2-M | 5º aniversario de la movilización en Madrid por los presos políticos saharauis: cinco años sin respuestas

El próximo lunes 2 de marzo se cumplen cinco años de concentraciones semanales ante el Ministerio de Asuntos Exteriores, en la Plaza de la Provincia (Madrid), para denunciar la situación de los presos políticos saharauis encarcelados en Marruecos y exigir al Gobierno español que asuma su responsabilidad política y jurídica ante esta vulneración continuada de derechos fundamentales.

https://noteolvidesdelsaharaoccidental.org/2-m-5o-aniversario-de-la-movilizacion-en-madrid-por-los-presos-politicos-saharauis-cinco-anos-sin-respuestas/ 

mardi 8 avril 2025

JONAS HASSEN KHEMIRI
Chère Beatrice Ask
Lettre à une ministre de la justice suédoise à propos de la chasse aux sans-papiers

Jonas Hassen Khemiri, Dagens Nyheter, 13/3/2013

Jonas Hassen Khemiri, né en 1978 à Stockholm d’un père tunisien originaire de Jendouba (mort en janvier 2025) et d’une mère suédoise, s’est affirmé comme un grand auteur suédois dès la parution de son premier roman en 2003 (Ett öga rött, inédit en français). Trois de ses livres et cinq de ses pièces de théâtre ont été traduits en français (voir ici et ici). Le texte ci-dessous a été publié en 2013, lorsque la chasse aux sans-papiers battait son plein en Suède. Il n’a rien perdu de son actualité, comme le montre le deuxième texte traduit ci-après. Une remarque : j'ai choisi le vouvoiement, d'usage en français. Dans l'original, l'auteur tutoie la ministre, comme il est d'usage en suédois moderne, le vouvoiement ayant disparu depuis une cinquantaine d'années.-Fausto Giudice, Tlaxcala

Cette lettre de Jonas Hassen Khemiri à Beatrice Ask a été l’article du quotidien Dagens Nyheter le plus partagé de tous les temps jusqu’à l’automne 2014 (180 000 partages sur Facebook). En raison de problèmes techniques, les statistiques de partage ont disparu de l’article.

Le 12 mars 2013, la ministre de la Justice suédoise Beatrice Ask [1]  a répondu aux questions du Parlement sur le projet Reva [lire ci-dessous], très critiqué, qui vise à procéder à davantage d’expulsions de sans-papiers de Suède. Aujourd’hui, l’auteur Jonas Hassen Khemiri écrit sur la signification du racisme pour quelqu’un qui en a fait l’expérience toute sa vie : « Je vous écris pour vous faire part d’un souhait simple, Beatrice Ask. Je veux que nous échangions nos peaux et nos expériences. Allez, faisons-le ».

Ekta, The New York Times

Beaucoup de choses nous séparent. Vous êtes née au milieu des années 50, moi à la fin des années 70. Vous êtes une femme, je suis un homme. Vous êtes une politicienne, je suis un écrivain. Mais il y a aussi des choses qui nous rapprochent. Nous avons tous deux étudié l’économie internationale (sans obtenir de diplôme). Nous avons à peu près la même coiffure (même si nous avons des couleurs de cheveux différentes). Et nous sommes tous deux des citoyens à part entière de ce pays, nés à l’intérieur de ses frontières, unis par la langue, le drapeau, l’histoire, l’infrastructure. Nous sommes tous deux égaux devant la loi.

C’est pourquoi j’ai été surpris lorsque P 1 Morgon [2]  vous a demandé jeudi dernier 7 mars si, en tant que ministre de la justice, vous vous préoccupiez des personnes (citoyens, contribuables, électeurs) qui affirment avoir été arrêtées par la police et s’être vu demander de montrer leur passeport uniquement en raison de leur apparence (brune, non blonde, aux cheveux noirs). Et vous avez répondu : « La raison pour laquelle quelqu’un m’a demandé mon passeport peut être très personnelle. Il y a des personnes précédemment condamnées qui ont l’impression d’être toujours mises en cause, même si ça ne se voit pas que vous avez commis un délit (...) Afin d’évaluer si la police travaille conformément aux lois et aux règlements, vous devez avoir la perspective holistique ».

Le choix des mots est intéressant : « précédemment condamnées ». Car c’est exactement ce que nous sommes. Nous sommes tous coupables jusqu’à preuve du contraire. Quand une expérience personnelle devient-elle une structure raciste ? Quand devient-elle discrimination, oppression, violence ? Et comment une perspective « holistique » peut-elle exclure une grande partie des expériences personnelles des citoyens ? Quelles sont les expériences qui comptent ?

Je vous écris pour vous demander quelque chose de simple, Beatrice Ask. Je veux que nous échangions nos peaux et nos expériences. Allez, faisons-le, tout simplement. Après tout, vous n’avez jamais été étrangère aux idées un peu bizarres (je me souviens encore de votre suggestion controversée d’envoyer une enveloppe violette [3]  à tous les acheteurs de sexe).


Pendant 24 heures, nous nous empruntons mutuellement nos corps. D’abord, j’entre dans votre corps pour me faire une idée de ce que c’est que de vivre en tant que femme dans un monde politique patriarcal. Ensuite, vous empruntez ma peau pour comprendre que lorsque vous sortez dans la rue, dans le métro, dans le centre commercial et que vous voyez les policiers plantés là, avec la Loi de leur côté, avec le droit de vous approcher et de vous demander de prouver votre innocence, cela vous rappelle des souvenirs. D’autres agressions, d’autres uniformes, d’autres regards. Et non, il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’à l’Allemagne de la Seconde Guerre mondiale ou l’Afrique du Sud des années 1980. Il s’agit simplement de notre histoire locale suédoise, une série d’expériences aléatoires dont notre corps collectif se souvient soudain.

Avoir six ans et atterrir à Arlanda , dans notre patrie commune. Nous marchons vers la douane, avec un papa qui a les paumes moites, qui se racle la gorge, qui lisse ses cheveux et frotte ses chaussures contre les plis de ses genoux. Il vérifie à deux reprises que le passeport suédois est dans la bonne poche intérieure. Toutes les personnes de couleur rose sont laissées passer. Mais notre père est arrêté. Et nous pensons : c’est peut-être une coïncidence. Avoir dix ans et voir la même scène se répéter. Peut-être que c’était son accent. Avoir douze ans et voir la même scène. Peut-être que c’était son sac creux avec la fermeture éclair cassée. Avoir quatorze, seize, dix-huit ans.

Avoir sept ans, commencer l’école et être introduit dans la société par un papa qui était déjà terrifié à l’idée que son exclusion soit transmise à ses enfants. Il disait :

« Quand on a la tête que nous avons, il faut toujours être mille fois meilleur que les autres pour ne pas être rejeté. »

« Pourquoi ? »

« Parce que tout le monde est raciste. »

« Tu es raciste ? »

« Tout le monde sauf moi. »

Parce que c’est exactement comme ça que fonctionne le racisme. Il ne fait jamais partie de notre culpabilité, de notre histoire, de notre ADN. Il est toujours ailleurs, jamais ici, en moi, en nous.

