Blog du Réseau de solidarité avec les peuples du Maroc, du Sahara occidental, de Palestine et du monde, créé en février 2009 à l'initiative de Solidarité Maroc 05, AZLS et Tlaxcala
2-M | 5º aniversario de la movilización en Madrid por los presos políticos saharauis: cinco años sin respuestas
El próximo lunes 2 de marzo se cumplen cinco años de concentraciones semanales ante el Ministerio de Asuntos Exteriores, en la Plaza de la Provincia (Madrid), para denunciar la situación de los presos políticos saharauis encarcelados en Marruecos y exigir al Gobierno español que asuma su responsabilidad política y jurídica ante esta vulneración continuada de derechos fundamentales.
Joaquín Luna (Barcelone, 1958) est un
journaliste travaillant au quotidien espagnol La Vanguardia depuis 1982
Dix mille
hommes ont débarqué à Al Hoceima entre le 8 et le 9 septembre 1925
« Les troupes espagnoles ont foulé la terre maudite d’Al
Hoceima » , écrivit en une le journal espagnol de Melilla El Telegrama del
Rif pour rendre compte du débarquement réussi, avec le soutien de la
France, sur la côte de cette région africaine, ce qui ressemblait à un
cauchemar pour l’Espagne du début du XXᵉ
siècle.
Quelques heures
plus tôt, le 8 septembre 1925, un déploiement amphibie sans précédent dans
l’histoire des débarquements – par le transport de chars et l’incorporation de
l’aviation – réussit à conquérir la plage d’Ixdain et à mettre à terre 10 000
hommes et 2 000 tonnes de matériel en seulement 48 heures.
Le succès de
l’opération fut déterminant pour mettre fin à la guerre du Rif – qui se conclut
en 1927 – et pour vaincre la figure gigantesque de son leader, Abdelkrim, qui
avait tenu en échec l’armée espagnole occupant le nord du Maroc. Le désastre
d’Anoual– entre Melilla et Al Hoceima – en 1921 fut la plus grande humiliation
de l’histoire militaire espagnole (plus de 10 000 morts), un coup à retardement
pour la monarchie d’Alphonse XIII et une fracture entre la population et
l’armée, sans laquelle on ne pourrait expliquer la guerre civile.
Malgré le
succès du débarquement d’Al Hoceima et son influence décisive dans la
configuration actuelle du Maghreb, le ministère espagnol de la Défense n’a pas
prévu de commémorer ce que de nombreux historiens considèrent comme le « plus
grand succès militaire » espagnol du XXᵉ siècle. Éviter des froissements
diplomatiques avec Rabat ? Échapper au passé militariste ?
Le ministère
de la Défense n’a prévu aucune commémoration d’un épisode gênant pour la
dynastie alaouite.
« Il n’y avait
pas de références de débarquements réussis en Europe, car on ne connaissait pas
l’opération Albion (réalisée par la marine allemande en Estonie en 1917) et
celle des Dardanelles en Turquie (1915) fut un échec. À mon avis, si l’on ne
commémore pas, comme on le ferait dans la plupart des pays, c’est pour ne pas
mettre en évidence que le sultan du Maroc, Moulay Youssef (arrière-grand-père
de Mohammed VI), avait conclu un pacte avec les deux puissances coloniales (la
France et l’Espagne) et soutenu le débarquement d’Al Hoceima », explique
l’historien Roberto Muñoz Bolaños, qui vient de publier le livre Al Hoceima.
El desembarco que decidió la
guerra de Marruecos [Al Hoceima. Le
débarquement qui décida la guerre du Maroc] (Desperta Ferro Ediciones).
En quoi le
débarquement d’Al Hoceima contribua-t-il à la configuration territoriale du
Royaume du Maroc ? Abdelkrim incarnait un nationalisme laïque, « républicain »
et germanophile – il bénéficiait aussi de la sympathie des USA – qui
s’inspirait de la figure de Mustafa Kemal Atatürk, père de la Turquie moderne.
Audacieux, bon stratège dans la guerre de guérilla et chef de tribus
montagnardes. Abdelkrim profita du désastre d’Anoual pour s’autoproclamer
président de la République du Rif, sur le territoire du protectorat espagnol.
La France refusa de collaborer avec l’Espagne tant que son propre protectorat
n’était pas attaqué par les Rifains.
