectifs de Développement Durable (ODD). Car comme il est justement mentionné dans ledit Pacte : “La participation des enfants dans la prise de décision est non seulement un droit mais une valeur ajoutée incommensurable pour toute Nation. Ainsi, le Parlement du Royaume du Maroc s’engage à impliquer et consulter systématiquement le Parlement de l’Enfant pour toute législation le concernant directement et/ou indirectement.”

En 2019, avec trois de vos confrères et consœurs , vous avez représenté le Maroc au Parlement arabe de l’enfant à Sharjah aux Emirats Arabes-Uni où des propositions ont été formulées en direction de la Ligue arabe. Quelle recommandation a fait l’unanimité ? À l’inverse, quelle est celle qui a créé le plus de divergences ?
Par surprise, aucune recommandation n’a fait l’unanimité lors des discussions au Parlement arabe de l’enfant à Sharjah, car chaque pays ou région ne faisait pas face aux mêmes problématiques. Par exemple, lorsque nous évoquions les enfants en situation de rue, nos jeunes confrères koweitiens affirmaient que dans leur pays, aucun mineur ne dormait à l’extérieur. Leurs préoccupations concernaient les enfants fumeurs et la discrimination infantile. Cette expérience au Parlement arabe de l’enfant a été très riche. Car, même si nous n’étions pas tous confrontés aux mêmes difficultés, nous cherchions ensemble la meilleure des solutions. Nous partagions nos idées ou initiatives qui avaient déjà fait leur preuve sur le terrain.

À l’heure de la pandémie de Covid-19 qui a engendré une crise sanitaire et économique inédite, quels nouveaux défis se dessinent, selon vous ?
Après la préservation de la santé, l’éducation… Ce secteur était déjà en souffrance avant la pandémie de Covid-19. Mais, depuis, les difficultés se sont aggravées. L’enseignement ne peut se faire sans les nouvelles technologies qui doivent être accessibles à tous à travers des moyens pour tous et une connexion de qualité pour tous. Ajouter à cela, l’enseignant qui encourage l’élève et lui tend la main pour surmonter ses difficultés. L’éducation est une question prioritaire et cruciale pour l’avenir du pays. Si nous n’arrivons pas à relever ce défi, nous condamnons une partie des enfants à un avenir brisé…

L’éducation a notamment été mise à mal par la pandémie de Covid-19 avec l’instauration de l’enseignement à distance, révélateur de disparités et fragilisant la scolarisation des fillettes. Craignez-vous une hausse du taux de déperdition ? Comment l’éviter ?
À mon avis, nous devons porter attention aux parents en situation de précarité durement impactés par la crise engendrée par la pandémie de Covid-19. Rappelons-leur l’amour qu’ils ont pour leurs enfants et aidons-les économiquement. L’entraide est très importante. Les enfants sont le centre d’une nation.

Autre inquiétude : le mariage des mineur(e)s. C’est l’une des luttes qui vous anime le plus. À votre avis, quelles mesures doivent être prises d’urgence ?
J’en appelle aux juges. Même si la loi autorise par dérogation le mariage des mineur(e)s, ne le faites pas. Écoutez votre raison et écoutez votre cœur. Cet enfant qui est en face de vous pourrait être le vôtre. Imaginez toutes les conséquences que pourraient engendrer votre approbation. Il est également temps de changer les lois et d’interdire, sans condition, le mariage précoce.

Sur le plan personnel, vous avez entamé des études à l’université Al Akhawayn où vous avez obtenu la bourse d’excellence. De quelle manière le Parlement de l’Enfant a renforcé votre personnalité et a orienté vos choix académiques ? Quelles sont vos aspirations ?
Tout d’abord, c’est grâce à mon entourage notamment à mes parents qui m’ont inculquée des valeurs et des convictions, forgeant ainsi mon caractère qui s’est ensuite renforcé grâce au Parlement de l’Enfant. C’est une école de la citoyenneté. Elle m’a formée et permis de comprendre le rôle et le pouvoir des décideurs, d’affiner mon plaidoyer pour améliorer la situation des enfants ainsi que de renforcer mon esprit critique et ma confiance en moi. Elle m’a aussi permis de croire à mes rêves. L’équipe de l’ONDE a toujours été à mes côtés et m’a poussée sur les tous les plans, personnel et professionnel. Aussi, j’appelle tous les jeunes à s’intégrer pleinement là où ils le peuvent (activités scolaires ou parascolaires) ainsi que tous les parents à épauler leur enfant dans leur choix. Aujourd’hui, je ne peux pas m’arrêter en chemin. Je vais continuer à me démener pour devenir une actrice de demain tant sur le plan économique qu’humanitaire. L’éducation et le droit des enfants resteront mon cheval de bataille.

Le Parlement de l’Enfant, une valeur de citoyenneté

Composé de 395 enfants parlementaires, le Parlement de l’Enfant se veut un levier de participation effective des enfants dans le développement territorial et régional du pays, et ce, conformément aux Hautes Instructions de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, et en application des orientations de Son Altesse Royale la Princesse Lalla Meryem, présidente de l’Observatoire National des Droits de l’Enfant (ONDE). Le Parlement de l’Enfant est ainsi un espace d’expression, un lieu d’apprentissage et de représentativité. Des sessions y sont organisées dans toutes les régions du royaume pour sensibiliser, former et outiller les Enfants Parlementaires sur leurs droits mais également sur l’importance de leur rôle en tant qu’émissaires et gardiens de l’enfance aux quatre coins du pays. Lors de la clôture du mandat, une session nationale du Parlement de l’Enfant, présidée par Son Altesse Royale la Princesse Lalla Meryem, est tenue dans le Parlement du Royaume en présence de tous les ministres et hauts responsables que ce soit au niveau législatif et exécutif.