Avoir huit ans et regarder des films d’action où des hommes basanés violent, éructent des jurons, battent leurs femmes, kidnappent leurs enfants, manipulent, mentent, braquent et abusent. Avoir seize, dix-neuf, vingt, trente-deux ans et voir les mêmes figurines de carton encore et encore.

Avoir neuf ans et décider de devenir le bûcheur de la classe, le meilleur lèche-cul du monde. Tout se passe comme prévu et ce n’est que lorsque nous avons un professeur remplaçant que quelqu’un suppose automatiquement que nous sommes le trublion de la classe.

Avoir dix ans et être poursuivi par des skinheads pour la première fois, mais pas la dernière. Ils repèrent notre corps commun sur le banc des alcoolos en bas de l’église d’Högalid, ils rugissent, nous courons, nous nous cachons dans l’embrasure d’une porte, le goût du sang dans la bouche, notre cœur commun battant la chamade tout le long du chemin du retour.

Avoir onze ans et lire des bandes dessinées où les Orientaux sont mystérieusement exotiques, aux magnifiques yeux bruns, sensuels (mais en même temps perfides).

Avoir douze ans et entrer dans la Mega Skivakademin  pour écouter des CD et, à chaque fois, les vigiles se mettent à tourner autour de nous comme des requins, à parler dans des talkies-walkies, à nous harceler à quelques mètres de distance. Et nous essayons de la jouer normale, nous nous efforçons d’utiliser au max un langage corporel non criminel. Marchez normalement, Beatrice.


Respirez comme d’habitude. Approchez-vous du présentoir de CD et attrapez le disque de Tupac d’une manière qui montre que vous n’avez pas l’intention de le voler. Mais les vigiles veillent et quelque part, au fond d’ici, au fond de notre corps collectif, il doit y avoir un plaisir honteux à goûter cette texture qui a piégé nos pères, à obtenir une explication sur la raison pour laquelle nos pères n’ont jamais réussi ici, pourquoi leurs rêves sont morts dans une mer de lettres de candidature rejetées.

Avoir treize ans et commence à traîner au centre de loisirs et à entendre les histoires. Le grand frère du pote, qui s’est frité avec la police de Norrmalm et a été jeté dans un panier à salade avant d’être balancé le nez en sang à Nacka. Le cousin du pote, qui a été traîné et battu par les vigiles dans la petite pièce de la station de métro de Slussen (avec des annuaires téléphoniques sur les cuisses pour éviter les bleus).

N, le copain de papa, qui a été trouvé par une patrouille de police et enfermé dans une cellule de dégrisement parce qu’il bafouillait, et ce n’est que le lendemain que la police s’est rendu compte que quelque chose n’allait pas, et aux urgences on a découvert l’hémorragie cérébrale, et à l’enterrement sa petite amie a dit : « Si seulement ils m’avaient appelée, j’aurais pu leur dire qu’il ne buvait pas d’alcool ».

Avoir treize ans et demi et vivre dans une ville assiégée par un homme armé d’un fusil et d’un viseur laser, une personne qui abat onze hommes aux cheveux noirs en sept mois sans que la police n’intervienne. Et notre cerveau collectif commence à penser que ce sont toujours les musulmans qui en pâtissent le plus, toujours ceux qui portent des noms arabes qui ont le moins de pouvoir (et oublie complètement les moments où d’autres structures régnaient - comme lorsque le gamin de l’école que tout le monde appelait « le Juif » était enchaîné à une grille avec un cadenas dans l’ourlet du jean, et que tout le monde riait lorsqu’il essayait de se libérer, il riait aussi, il essayait de rire, est-ce que nous, on riait ?).



Avoir quatorze ans, sortir du McDo de Hornsgatan [artère principale du quartier de Södermalm où l'auteur a grandi, NdT] et se faire demander ses papiers par deux policiers. Avoir quinze ans et être assis devant un magasin Expert lorsqu’une patrouille de police s’arrête, deux policiers sortent, demandent les papiers, demandent ce qui se passe ce soir. Puis ils remontent dans la voiture.

Et pendant tout ce temps, une lutte intérieure. Une voix dit : ils n’ont pas le droit de nous condamner d’avance. Ils n’ont pas le droit de boucler la ville avec leurs uniformes. Ils n’ont pas le droit de nous mettre en danger dans nos propres quartiers.

Mais l’autre voix dit : « Et si c’était notre faute ? Nous avons probablement parlé trop fort. Nous portions des sweats à capuche et des baskets. Nous portions des jeans trop grands avec un nombre suspect de poches. Nous avons commis l’erreur d’avoir une couleur de cheveux propice à la criminalité. Nous aurions pu choisir moins de mélanine dans notre peau. Nous avions des noms de famille qui rappelaient à ce petit pays qu’il fait partie d’un monde plus vaste. Nous étions jeunes. Bien sûr, tout changerait en vieillissant.


Et notre corps collectif a grandi, Beatrice Ask. Nous avons cessé de traîner au centre de loisirs, nous avons remplacé le sweat à capuche par un manteau noir, la casquette par un foulard. Nous avons arrêté de jouer au basket-ball et commencé à étudier l’économie à l’École d’économie de Stockholm. Un jour, alors que nous étions devant la gare centrale de Stockholm, en train d’écrire une note dans un cahier d’étudiant (car même si nous étudiions l’économie, nous rêvions secrètement de devenir écrivains), quelqu’un est arrivé à notre droite, un homme large avec une oreillette : « Comment ça se passe ? » Il nous a demandé une pièce d’identité, puis nous a serré les bras dans une prise policière et nous a transportés jusqu’au panier à salade où nous devions apparemment attendre qu’il obtienne le feu vert disant que nous étions bien ceux que nous prétendions être.

Apparemment, nous correspondions à un signalement. Apparemment, nous ressemblions à quelqu’un d’autre. Pendant vingt minutes, nous sommes restés assis dans la voiture de police. Seuls. Mais pas vraiment seuls. Car des centaines de personnes passaient par là. Et ils nous regardaient d’un air qui murmurait : « Voilà. Un de plus. Encore un qui se comporte en pleine conformité avec nos préjugés ».

Et j’aurais aimé que vous soyez avec moi dans le panier à salade, Beatrice Ask. Mais vous ne l’étiez pas. J’étais assise là, seul. J’ai croisé le regard de tous les passants et j’ai essayé de leur faire comprendre que je n’étais pas coupable, que je m’étais simplement tenu à un endroit et que j’avais eu un certaine apparence. Mais il est difficile de plaider son innocence à l’arrière d’un car de police.

Et il est impossible de faire partie de la communauté lorsque le pouvoir présume constamment que l’on est un Autre.