L’ambition
finit par perdre Abdelkrim, qui rejeta l’offre d’accorder au Rif une autonomie
symbolique. Il voulait un véritable État. Les guérilleros rifains menacèrent
même Taza – point vital sur la route vers l’Algérie – et à Fès, ils se
gagnèrent un nouvel ennemi puissant : la France. Le maréchal Pétain, héros de
la Première Guerre mondiale, remplaça Lyautey et opéra rapidement un tournant
décisif : coopérer avec l’Espagne, alors gouvernée en 1925 par le dictateur et
général Primo de Rivera. D’où la coopération à Al Hoceima, avec un rôle
secondaire mais important, notamment dans l’aviation. Des armes chimiques
furent utilisées sans ménagement contre les Rifains, peuple indomptable.
La France et
l’Espagne firent le sale boulot de liquider la révolte rifaine et de livrer à
Mohammed V un territoire doté d’une ouverture sur la Méditerranée grâce à l’«
amicale » indépendance du Maroc en 1956 (détail révélateur : le roi Hassan II
ne visita jamais la région rifaine…).
L’opération
amphibie fut un succès après le fiasco des Dardanelles et le début de la fin de
la République du Rif.
Le succès d’Al
Hoceima propulsa la carrière de deux militaires, Franco et Manuel Goded, les premiers
à fouler son sol, et en même temps le germe d’une grande inimitié entre eux. L’Espagne
subit peu de pertes lors de l’opération (sept officiers et 114 soldats), grâce
en partie au hasard qui fit dévier le débarquement, à cause du mauvais temps,
vers une plage sans défenses rifaines. « Al Hoceima a changé l’initiative
stratégique », souligne l’historien Muñoz Bolaños.
Adieu aux
cauchemars et aux traumatismes de la guerre du Rif.
Le colonel
Franco avec les généraux Miguel Primo de Rivera et José Sanjurjo aux
alentours d'Al Hoceïma après le débarquement, 1925
Après
les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 et à mesure que la guerre
lancée par l’État hébreu dans la bande de Gaza s’éternise, des milliers
d’Israéliens font le choix de partir. Alors que les motivations et les
destinations divergent, le Maroc apparaît pour nombre d’entre eux comme
une option intéressante.
Selon
des statistiques récentes, 60 000 Israéliens ont quitté l’État hébreu
l’année dernière sans envisager d’y revenir, deux fois plus qu’en 2023, rapportait en mai le journal Israélien Ha’Aretz.
Les mêmes statistiques montrent que ce sont les personnes âgées entre
25 et 44 ans qui forment l’essentiel des partants, tandis que près de
40 % des Israéliens restants envisageraient sérieusement l’option du
départ.
Le site d’information israélien Ynet (du groupe Yediot Aharonot), affirme
que de plus en plus d’Israéliens choisissent le Maroc comme nouvelle
destination, particulièrement ceux d’origine marocaine. C’est notamment
le cas de Neta Hazan, 39 ans, qui est allée encore plus loin en devenant
citoyenne marocaine, alors que son père, installé en Israël, avait
quitté le Maroc à l’âge de 4 ans.
Selon Ynet,
les profils des exilés sont très variés et le mouvement n’est pas du
tout organisé. Ainsi, ils seraient entrepreneurs, artistes, comédiens ou
universitaires, “issus de milieux sociaux et politiques variés”. Si certains naviguent entre Israël et le Maroc, d’autres s’y établissent définitivement. Ynet rappelle
qu’avant la création de l’État d’Israël en 1948, 270 000 Juifs vivaient
au Maroc, mais qu’aujourd’hui il n’en reste que quelques milliers. La
majorité a émigré vers des pays occidentaux ou Israël.
De son côté, le site d’information marocain Bladi indique que ce retour d’Israéliens d’origine marocaine a commencé “plusieurs années avant les accords d’Abraham, entrés en vigueur en décembre 2020”. La première vague était celle de gens fuyant la justice israélienne, profitant d’une “faille juridique leur permettant d’éviter la prison en raison de leurs origines marocaines”.
La promesse d’un avenir meilleur en Israël
Pour le site d’information panarabe Middle East Eye,
si dans les années 1960 les Juifs ont massivement quitté le Maroc, ce
n’est pas par ce qu’ils ne s’y sentaient pas bien, mais parce qu’ils
avaient succombé à la promesse d’un avenir meilleur en Israël. Le Mossad
pilotait alors l’opération Yakhin qui avait pour objectif “d’accroître la population juive dans l’État d’Israël nouvellement proclamé”.