Au bout de vingt minutes, on nous a laissé sortir du car de police, sans excuses ni explications. Au lieu de ça, on nous a dit : « Tu peux y aller maintenant ». Notre corps chargé d’adrénaline a quitté les lieux et notre cerveau s’est dit : « Je devrais écrire là-dessus ». Mais nos doigts savaient que cela n’arriverait pas. Parce que nos expériences, Beatrice Ask, ne sont rien comparées à ce qui arrive aux autres, notre corps a grandi intra muros, notre maman est suédoise, notre réalité est celle d’un cocon confortable comparée à ce qui arrive aux personnes vraiment sans pouvoir, sans ressources et sans papiers. Nous ne sommes pas menacés d’expulsion. Nous ne risquons pas d’être emprisonnés si nous revenons.

Sachant que d’autres vivent une situation bien pire, nous avons préféré le silence aux mots. Les années ont passé et, bien plus tard, Reva, le “programme d’application de la loi efficace et juridiquement sûr”, a été lancé. Des policiers ont commencé à fouiller les centres commerciaux et à se tenir devant les cliniques qui aidaient les sans-papiers, des familles avec des enfants nés en Suède ont été expulsées vers des pays que les enfants n’avaient jamais visités, des citoyens suédois ont été contraints de prouver leur appartenance avec leur passeport et une certaine ministre de la justice a expliqué qu’il ne s’agissait pas de profilage racial, mais d’“ expériences personnelles”. La routine du pouvoir. La pratique de la violence. Tout le monde ne faisait que son boulot. Les vigiles, les policiers, les douaniers, les politiciens, les gens.

Et là, vous m’interrompez et vous dites : « Mais c’est si difficile à comprendre ? Tout le monde doit obéir à la loi ». Et nous répondons : « Et si la loi est illégale ? »

Et vous dites : c’est une question de priorités et nous ne disposons pas de ressources infinies. Et nous répondons : « Comment se fait-il qu’il y ait toujours de l’argent quand il s’agit de persécuter les gueux, mais jamais d’argent quand il s’agit de les défendre ? »

Et vous dites : Mais comment combiner un large filet de sécurité sociale tout en accueillant tout le monde ? Et nous nous frottons les pieds sur le sol en nous raclant la gorge, parce qu’à vrai dire, nous n’avons pas de réponse parfaite à cette question. Mais nous savons qu’une personne ne peut jamais être illégale et qu’il faut faire quelque chose quand les uniformes répandent l’insécurité et que la loi se retourne contre sa propre population et vous voilà, Beatrice Ask, vous essayez de quitter notre corps, vous pensez, tout comme les lecteurs, que ça dure depuis trop longtemps, que ça n’est que de la répétition, que ça n’aboutit à rien, et vous avez raison, il n’y aura jamais de fin, il n’y a pas de solution, pas d’issue de secours, tout se répète, parce que les structures ne disparaîtront pas simplement parce que nous voterons la disparition de Reva, Reva est une extension logique de l’oppression constante de faible intensité, Reva vit dans notre incapacité à reformuler notre image nationale rigide et ce soir, dans la file d’attente d’un pub près de chez vous, les personnes non blanches s’écartent systématiquement pour ne pas être arrêtées par le portier et demain, dans la file d’attente pour un logement, ceux qui portent un nom étranger utilisent le nom de famille de leur partenaire pour ne pas être éliminés et tout à l’heure, dans une demande d’emploi, une Suédoise tout à fait ordinaire a écrit «NÉE ET ÉLEVÉE EN SUÈDE » en lettres capitales, juste parce qu’elle sait ce qui va se passer sinon. Tout le monde sait ce qui se va se passer sinon. Mais personne ne fait rien. Au lieu de cela, nous nous concentrons sur la localisation des personnes qui ont fui ici à la recherche de la sécurité que nous sommes si fiers d’offrir à (certains de) nos citoyens. Et j’écris « nous », parce que nous faisons partie de ce tout, de ce corps social, de ce « nous ».

Vous pouvez y aller maintenant.

En décembre 2008, la fermeture d’un centre islamique abritant une mosquée dans le ghetto de Rosengård à Malmö et l'intervention de la police pour déloger les jeunes occupant le local déclenchent les premières émeutes urbaines du siècle en Suède, rappelant celles de 2005 en France. Un policier ayant qualifié les jeunes émeutiers de “putains de singes” (apejävlar), des manifestants brandirent quelque temps plus tard cette banderole disant : “Merci pour la dernière fois [formule rituelle pour remercier quelqu’un d’une invitation], putains de porcs” [tout suédophone voyant la parole “grisajävlar” pense immédiatement à la rime enfantine née vers 1900, « Polis, polis, potatisgris” [Police, police, cochons a patates”] [NdT]

Nous n’avons pas besoin d’un Reva 2.0 

Valdemar Möller, Syre, 8/8/2023

Cela fait dix ans que le projet Reva n’a plus fait l’objet d’une attention particulière de la part des médias. Pourtant, ce projet - qui signifie Rättssäkert och effektivt verkställighetsarbete [“programme d’application de la loi efficace et juridiquement sûr”] et qui est le fruit d’une collaboration entre la police, l’Agence suédoise des migrations et le Service des prisons - a débuté dès 2009 et s’est poursuivi jusqu’en 2014. L’objectif de l’ensemble du projet était d’expulser davantage de personnes qui n’avaient pas l’autorisation de rester en Suède. Dans le même temps, la police a commencé à effectuer de plus en plus de contrôles d’identité en ville, et de nombreuses personnes ont estimé qu’elle utilisait le profilage racial pour sélectionner les personnes à contrôler.

À l’époque, en 2013, le climat social était différent. Bien que les Démocrates de Suède [SD] eussent fait leur entrée au Riksdag [parlement], l’opinion publique était fortement favorable à l’augmentation de l’accueil des réfugiés. L’année précédente, le Parti du centre avait produit un nouveau programme d’idées proposant que la Suède finisse par avoir une immigration libre, et l’année suivante, Fredrik Reinfeldt devait prononcer un discours très médiatisé dans lequel il appelait les Suédois à « ouvrir leurs cœurs ». La critique de REVA, si je me souviens bien, ne portait pas seulement sur le profilage racial par la police (ce qui était déjà assez grave), mais aussi sur la chasse aux sans-papiers. 

Aujourd’hui, comme nous le savons, nous avons un gouvernement qui s’appuie sur le soutien des SD et dont l’objectif global semble être de permettre au moins de personnes possible d’entrer en Suède. Il n’est donc pas surprenant que le gouvernement propose aujourd’hui d’augmenter à nouveau le nombre de « contrôles aux frontières intérieures » et qu’il ait également donné à la police des pouvoirs accrus pour procéder à des fouilles corporelles. Il n’est pas non plus surprenant qu’Alice Teodorescu Måwe soit en faveur d’un « Reva 2.0 ».

Dans le même éditorial, elle affirme que le profilage racial n’a rien à voir avec le projet Reva lui-même. Ce n’est pas tout à fait vrai. Il est vrai que Reva consistait essentiellement à ce que les différentes autorités revoient leur travail en matière d’administration, de documentation, etc. afin de devenir « plus efficaces ». La possibilité d’effectuer des contrôles à l’intérieur des frontières existait également depuis l’adhésion de la Suède à l’espace Schengen, mais n’avait pas été utilisée dans une large mesure. Toutefois, grâce au programme Reva, la police des frontières a réussi à libérer des ressources et à gagner du temps pour effectuer des contrôles d’identité. Ces contrôles ont également permis d’arrêter et d’expulser un plus grand nombre de sans-papiers.

Jusqu’à présent, le gouvernement ne souhaite intensifier que les contrôles aux « frontières intérieures », mais ce n’est probablement qu’une question de temps avant que la police ne soit à nouveau chargée d’effectuer davantage de contrôles d’identité en ville (dans le cadre de l’accord de Tidö , il y a également un nouveau recensement, qui pourrait également être un instrument permettant d’appréhender davantage de sans-papiers). Cette fois, le prétexte est la menace accrue pour la sécurité de la Suède. Il est vrai que les autodafés de corans ont fait voir rouge la Suède dans de nombreux pays musulmans, ce qui pourrait augmenter le risque de nouvelles attaques terroristes. Mais il ne faut pas oublier que très peu de personnes sont à la fois désireuses et capables de commettre ce type d’attentat. Cependant, il existe un risque important que de nombreuses personnes qui cherchent simplement à se mettre en sécurité en Suède en pâtissent. En partie sous la forme de fouilles corporelles humiliantes, mais aussi parce qu’un plus grand nombre de personnes pourraient être arrêtées et expulsées pour des motifs arbitraires.

Alice Teodorescu Måwe a toutefois raison lorsqu’elle affirme que les modifications apportées à la loi sur l’ordre public sont également un moyen de restreindre la liberté d’expression. Si les amendements sont faits avec l’ambition déclarée de rejeter des manifestations qui étaient auparavant considérées comme autorisées et sous la pression d’autres pays, cela ne peut être considéré que comme une restriction de la liberté d’expression.

Il est bon que Mme Teodorescu Måwe défende la liberté d’expression, on ne peut que souhaiter qu’elle se préoccupe autant de la protection des droits des migrants.

NdT
1. Beatrice Ask (Sveg, 1956), est membre du Parti du rassemblement modéré (Moderata samlingspartiet), parti traditionnel de la droite suédoise, membre du Parti populaire européen, communément appelé Les Modérés (Moderaterna). Elle a été ministre des Écoles dans le gouvernement de Carl Bildt de 1991 à 1994, puis ministre de la Justice dans le gouvernement Reinfeldt entre 2006 et 2014.
 2. Émission matinale du premier des 4 canaux de la radio suédoise
3. Original suédois : gredelin (lavande), du français gridelin (gris-de-lin)
 4.  Arlanda : Principal aéroport de Stockholm
5. Mega Skivakademin, puis Megastore : Principal magasin de musique du centre-ville de Stockholm, aujourd’hui disparu
6. Accord de Tidö : accord de constitution d’un bloc gouvernemental entre les modérés, les libéraux, les chrétiens-démocrates et les démocrates de Suède, conclu en octobre 2022.

lundi 7 avril 2025

7 avril 1956 : l’Espagne renonce à son protectorat au Maroc

Sabrina El Faiz, lebrief, 3/4/2025

7 avril 1956… Dans l’année 1956, le Maroc a connu des changements en profondeur. A partir de là, il changera d’image, de place dans les stratégies internationales, et sera pris en compte dans le tour de table de la mondialisation. Le 7 avril 1956. L’histoire retiendra cette date comme celle où l’Espagne franquiste, après des décennies de présence et de contrôle sur le territoire marocain, accepta enfin de lever le voile de son protectorat. Si l’indépendance du pays avait été officiellement proclamée un mois plus tôt par la France, restait encore à Madrid de reconnaître l’évidence : le Maroc voulait et allait redevenir pleinement souverain.

Mais l’affaire n’était pas encore bouclée. L’Espagne, qui administrait le nord du pays et le Sahara dans le cadre du protectorat instauré en 1912, se montrait réticente à abandonner ses positions. Franco, à la tête de l’Espagne franquiste, savait que la vague décolonisatrice qui secouait le monde finirait par l’atteindre. C’était une évidence. Pourtant, il temporisait, espérant peut-être un sursis ou un arrangement profitable.
Le 7 avril 1956, l’Espagne accepta donc de reconnaître l’indépendance du Maroc et de restituer la majorité des territoires sous son contrôle. La zone nord du pays, comprenant notamment Tétouan, Larache et Chefchaouen, repassait sous l’autorité marocaine.


La Calle Canalejas à Larache, devenue Avenue Hassan II

Mais tout n’était pas encore terminé. Si l’Espagne venait de céder une grande partie de son contrôle, elle conservait encore des positions stratégiques pour elle. Le Sahara, ainsi que les enclaves de Sebta et Mélilia, restaient sous administration espagnole. Il faudrait attendre 1958 pour que le Maroc récupère Tarfaya, et bien plus longtemps encore pour poser la question du Sahara !
L’ombre du protectorat s’estompe peu à peu dans la mémoire collective, mais les traces de cette époque sont encore visibles. De Tétouan, ancienne capitale du Maroc espagnol, aux rues de Larache où flottent encore des souvenirs architecturaux ibériques, le passé colonial espagnol est toujours inscrit dans la pierre et dans les esprits.


La « Mosquée espagnole » de Chefchaouen - qui ressemble plutôt à une église -, construite par les occupants militaires espagnols après 1920, vaguement inspirée de la Tour dorée almohade de Séville. Aucun habitant n’y a jamais prié et elle a été surnommée Mosquée Bouzafar (le moustachu, référence à l’officier espagnol qui en dirigea les travaux) ou encore Sidi Oualou (rien du tout). Restaurée avec l’aide de l’Espagne, elle n’est aujourd’hui visitée que par des touristes. ¡Arriba España !

Quelle longue épopée que celle de la colonisation ! Il pourrait y avoir autant d’histoires que de conteurs. Mais ne remontons pas à l’aube de 1912. Contentons-nous de faire un petit retour en arrière, jusqu’en 1950. Le Maroc du début des années 50 était une terre bouillonnante. Les luttes nationalistes ne cessaient de croître de gauche à droite, les revendications d’indépendance gagnaient en ampleur et la figure de feu le roi Mohammed V, roi en exil puis de retour triomphal en 1955, cristallisait l’espoir de tout un peuple.

La France, face à une pression internationale et locale, avait fini par céder. Le 2 mars 1956, Paris signait un accord historique : le protectorat français prenait fin.

Une négociation de longue haleine

C’est dans ce contexte que les discussions entre Rabat et Madrid eurent lieu à plusieurs reprises. Feu le roi Mohammed V et ses négociateurs, dont son fils héritier, feu le roi Hassan II, avancèrent leurs pions avec fermeté. L’argumentaire marocain était imparable : l’unité du territoire était une nécessité historique et nationale. L’Espagne, affaiblie sur la scène internationale et soucieuse de maintenir de bonnes relations avec ses voisins, finit par se résoudre à jeter l’éponge.

L’annonce fit l’effet d’un coup de tonnerre. Dans les rues des grandes villes marocaines, des scènes de liesse éclatèrent. Feu le roi Mohammed V, figure tutélaire du nationalisme marocain, devint plus que jamais le Père de la Nation. Pour lui, comme pour tout un peuple, cette victoire avait un goût particulier : celui d’un combat mené avec patience, intelligence et une volonté inébranlable de rendre aux Marocains leur terre.