Beaucoup
ont toutefois déchanté une fois en Israël et avaient le sentiment
d’être des citoyens de seconde zone dans un pays dominé par les Juifs
Ashkénazes, explique Middle East Eye. Les Juifs d’origine maghrébine étaient rassemblés dans des “quartiers arabes misérables”, et souffraient de pauvreté et de discrimination.
“Les Ashkénazes se considéraient comme supérieurs. Nous ne pouvions être que des citoyens de seconde zone”,
confie Fanny Mergui, 80 ans, une Casablancaise juive qui a quitté le
Maroc en 1961, mais qui est revenue finalement dans son pays d’origine.
Officialisée
en décembre 2020 dans le cadre des accords d’Abraham, la normalisation
entre Israël et le Maroc avait marqué le point de départ d’une
intensification des relations diplomatiques. Mais au sein de la
population marocaine, une majorité est opposée à ces accords et
particulièrement depuis le début de la guerre lancée par Israël à Gaza.
Le Parti socialiste unifié (PSU) a soumis au ministère de l'Intérieur son mémorandum concernant les élections législatives de 2026. Le parti plaide pour une participation directe, sans procuration, des Marocains résidant à l'étranger, conformément à l'article 77 de la Constitution. Cependant, il exclut explicitement les membres de la communauté marocaine vivant en Israël de ce processus électoral.
«Il est strictement interdit à tout citoyen marocain ayant servi dans l'armée d'occupation israélienne ou ayant occupé des responsabilités militaires, politiques ou civiles dans l'État occupant de se présenter aux élections ou de voter», précisent les camarades de Jamal El Asri, secrétaire général du PSU.
Cette interdiction s'applique également à «tout Marocain ayant servi dans des armées étrangères», peut-on lire dans le document. Le PSU est particulièrement actif aux côtés des islamistes d'Al Adl wal Ihsane dans les manifestations et sit-in organisés régulièrement par le Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation, dénonçant le génocide des Palestiniens.
Il est à noter qu'environ un million de Marocains de confession juive résident en Israël. Pour rappel, en 2013, plusieurs partis politiques marocains (PJD, PAM, PPS, USFP et Istiqlal) avaient proposé des lois visant à pénaliser tout acte de normalisation avec Israël, prévoyant des peines de prison et des amendes pour les contrevenants.
Cependant, ces propositions ont été abandonnées. Le Maroc a rétabli ses relations avec Israël le 10 décembre 2020.
Damien Glez : dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.
Une récente étude d’Afrobarometer révèle que les violences conjugales
restent justifiées par une part de la gent masculine africaine. Cette
opinion est partagée dans de nombreux pays, à l’instar du Maroc où les
hommes sont 24 % à les considérer « acceptables ». Le patriarcat et les
interprétations des textes religieux et coutumiers sont montrés du
doigt.
Il est des sondages où le résultat minoritaire est le plus…
frappant. Selon une récente étude intitulée « Exposition aux conflits
violents et attitudes face aux violences conjugales en Afrique », 24 %
des Marocains considèrent « acceptable » le recours à la violence contre
l’épouse. Certains jugent cet usage « justifié dans certaines
circonstances », tandis
que d’autres l’estiment « légitime en toutes occasions ». Le pays est
toutefois loin d’être un cas isolé : le réseau de recherche
Afrobarometer place le royaume au 21e rang sur 39 pays du continent où il a enquêté.
Si l’on regarde le verre à moitié plein, l’étude menée entre 2016 et 2023 dévoile qu’à
l’échelle de l’Afrique, 72 % des personnes interrogées rejettent
totalement cette pratique. Il reste tout de même 9 % qui « approuvent
systématiquement » les violences conjugales et 19 % – hypocrites ? – qui
les acceptent « dans certains cas ».