L’indépendance formellement acquise, il restait à bâtir une nation moderne. Le Maroc, après plus de 40 ans sous le joug colonial, devait inventer son propre avenir. L’administration, jusqu’alors entre les mains des Français et des Espagnols, devait être entièrement marocanisée.

C’était aussi un défi économique. Pendant la période coloniale, les richesses du pays avaient été largement exploitées au profit des puissances européennes. Il fallait désormais redistribuer les cartes, moderniser l’agriculture, développer l’industrie et assurer une stabilité sociale. Feu le roi Mohammed V, bientôt relayé par feu le roi Hassan II, s’attela à cette tâche titanesque.

Pour ceux qui ont vécu cette période, l’accord avec l’Espagne prouvait la véritable fin de l’époque coloniale et le début du Maroc tel qu’on le connaît aujourd’hui.

dimanche 6 avril 2025

Omra Bizness, un feuilleton de printemps : épisodes 1 et 2

 Épisode 1

250 pèlerins bloqués à l’aéroport Rabat-Salé

Rédaction LeBrief, 05/04/2025 

Hajj 1446 H : les frais fixés à 63.770 DH


C’est une nuit blanche qui s’éternise à l’aéroport Rabat-Salé. Ils sont environ 250 pèlerins à attendre, depuis des heures, un vol qui n’arrive pas. Ces voyageurs, partis avec espoir accomplir la Omra en Arabie Saoudite, devaient décoller dans la nuit du 6 avril, à 2 heures du matin. Mais à leur arrivée à l’aéroport, aucune trace de leur vol.

Pas de panneau d’affichage, pas de comptoir ouvert, aucun membre de la compagnie aérienne en vue. Et surtout, pas la moindre information. Les pèlerins patientent dans une salle d’embarquement devenue lieu d’attente, de prière… et de frustration. « On nous a juste dit qu’il n’y a pas de vol. Rien d’autre. Personne ne nous dit si on va partir, ni quand », nous explique une des victimes.

Selon des sources proches de l’agence de voyage qui a organisé ce départ, la faute ne viendrait pas de leur côté. Tout est réglé : les hôtels sont prêts, les transferts sont payés, les visas sont valides… L’intégralité des prestations auraient été payées et des équipes sont déjà sur place en Arabie Saoudite, prêtes à accueillir les pèlerins. Mais à Rabat, rien ne bouge.

La compagnie aérienne en faute ?

Le problème semble venir de la compagnie aérienne, une nouvelle venue sur le tarmac marocain. Saoudienne, elle a tout juste inauguré une ligne entre Rabat et les villes saintes. Une ligne à peine lancée… déjà embourbée. Jusqu’à maintenant, aucun communiqué, aucune réponse officielle de la part de la compagnie. Silence total. Et les passagers sont livrés à eux-mêmes.

Dans les rangs, certains ont économisé pendant des mois, d’autres ont pris un congé exceptionnel. Beaucoup sont âgés. Tous sont dans l’incertitude.

À l’aéroport, personne ne semble capable d’apporter une réponse claire à ces pèlerins qui, pour l’instant, restent bloqués à Rabat.

D’autres voyageurs marocains sont, d’ailleurs, actuellement bloqués à Jeddah

Épisode 2 

Affaire des 250 pèlerins : ils sont partis, mais ne savent pas quand ils reviennent
Rédaction LeBrief, 06/04/2025 

L’affaire a fait du bruit et la pression a fini par porter ses fruits. Après des heures d’attente et d’incertitude à l’aéroport de Rabat-Salé, les 250 pèlerins bloqués dans la nuit du 5 au 6 avril ont finalement pu embarquer à bord d’un vol vers l’Arabie Saoudite. Le départ a eu lieu avec du retard, mais l’essentiel était là : ils ont pu partir accomplir leur Omra.
Selon nos informations, ce déblocage est intervenu suite à l’intervention de hauts responsables. Mais tout n’est pas réglé pour autant.

Suite de l’incertitude…
La compagnie aérienne saoudienne, qui a récemment ouvert cette ligne entre Rabat, Médine et Jeddah, n’a toujours pas communiqué de date de retour précise aux voyageurs. Les pèlerins, déjà arrivés en Arabie Saoudite, ignorent pour l’instant quand, et comment, ils rentreront au Maroc. Une incertitude qui ternit leur séjour spirituel.


À suivre

samedi 5 avril 2025

Maroc : empêché de quitter le territoire, l'historien Maâti Monjib entame une nouvelle grève de la faim

Le Figaro avec AFP, 3/4/2025


L’historien et militant des droits de l’homme marocain Maati Monjib, en grève de la faim depuis 19 jours, à sa sortie de la prison d’El Arjate près de la capitale Rabat, le 23 mars 2021. - / AFP

L'historien et défenseur des droits humains franco-marocain Maâti Monjib a annoncé jeudi avoir entamé une nouvelle grève de la faim pour protester contre son interdiction de quitter le Maroc. «J'entame une grève de la faim après avoir été illégalement empêché de voyager. J'étais invité par l'Université de la Sorbonne pour donner une conférence sur “Le printemps des peuples en Tunisie 2011-2021”», a écrit Maâti Monjib sur sa page Facebook. L'interdiction de quitter le territoire a été émise par un juge d'instruction dans le cadre d'une enquête pour «blanchiment de capitaux» à son encontre, a indiqué à l'AFP une source judiciaire.

L'intellectuel de 63 ans est suspecté de malversations dans la gestion d'un centre qu'il avait créé pour promouvoir le journalisme d'investigation. Des accusations qu'il rejette. Cette instruction judiciaire, lancée en 2019, avait valu à l'historien trois mois de détention préventive avant qu'il ne soit mis en liberté provisoire le 23 mars 2021, après 20 jours de grève de la faim. «Je rappelle au public qu'il m'est interdit de voyager depuis 2020 et que ma voiture, ma maison et mon compte bancaire sont bloqués depuis plus de quatre ans», a écrit Maâti Monjib dans sa publication.

Il avait déjà observé une grève de la faim en octobre 2022 après avoir été interdit de quitter le territoire marocain. Fin juillet 2024, le défenseur des droits humains avait été gracié après avoir été condamné en première instance, début 2021, à un an de prison ferme dans une autre affaire pour «fraude» et «atteinte à la sécurité de l'État» au terme d'un procès ouvert en 2015. Maâti Monjib a également affirmé sur Facebook que sa suspension de son poste universitaire, datant de 2023, n'a toujours pas été levée «malgré (ses) demandes répétées».

vendredi 4 avril 2025

Maroc : qui est Abdelkader Belliraj, le personnage trouble gracié par Mohammed VI ?

Condamné à la perpétuité en 2009 pour avoir dirigé un réseau terroriste, Abdelkader Belliraj a bénéficié d’une grâce royale à l’occasion de l’Aïd el-Fitr. Une libération qui relance les interrogations autour de cet ancien braqueur, accusé de six assassinats en Belgique et longtemps soupçonné d’avoir navigué entre milieux islamistes et services de renseignement.

Le Belgo-Marocain Abdelkader Belliraj (au centre) arrive au tribunal de Salé, près de Rabat, le 16 octobre 2008, soit huit mois après le démantèlement du réseau terroriste qu’il était soupçonné de coordonner. © EPA/KARIM SELMAOUI/MaxPPP

Le Belgo-Marocain Abdelkader Belliraj (au centre) arrive au tribunal de Salé, près de Rabat, le 16 octobre 2008, soit huit mois après le démantèlement du réseau terroriste qu’il était soupçonné de coordonner. © EPA/KARIM SELMAOUI/MaxPPP

Nina Kozlowski, Jeune Afrique, 2/4/2025

Condamné à la perpétuité en 2009 pour avoir été à la tête d’un réseau terroriste, Abdelkader Belliraj a bénéficié d’une grâce royale à l’occasion de l’Aïd el-Fitr, marquant la fin du mois de ramadan, ce 31 mars. Ce Belgo-Marocain de 68 ans, qui aura finalement passé dix-sept ans en prison, a été amnistié au même titre que 1 533 condamnés, en détention (1 203) ou en liberté.

Belliraj fait partie d’un groupe de 31 détenus condamnés dans des affaires d’extrémisme ou de terrorisme. Selon un communiqué du ministère de la Justice, ces derniers – dont l’identité n’a pas été dévoilée – ont été graciés après avoir « revu leurs orientations idéologiques et rejeté l’extrémisme ».

Pour rappel, depuis 2015, le Maroc s’est lancé dans une stratégie de déradicalisation institutionnelle, à travers le programme Moussalaha (Réconciliation), piloté par la Délégation générale à l’administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR), en partenariat avec le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) et le ministère des Habous. Depuis, plusieurs vagues de grâces royales ont concerné des profils islamistes ou salafistes condamnés pour terrorisme, à condition qu’ils expriment publiquement leur rejet de l’extrémisme. Parmi les « salafistes repentis » les plus connus, graciés en 2016 : Mohamed Fizazi et Abdelwahab Rafiki (Abou Hafs), qui a depuis rejoint le ministère de la Justice.

Si la grâce d’Abdelkader Belliraj retient particulièrement l’attention des médias et de l’opinion publique, c’est que son dossier reste l’un des plus opaques et controversés du contentieux sécuritaire entre le Maroc et la Belgique. Arrêté en janvier 2008 à Marrakech, le Belgo-Marocain avait été condamné l’année suivante à la réclusion à perpétuité. La peine avait ensuite été confirmée en appel. À l’époque, les autorités marocaines l’accusent d’avoir dirigé un réseau terroriste et d’avoir introduit clandestinement des armes dans le royaume, en lien avec un trafic international. Belliraj est également accusé d’avoir commis six assassinats politiques perpétrés en Belgique à la fin des années 1980. Parmi les victimes : l’imam Abdullah al-Ahdal, directeur du Centre islamique et culturel de Bruxelles, son assistant Salem El Bahri, ainsi que Joseph Wybran, président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique.

Belliraj aurait avoué ses « crimes » lors de ses interrogatoires par les services marocains, et déclaré avoir tué pour le compte de Sabri al-Banna, alias Abou Nidal, fondateur du Fatah-Conseil révolutionnaire (mouvement extrémiste palestinien). Mais au cours de son procès, l’accusé a toujours nié en bloc, affirmant que ses aveux auraient été extorqués sous la torture, dans les locaux de la prison secrète de Témara. « Les services marocains ont tout inventé […] Je n’ai pas introduit d’armes à feu au Maroc et nie toute tentative d’actions de ma part visant le renversement du régime », avait-il notamment écrit dans une lettre ouverte publiée sur le site du quotidien belge Le Soir.

De l’extrême gauche à l’internationale islamiste ?

Né à Nador, Abdelkader Belliraj rejoint Bruxelles à l’âge de 14 ans pour y retrouver son père. Dans les années 1980, il milite un temps à l’extrême gauche, avant de graviter dans les cercles pro-iraniens de l’islam politique. Surnommé « El Palesto » par les enquêteurs belges, il se montre actif dans la mouvance chiite et pro-palestinienne. En parallèle, il se forge une réputation dans les milieux interlopes : Belliraj a été condamné pour plusieurs braquages à main armée en Belgique au début des années 2000, une activité qu’il justifiera plus tard comme relevant de la « résistance révolutionnaire », avant de requalifier ces faits comme « des erreurs de jeunesse ». Repéré dès 1986 par la Sûreté de l’État belge, il est surveillé à plusieurs reprises jusqu’à la fin des années 1990.

Lors de son audition au Maroc, Abdelkader Belliraj reconnaîtra avoir été approché par un certain « Patrick », agent belge à qui il aurait promis son aide « en cas de menace contre la sécurité de l’État », tout en précisant que cette collaboration « ne s’est pas faite pour de l’argent ». Une version contredite par plusieurs sources officieuses, pour qui Belliraj aurait fourni des renseignements utiles dans le cadre de dossiers terroristes sensibles, notamment au Royaume-Uni. Mais aucune preuve n’a jamais confirmé son recrutement comme informateur. Et inversement, aucune preuve irréfutable n’est venue établir qu’il était bien le cerveau opérationnel d’un réseau jihadiste international.

En 2008, son arrestation provoque une onde de choc. En Belgique, sa « disparition » inquiète la communauté marocaine locale. À Bruxelles, la Sûreté découvre l’affaire dans la presse, et le patron du renseignement belge demande à la Direction générale des études et de la documentation (DGED) marocaine le rappel de ses agents. L’affaire dégénère : accusations d’ingérence, enquête sur les activités de la DGED en Belgique, auditions en rafale, crise ouverte entre services. Les 34 coaccusés de Belliraj sont jugés au Maroc, 14 personnes sont également visées par des mandats d’arrêt. Le procès de Salé se conclut par des peines lourdes, dont la perpétuité pour Abdelkader Belliraj. Mais le doute reste entier : affaire terroriste réelle, ou victime collatérale d’une guerre des services de renseignement opposant deux États ?

En 2015, le volet belge du dossier se referme sur un non-lieu. Dix ans plus tard, Abdelkader Belliraj est finalement gracié au Maroc. Un retour dans l’ombre, alors même que son nom reste associé à une nébuleuse complexe. En 2008, il avait été arrêté dans la ville ocre alors qu’il sortait d’un hôtel appartenant à son frère, Salah Belliraj, lui-même brièvement placé en détention avant d’être gracié un an plus tard. Depuis, Salah, à la tête d’un important patrimoine immobilier au Maroc, est apparu dans une affaire de tentative de spoliation, comme l’a récemment documenté Jeune Afrique. Des zones grises supplémentaires autour d’un dossier qui en compte déjà beaucoup.