Continent plus ou moins misogyne
Parmi les 39 pays considérés, les différences relevées sont considérables. Manifestement pacifiques, dans leurs bulles conjugales, 3 % seulement des sondés cap-verdiens tolèrent la violence sur épouse. À l’autre extrémité du classement, le Gabon
enregistre le taux d’adhésion le plus élevé (67 %) à l’usage du poing
ou du ceinturon. Les citoyens de certains pays – comme 58 % desCongolais –
acceptent de répondre tout en revendiquant le caractère privé de la
violence conjugale. Même lorsqu’elle est discutable, celle-ci ne devrait
donc, pour eux, ne jamais conduire à des interventions des forces de
l’ordre…
Les spécialistes des violences basées sur le genre (VBG) de nombreux pays
esquissent deux types de pistes, pour expliquer la persistance de ces
coups autojustifiés. Ainsi, surnage le mot « patriarcat » qui, dans
nombre de familles d’Afrique en général et du Maghreb en particulier,
connaît un regain de popularité avec la montée d’un discours
masculiniste radical, notamment dans l’espace numérique et bien
au-delà de l’Afrique. Cet appel à une « tutelle » de l’homme sur sa
conjointe est un comble ou un retour de bâton – c’est selon – après
l’aboutissement avéré de luttes féministes et les vagues de valorisation
du consentement comme #MeToo.
Avancées marocaines
La seconde dimension qui expliquerait le plus la
persistance d’une certaine adhésion aux violences conjugales, comme au
Maroc, serait l’interprétation sélective de discours et de textes
religieux ou coutumiers. Les victimes peineraient à s’extraire d’un
foyer toxique pour des raisons de regard sociétal, de mentalité
populaire, de dépendance économique ou même d’attachement à l’agresseur à
qui l’on concèderait des circonstances psychiques atténuantes…
Au Maroc, les associations féministes et les médias tentent de
décrire les violences conjugales comme des atteintes graves aux droits
humains fondamentaux. De leur côté, les autorités essaient de réduire
ces dérives, par des réformes du Code de la famille– la Moudawana –
ou par l’adoption de textes comme la loi n° 103.13 de 2018 relative à
la lutte contre les violences faites aux femmes. Et il n’est jamais
inutile de rappeler que depuis 2011, la Constitution marocaine consacre,
dans son préambule et dans son article 19, l’égalité femmes-hommes…
Dans le cadre d’un exercice
organisé dans le sud-est du pays, le Maroc a mené avec succès un essai de missiles
guidés « Extra », fabriqués par Elbit Systems et Israel Aerospace Industries
(IAI), rapporte le site marocain MWN. Ces missiles de calibre 306 mm équipés
d’une ogive de 120 kg ont une portée de 150 km.
L’essai intervient environ deux
ans après que le Maroc est devenu un nouveau client des systèmes de
lance-roquettes multiples PULS d’Elbit, dans le cadre d’un contrat estimé à 150
millions de dollars, dont les livraisons s’étendent jusqu’en 2026.
Le système PULS offre une
solution complète, capable de tirer des missiles non guidés, des munitions de
précision et des missiles de différentes portées. Le lanceur s’adapte
entièrement aux plateformes existantes, qu’elles soient à roues ou à chenilles,
ce qui permet une réduction significative des coûts de maintenance et de
formation, tout en offrant une capacité de frappe jusqu’à 300 km. Selon le
rapport, l’un des missiles Extra, déjà utilisée par plusieurs pays comme
l’Azerbaïdjan, a atteint sa portée maximale et a frappé sa cible.
Un intérêt pour de nouveaux
achats
D’après l’Institut international
de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), Israël a été le troisième
fournisseur d’armement du Maroc entre 2019 et 2023, représentant 11 % des
importations, et ce malgré la reprise des relations bilatérales seulement en
2020 grâce aux accords d’Abraham.
Selon certaines sources, Rabat ne
se contente pas des acquisitions actuelles et envisage l’achat de 200 à 300
munitions rôdeuses des modèles Harop et Harpy d’IAI, avec des portées comprises
entre 500 et 1 000 km, pour un montant d’environ 120 millions de dollars.
Le Maroc exploite déjà différents
drones israéliens, tels que le Spy X de BlueBird ou le SkyStriker d’Elbit. Le
PDG de BlueBird, Ronen Nadir, avait d’ailleurs révélé l’an dernier que son
entreprise, qui fournit aussi les systèmes WanderB et ThunderB au Maroc, y a
installé une ligne de production locale, afin de renforcer l’autonomie
militaire du pays.
Cette montée en puissance des
industries de défense israéliennes au Maroc se fait au détriment de la France,
qui tente de restreindre leur présence sur son territoire lors des salons.
Ainsi, en juillet dernier, Rabat a choisi d’acheter les satellites Ofek 13
auprès d’IAI, aux dépens de ses fournisseurs historiques français Airbus et
Thales. Ensuite, en février dernier, le Maroc aurait acquis 36 systèmes Atmos,
des obusiers de 155 mm conformes aux normes de l’OTAN, capables de tirer à plus
de 40 km avec des munitions standard, et à des portées encore plus longues
avec des projectiles assistés par missiles.