Lire sur ce thème
➤Le procès le plus étrange de l’histoire de la justice marocaine

أغــرب محاكمة في تاريخ القضاء المغربي

jeudi 3 avril 2025

GIDEON LEVY : Il y a 30 ans, le massacre de Qana a ébranlé Israël ; aujourd’hui, ce ne serait qu’une goutte d’eau de plus dans l’océan

Gideon Levy, Haaretz, 3/4/2025
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

NdT : la traduction en anglais par Haaretz de l’article original en hébreu confond Qana au Liban et Kfar Kana/Kafr Qana en territoire israélien. Nous avons rectifié cette erreur.

Quelle naïveté et quelle sensibilité ! Le 18 avril 1996 - il y a 29 ans - une batterie d’artillerie israélienne a fourni un tir de couverture pour sortir le commando Maglan, dirigé par le major Naftali Bennett, d’une embuscade dans le village de Qana, au sud du Liban. Quatre obus frappent un camp de réfugiés des Nations unies, tuant 106 civils, dont de nombreux enfants.

Qana, par Moustafa Haidar, 1996

Le porte-parole des Forces de défense israéliennes a tenté de mentir et de brouiller les pistes, comme d’habitude ; le Premier ministre Shimon Peres a déclaré que nous étions “très désolés” mais que nous “ne nous excusons pas”, et le monde s’est déchaîné. Quelques jours plus tard, Israël a été contraint de mettre fin à l’opération “Raisins de la colère”, une autre des opérations militaires insensées entreprises au Liban au cours de ces années-là. Un mois plus tard, Benjamin Netanyahou était élu pour la première fois au poste de premier ministre, en partie grâce à Qana. Comme nous étions naïfs à l’époque, et sensibles.

Chadia Bitar proteste contre la visite de Shimon Peres en 2003 à Dearborn, Michigan, pour recevoir le prix John P. Wallach Peacemaker Award. Les deux jeunes fils de Chadia Bitar (Hadi, 8 ans, et Abdul-Mohsen, 9 ans) faisaient partie des 106 civils tués par les bombes israéliennes à Qana, au Liban, en avril 1996. Photo Rebecca Cook Reuters/Newscom

Qana est devenu le modèle du cauchemar israélien dans chaque guerre : un incident au cours duquel des dizaines de civils sont tués, forçant Israël à mettre fin à la guerre : tout sauf cela. Mais les temps ont changé. Aujourd’hui, Israël peut massacrer à sa guise, sans craindre un nouveau Qana. 

Au cours des deux dernières semaines Israël a commis un “Qana” presque tous les jours dans la bande de Gaza, et personne ne demande que ça  s’arrête. Le cauchemar de Qana s’est évaporé. Il n’est plus nécessaire de veiller à ne pas tuer des dizaines de civils innocents. Tout le monde s’en moque. Le porte-parole de Tsahal n’a plus besoin de mentir, le premier ministre n’a plus besoin de s’excuser. Le monde et la conscience d’Israël ont fondu.

Si l’horrible bain de sang de dimanche, dans la phase actuelle de la guerre de Gaza, n’arrête pas Israël, si le l’assassinat d’une équipe médicale à Rafah ne l’arrête pas, qu’est-ce qui pourrait l’arrêter ? Rien. Israël peut commettre autant de massacres qu’il le souhaite. Et apparemment, il en voudrait beaucoup.

Dans la première frappe de la nouvelle guerre à Gaza, Israël a tué 436 civils, dont 183 enfants et 94 femmes. Qana, quatre fois plus, et encore plus. 

Qana 2, par Moustafa Haidar, 1996

L’article choquant paru dans le Haaretz de vendredi de Nir Hasson et Hanin Majadli, a montré les visages et rapporté les histoires. Elles ont fait froid dans le dos. Cette semaine, les détails d’un autre massacre horrible, peut-être le plus barbare de tous jusqu’à présent, ont été publiés : le massacre d’équipes d’intervention d’urgence dans le quartier Tel al-Sultan de Rafah. Quinze corps, dont un avec les jambes ligotées et un autre transpercé de 20 balles, ont été retrouvés enterrés dans le sable, les uns sur les autres, avec leurs ambulances et leurs camions de pompiers.

Selon des témoins oculaires, au moins quelques-uns d’entre eux ont été exécutés. Tous étaient des secouristes qui tentaient d’atteindre des personnes blessées lors de frappes aériennes israéliennes. En temps normal, le rapport de Hasson, Jack Khoury et Liza Rozovsky(Haaretz, mardi), aurait suffi à faire cesser la guerre. Qana fait pâle figure en comparaison avec ce niveau de barbarie. Dans le premier cas, on pourrait croire qu’Israël a tué par inadvertance des dizaines d’innocents ; à Tel al-Sultan, il était clair qu’il y avait une intention malveillante et criminelle de le faire.

Ce qui s’est passé à Tel al-Sultan est un massacre de My Lai israélien. Mais alors que My Lai a marqué un changement radical dans l’opinion publique usaméricaine contre la guerre du Viêt Nam, Tel al-Sultan n’a pas intéressé la plupart des médias israéliens. L’USAmérique de l’époque, militariste et soumise à un lavage de cerveau, était en émoi ; l’Israël d’aujourd’hui a fermé les yeux sur Tel al-Sultan. 

Non seulement ces massacres n’ont pas provoqué de changement dans l’opinion publique ni entraîné l’arrêt de la guerre, mais ils semblent encourager d’autres massacres. Mardi, l’armée israélienne a bombardé une clinique de l’UNRWA dans le camp de Jabalya, tuant 19 personnes, dont des enfants. C’est le genre de massacre que l’on laisse se reproduire. Qui aurait pu imaginer que nous pourrions un jour nous remémorer avec tendresse l’époque de Qana, de l’opération “Raisins de la colère” ou du gouvernement Peres ? Et pourtant, nous en sommes là.


mercredi 2 avril 2025

Le collectif parisien “Nous vivrons” recourt à l’usage de faux pour exiger que l’antisionisme soit criminalisé au nom de la lutte contre l’antisémitisme
L’histoire d’une lettre de Martin Luther King Jr. forgée de toutes pièces

​

Le 21 mars 2025 à 11 h., le quotidien Le Monde publie la tribune suivante

Pour que l’antisionisme ne serve plus de prétexte à l’antisémitisme !

À l’initiative du collectif Nous vivrons, un collectif de plus de 200 personnalités, parmi lesquelles Elisabeth Badinder, Aurore Bergé et François Hollande, souligne, dans une tribune au « Monde », la montée d’un antisionisme qui cache un antisémitisme actif.

« Sionistes, fascistes, c’est vous les terroristes ! », c’est ce que l’on entend depuis des mois dans toutes les manifestations dites « propalestiniennes ». L’antisionisme est à la mode. Le déroulé est simple : le sionisme est un colonialisme qu’il faut éliminer. Cette simplification de l’histoire ne dit rien de l’histoire du peuple juif, d’une émancipation qui arrive trop tard, des pogroms qui tuent, d’une Shoah qui extermine. Inscrire le sionisme sur le terrain décolonial est un biais historique permettant de se considérer du « bon côté de l’histoire ». Cela parle de tout, sauf du projet sioniste visant à l’autodétermination et à l’émancipation du peuple juif.