À ces acquisitions
s’ajouteraient, selon des rapports, des systèmes de défense aérienne
israéliens, notamment le Barak 8 d’IAI et le Spyder de Rafael.
Du 24 au 29 août 2025, le quotidien français Le Monde
a publié une série d’enquêtes en six volets intitulée « L’énigme
Mohammed VI » [LIRE ICI]. Signée par les journalistes Christophe Ayad et Frédéric
Bobin, cette investigation ambitieuse se proposait de radiographier le
pouvoir marocain après 26 ans de règne du souverain alaouite. La
réaction du royaume chérifien fut d’une violence inédite, révélant les
tensions profondes entre deux conceptions du journalisme et du pouvoir.
Cette affaire n’est pas sans rappeler le séisme provoqué en 1990 par la
publication de « Notre ami le roi » de Gilles Perrault, qui avait gelé
les relations franco-marocaines pendant plusieurs années sous Hassan II.
Dès son premier épisode, Le Monde frappe fort avec un titre qui fera date : « Au Maroc, une atmosphère de fin de règne pour Mohammed VI
». Les journalistes y dépeignent un monarque à la santé chancelante,
dont les apparitions publiques erratiques alimentent toutes les
spéculations. L’image du 7 juin 2025, lors de la prière de l’Aïd al-Adha
à Tétouan – un roi « affaibli, assis sur un tabouret, incapable de se
prosterner » – contraste violemment avec celle, diffusée deux semaines
plus tard, d’un souverain dynamique pilotant un jet-ski.
Cette « chorégraphie duale », selon les termes du journal, illustrerait
les tentatives désespérées du palais pour masquer l’état réel du
monarque.
Les zones d’ombre du règne
Les épisodes suivants explorent méthodiquement les tabous de la monarchie marocaine :
Les absences prolongées du roi constituent un premier grief majeur. Le Monde souligne « l’impression de vide
» laissée par les séjours répétés de Mohammed VI à l’étranger,
particulièrement lors du séisme dévastateur de septembre 2023 qui avait
fait près de 3 000 morts. Cette absence lors d’une catastrophe nationale
avait profondément marqué l’opinion marocaine.
L’influence controversée de la fratrie Azaitar
représente peut-être la partie la plus explosive. Ces champions d’arts
martiaux mixtes, introduits dans le cercle royal en 2018, auraient
progressivement obtenu un accès privilégié au monarque, allant jusqu’à
filtrer ses interlocuteurs. Certains médias marocains proches des
services de renseignement, comme Hespress ou Barlamane, avaient
eux-mêmes tiré la sonnette d’alarme en évoquant un « péril Raspoutine », référence au mystique russe qui avait précipité la chute des Romanov.
Le système opaque du monarque fait l’objet du cinquième volet, intitulé « Mohammed VI, le makhzen et l’art des secrets de palais
». Les journalistes y décrivent un système de gouvernance archaïque
fondé sur les faveurs et les disgrâces, dominé par un triumvirat de
fidèles : Fouad Ali El Himma, surnommé « le vice-roi », Yassine Mansouri (patron des services extérieurs) et Mounir Majidi, gestionnaire de la fortune royale dont le salaire mensuel de 120 000 euros – révélé par une fuite – contraste avec les 380 euros du salaire moyen marocain.
La préparation de la succession occupe une place centrale dans
l’enquête. Le prince héritier Moulay El Hassan, 22 ans, multiplie les
apparitions publiques stratégiques : réception du président chinois Xi
Jinping fin 2024, promotion au grade de colonel-major… Autant de signaux
d’une montée en puissance savamment orchestrée, mais qui trahit aussi
l’urgence de la situation.
Lalla Salma : le « grand non-dit » de la transition
Si Le Monde évoque bien Lalla Salma dans sa série, le
traitement reste étonnamment superficiel pour un personnage aussi
central dans l’évolution du règne. Le journal rappelle son apparition
historique en 2002 au Festival de Marrakech, moment fondateur où
Mohammed VI brisait « le tabou de l’invisibilité des femmes au sommet de l’État« . Plus révélateur, le cinquième épisode mentionne que bien qu' »écartée depuis 2018« , elle a été « reçue à Rabat en avril 2025 pour apaiser certaines tensions familiales« .
Mais c’est surtout la prédiction du Monde qui gène au Maroc : Lalla Salma, décrite comme « le grand non-dit de la transition en cours, une source d’embarras« , serait « nécessairement amenée à revenir en grâce après l’intronisation de son fils« . Le journal souligne qu’elle reste « très proche du prince héritier qui vit avec elle à Rabat« , et que « le futur roi ne ménagera pas les artisans ou les complices de la cabale »
orchestrée contre sa mère. Une purge qui ne serait pas sans rappeler
celle des premiers mois du règne de Mohammed VI lorsqu’il a écarté de
nombreux fidèles à feu Hassan II.
Une analyse qui reste très limitée
Cette analyse reste cependant en surface. Le divorce de 2018, confirmé en 2019 par Me Éric Dupond-Moretti – alors avocat de la famille royale
– dans des circonstances rocambolesques, marque pourtant un tournant
majeur dans la gestion monarchique. Le fait que ce soit l’avocat
français du roi qui ait qualifié Lalla Salma d' »ex-épouse » pour
contrer des rumeurs sur une prétendue séquestration illustrait déjà la
vulnérabilité de la communication royale face aux médias internationaux.
Plus troublant, Le Monde n’explore pas la vie privée du
souverain depuis cette séparation. Dans une monarchie où la continuité
dynastique est cruciale et où le roi reste le « Commandeur des croyants« ,
cette discrétion sur un aspect aussi fondamental interroge. Est-ce par
prudence juridique ? Par respect de certaines lignes rouges ? Ou le
journal considère-t-il que les spéculations concernant le roi, ravivées
après le divorce, restent du domaine du tabou absolu ? Cette retenue
contraste avec l’audace affichée sur d’autres sujets et laisse une zone
d’ombre majeure dans « l’énigme Mohammed VI« .
Une riposte marocaine d’une virulence calculée
La réaction marocaine s’organise avec rapidité et coordination.
L’Association nationale des médias et des éditeurs (ANME) monte en
première ligne dès le 27 août avec un communiqué au vitriol.
L’organisation professionnelle dénonce, « avec la plus grande vigueur », ce qu’elle qualifie de « fiction mensongère » et de « ramassis de bobards ».
Le vocabulaire employé frappe par sa violence : les articles du Monde « participent surtout du genre ragot », « ne citent aucune source », « rapportent des anecdotes fictives ». L’ANME va jusqu’à affirmer que «
la totalité des faits et anecdotes rapportés par Le Monde sur le Roi
Mohammed VI, sa famille et son entourage relèvent de l’imaginaire
». Cette négation en bloc, sans nuance ni contre-argumentation
factuelle, révèle l’ampleur du traumatisme provoqué par la publication
française.
Fait remarquable, le Palais royal maintient un silence officiel
total. Aucun communiqué, aucune réaction formelle émanant directement de
l’institution monarchique. Cette stratégie du mutisme contraste avec
l’agitation médiatique orchestrée en sous-main. Elle rappelle la maxime
de Hassan II : « Les chiens aboient, la caravane passe. »
Ce silence institutionnel pourrait aussi traduire un dilemme : réagir
officiellement reviendrait à donner une caution royale aux accusations,
les inscrivant dans le marbre de l’histoire officielle. Ne pas réagir
permet de maintenir ces critiques dans le registre du « ragot » journalistique, délégitimé par les attaques ad hominem contre Le Monde.
La mobilisation des intellectuels
La presse marocaine se mobilise massivement pour défendre la
monarchie. Les tribunes se multiplient, toutes construites sur le même
schéma argumentatif : incompréhension occidentale du système marocain,
jalousie face aux succès du royaume, manipulation par des forces
hostiles.
Hespress, le site d’information le plus influent du royaume
avec ses millions de visiteurs quotidiens, publie une tribune au titre
révélateur : « Au-delà des apparences : La résilience silencieuse de Mohammed VI ». L’auteur y développe une défense sophistiquée, arguant que Le Monde applique « une grille de lecture occidentale
» inadaptée à la réalité marocaine. La prière du roi assis n’est pas un
signe de faiblesse mais une adaptation conforme à la charia. Les luttes
de succession supposées ? « Quelle monarchie n’a jamais connu de tensions à l’approche d’une transition ? »
Le360, organe proche du pouvoir, propriété du milliardaire
Aziz Akhannouch, actuel chef du gouvernement, contre-attaque en
énumérant les réalisations du règne : le port Tanger Med
(premier port de Méditerranée et d’Afrique), le train à grande vitesse
Al Boraq, la centrale solaire Noor Ouarzazate (la plus vaste au monde).