Partant de cette lecture, tout y passe : l’anti-impérialisme, l’antifascisme, l’anticapitalisme. Et, surtout, beaucoup de complotisme, mais sans jamais se revendiquer de l’antisémitisme. Comme le disait, dans les années 1970, le philosophe Vladimir Jankélévitch [1903-1985], « l’antisionisme est une incroyable aubaine, car il nous donne la permission – et même le droit, et même le devoir – d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre ; ils auraient mérité leur sort ». Nous en sommes là.

Depuis le 8 octobre 2023, nous assistons à un relativisme des massacres du 7 octobre 2023 et à une condamnation du sionisme. En résumé, si les juifs n’étaient pas là, tout cela ne serait pas arrivé. C’est ainsi que le « sale sioniste » a remplacé le « sale juif ». On ne s’attaque plus au peuple « déicide » mais au peuple « génocidaire ».

On ne reproche plus aux juifs de vouloir contrôler le monde mais aux sionistes de vouloir contrôler les terres. Ces terres qui font la taille de la Bretagne et qui rassemblent plus de la moitié des juifs du monde dans le seul Etat juif de la planète. « Si vous le voulez, ce ne sera plus un rêve », disait Theodor Herzl [1860-1904], père du sionisme moderne, à la fin du XIXe siècle. Le sionisme, c’est un idéal d’émancipation, un ancrage durable, un barrage à la haine, un rempart à l’extermination. Le sionisme, c’est ce qui devait permettre aux juifs de décider de l’avenir de leurs enfants.

Selon une étude de l’IFOP publiée le 3 mars, le sionisme vaut à ces enfants juifs que 37 % de leurs camarades d’école « refusent de nouer certaines relations amicales ou sentimentales avec eux en raison de leur soutien à Israël ». La mécanique est rodée. Les juifs sont des sionistes, les sionistes sont des fascistes, les fascistes sont des génocidaires.

Tout juif soutenant le sionisme devient coupable, tout juif attaché à Israël est condamné. L’antisionisme essentialise. L’antisionisme déshumanise. L’antisionisme assigne les juifs de la diaspora à prendre position sur la politique du gouvernement israélien. A quel titre ? Sachant, par ailleurs, que seuls les juifs antisionistes auraient le droit au soutien des nouveaux antiracistes. Les autres sont non seulement responsables des violences dont ils font l’objet, mais ils en sont comptables. Parce qu’ils sont du « mauvais côté de l’histoire ».

L’antisionisme est du révisionnisme. Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale de l’ONU vote la résolution 181 visant à la création d’un Etat juif. Le 14 mai 1948, David Ben Gourion [1886-1973] proclame l’indépendance de l’Etat d’Israël. Quatre-vingts ans après, du parvis de Columbia à celui de Sciences Po, des réseaux sociaux à l’Assemblée nationale, la légitimité de l’Etat d’Israël est non seulement remise en cause mais de nouveaux plans de partage sont suggérés. Sans consulter les concernés. On parle d’un foyer binational dans le meilleur des cas. Plus souvent d’une Palestine « from the river to the sea » (« de la rivière à la mer »), rayant le foyer juif de la carte. Pourquoi une cause en effacerait-elle une autre ? Nous sommes pour la coexistence de deux Etats démocratiques. Ni antisionisme ni suprémacisme, nous reconnaissons les mêmes droits à tous les peuples.

Le 7-Octobre a bouleversé nos certitudes. Il a changé la vie des Français juifs : 57 % des actes racistes touchent 0,6 % de la population française. On ne doit plus pouvoir être antisémite impunément. Selon les chiffres du ministère de l’intérieur, un tiers des actes antisémites recensés en 2024 étaient motivés par la cause palestinienne. Pour que l’antisionisme ne serve plus de prétexte à l’antisémitisme, c’est à la République de protéger les juifs en intégrant dans sa loi l’antisionisme comme nouvelle forme d’antisémitisme. Il ne s’agit pas ici de museler la critique légitime de la politique d’un gouvernement israélien auquel le sionisme survivra, mais de condamner l’antisionisme qui frappe, l’antisionisme qui viole, l’antisionisme qui discrimine, l’antisionisme qui humilie.

C’est, comme l’écrivait Martin Luther King [1929-1968] dans sa lettre à un ami antisioniste, en 1967, cet « antisionisme qui est de la discrimination envers les juifs parce qu’ils sont juifs. En un mot, c’est de l’antisémitisme » qui ne doit plus être toléré et qui doit être puni par la loi. Avant que les antisémites ne fassent la loi, parce que la République ne leur appartient pas.

Premiers signataires : Sarah Aizenman, présidente du collectif Nous vivrons ; Yonathan Arfi, président du Conseil représentatif des institutions juives de France ; Gabriel Attal, ancien premier ministre ; Elisabeth Badinter, philosophe ; Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations ; Bernard Cazeneuve, ancien premier ministre ; Michaël Delafosse, maire (Parti socialiste) de Montpellier ; Christian Estrosi, maire (Horizons) de Nice ; Jérôme Guedj, député (PS) ; Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l’Europe ; Anne Hidalgo, maire (PS) de Paris ; François Hollande, ancien président de la République ; David Lisnard, maire (Les Républicains) de Cannes ; Mathias Ott, délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT ; Astrid Panosyan-Bouvet, ministre chargée du travail et de l’emploi ; Laurence Rossignol, sénatrice (PS) ; Anne Sinclair, journaliste ; Mario Stasi, président de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme ; Manuel Valls, ministre d’Etat, ministre des outre-mer ; Caroline Yadan, députée (Renaissance). 

Retrouvez ici la liste complète des signataires.

Le 25 mars à 11 h 40, Le Monde ajoute ceci au bas du texte :

Nous sommes donc allés sur le site des initiateurs du texte pour vérifier s’ils avaient eux aussi supprimé le passage en rouge ci-dessus. Le 1er avril, il y figurait toujours et continuera sans doute à y figurer pendant longtemps. Ce « détail » appelle quelques commentaires. Les voici.

La citation attribuée à Martin Luther King Jr., selon laquelle l’antisionisme ne serait qu’antisémitisme, est une pure invention vieille de 26 ans, qui ressurgit régulièrement un peu partout. Plusieurs recherches poussées ont établi de manière indiscutable qu’il s’agit d’un faux pur et simple : King n’a jamais écrit de « Lettre à un ami antisioniste » et n’a même jamais évoqué sous quelque forme que ce soit le sionisme et/ou l’antisionisme. Nous avions publié des textes démontrant cette supercherie il y a 21 ans sur un site ouèbe aujourd’hui disparu. Devant la réapparition de cette Arlésienne sioniste, il nous semble nécessaire de republier ces textes, corrigés et actualisés par nos soins.

« Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts ! » (slogan zapatiste repris par la jeunesse de Kabylie en 2001 et de Sidi Bouzid en Tunisie en 2010)

Ayman El Hakim, Collectif Qui vivra verra, 2/4/2025

Télécharger le document 

A4 A5