Mohamed Abdi, expert en politiques publiques, y dénonce « l’aveuglement volontaire d’un regard parisien » et conclut : « L’histoire retiendra qu’un pays a transformé son visage en une génération ».
Les précédents historiques éclairent la crise : le fantôme de « Notre ami le roi »
L’affaire actuelle fait inévitablement écho à la publication, en septembre 1990, de « Notre ami le roi » de Gilles Perrault.
Ce livre-enquête sur Hassan II avait provoqué un séisme diplomatique
d’une magnitude encore plus élevée. Le parallèle est frappant : même
démarche journalistique française, mêmes révélations sur les zones
d’ombre du pouvoir, même réaction outragée du Maroc.
Pourtant, les différences sont tout aussi instructives. Hassan II
avait tenté de faire interdire le livre, dépêchant son ministre de
l’Intérieur Driss Basri
auprès de son homologue français Pierre Joxe pour racheter tous les
exemplaires. Il avait intenté des dizaines de procès aux médias français
– tous perdus. Paradoxalement, le livre avait contraint le monarque à
libérer les détenus de Tazmamart et de Kénitra, à relâcher la famille
Oufkir après 18 ans de détention secrète. Hubert Védrine, alors porte-parole de l’Élysée, avait d’abord reproché à Perrault son « irresponsabilité » avant de reconnaître que son livre avait été « bénéfique pour Hassan II ».
Mohammed VI, lui, adopte une stratégie différente : pas de procès,
pas de tentative d’interdiction, mais une guerre de communication
moderne, mobilisant les réseaux sociaux et les tribunes d’opinion. Cette
évolution tactique témoigne d’une meilleure maitrise des codes de la
communication actuelle, mais aussi des limites de l’influence marocaine
sur les médias français contemporains.
La constante française
La France entretient avec la monarchie marocaine une relation
ambivalente depuis l’indépendance. Protectrice et critique, complice et
moralisatrice, elle oscille perpétuellement entre realpolitik et
idéalisme démocratique. Les médias français, Le Monde en tête,
incarnent cette schizophrénie nationale : fascinés par l’exotisme
monarchique, mais incapables de renoncer à leur grille de lecture
républicaine.
Cette tension structurelle explique en partie la violence des
réactions marocaines. Chaque enquête française sur le Maroc est perçue
comme une trahison, un abus de confiance de la part d’un partenaire
privilégié. L’ANME ne s’y trompe pas en suggérant que « l’embellie
dans les relations franco-marocaines ne plaît pas à certaines parties en
France qui ont gardé de vieux réflexes appartenant au passé ».
La publication de la série du Monde intervient dans un contexte
diplomatique particulier. Après trois années de tensions glaciales
(2021-2024) – provoquées notamment par l’affaire Pegasus et les
divergences sur le Sahara occidental –, Paris et Rabat venaient de se
réconcilier spectaculairement. Mais paradoxalement, la série du Monde
minimise la question du Sahara occidental, pourtant centrale dans la
politique marocaine et n’évoque pas non plus la fortune du roi. Ces omission sont relevéee par plusieurs observateurs, notamment sur la plateforme « N’oubliez pas le Sahara occidental », qui reproche au journal français de taire « le cœur de la politique du régime ». L’énigme, dénonce la plateforme, ce n’est pas Mohammed VI, c’est le silence de l’Europe et des médias comme Le Monde sur la situation au Sahara occidental.
Un régime vulnérable
Cette discrétion pourrait s’expliquer par la nouvelle position
française sur le dossier. Difficile de critiquer frontalement un régime
sur sa politique sahraouie quand Paris vient d’avaliser sa position. Le Monde
se trouve pris dans une contradiction : comment enquêter librement sur
le Maroc tout en ménageant la nouvelle doctrine diplomatique française
portée par Emmanuel Macron, dont le journal reste un des derniers
soutiens ?
Pourtant, la violence de la réaction marocaine trahit une
vulnérabilité profonde. Un régime sûr de lui n’aurait pas besoin de
mobiliser tout son appareil médiatique pour contrer six articles de
presse. Cette hypersensibilité révèle les inquiétudes existentielles
d’une monarchie confrontée à des défis inédits : transition
générationnelle, contestations sociales récurrentes (Rif, Jerada),
transformation numérique qui échappe au contrôle traditionnel.
Le Maroc de Mohammed VI n’est plus celui de Hassan II. Les réseaux
sociaux ont brisé le monopole de l’information. La société civile,
malgré la répression, continue de s’exprimer. Les jeunes Marocains,
connectés au monde, comparent leur situation à celle de leurs voisins
maghrébins et européens. Dans ce contexte, chaque critique
internationale résonne comme une caisse de résonance des frustrations
internes.
Le roi, dernière énigme
Au final, Mohammed VI reste effectivement une « énigme », mais peut-être pas celle que décrit Le Monde.
L’énigme n’est pas tant dans sa santé fragile ou ses absences répétées
que dans sa capacité à maintenir un système monarchique absolutiste au
XXIe siècle, à quelques kilomètres de l’Europe démocratique.
Comment concilier l’image d’un roi moderne, amateur de jet-ski et de
sports mécaniques, avec celle du Commandeur des croyants, héritier d’une
tradition séculaire ? Et comment gérer la transition vers son fils dans
un contexte régional instable ? Comment maintenir l’équilibre entre
ouverture économique et fermeture politique ? Comment gérer une alliance avec Israël, premier fournisseur d’armement du Royaume alors que la population soutient massivement Gaza ?
L’affaire de la série « L’énigme Mohammed VI » révèle les tensions profondes qui traversent le Maroc contemporain. Pour Le Monde,
cette série confirme son rôle de trouble-fête dans les relations
franco-africaines, fidèle à une tradition qui remonte à l’époque
coloniale, même si des pans importants du sujet ne sont pas abordés.
Pour le Maroc, elle représente un rappel douloureux que son image
internationale reste fragile, tributaire de médias étrangers qu’il ne
contrôle pas.
En attendant, l’énigme demeure. Et c’est peut-être là, finalement, la
plus grande victoire du roi : rester insaisissable dans un monde qui
prétend tout savoir, tout comprendre, tout expliquer.
Dans une interview publiée aujourd’hui par El Independiente et signée par Francisco Carrión, l’eurodéputée de La France Insoumise, Rima Hassan, d’origine palestinienne, déclare : « Je ne peux pas accepter que ce que vit le peuple palestinien soit exactement la même chose que ce que vit le peuple sahraoui. » Ses propos ont suscité l’indignation dans le mouvement de solidarité avec le Sahara Occidental, non seulement parce qu’ils minimisent les parallèles entre deux occupations coloniales, mais aussi parce qu’ils répètent sans esprit critique des arguments de propagande marocaine.
Dans ses déclarations, Hassan ajoute que « la Cour internationale de Justice reconnaît qu’il existait des liens historiques, culturels et juridiques avec le Maroc, ce qui n’est pas le cas entre Palestiniens et Israéliens. » C’est sans doute le point le plus grave et le plus trompeur de l’entretien. L’avis consultatif de la Cour internationale de Justice du 16 octobre 1975 examinait s’il existait des liens de souveraineté entre le Maroc et le Sahara Occidental au moment de la colonisation espagnole. La conclusion fut catégorique : il n’existait aucun lien de souveraineté territoriale qui puisse modifier le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination.
La CIJ a reconnu uniquement « certaines formes de loyauté » de quelques tribus sahraouies envers le sultan du Maroc, de nature religieuse ou personnelle, mais jamais de souveraineté politique ou territoriale. C’est pourquoi, dans son paragraphe final, la Cour a souligné que ces liens n’affectaient en rien le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, principe consacré par la Résolution 1514 (XV) de l’Assemblée générale de l’ONU.
La preuve en est qu’immédiatement après cet avis, l’Assemblée générale a adopté la Résolution 3458B (1975), qui réaffirmait le droit du peuple sahraoui à décider de son avenir sans reconnaître aucune souveraineté marocaine. Incapable d’accepter ce verdict, le Maroc a répondu par l’invasion militaire et la soi-disant « Marche verte », en violation flagrante du droit international.
Utiliser aujourd’hui cet avis comme le fait Rima Hassan pour justifier l’occupation est une falsification. La CIJ n’a jamais avalisé l’annexion marocaine ; au contraire, elle l’a délégitimée. Et c’est là que la comparaison avec la Palestine devient encore plus évidente : dans les deux cas, il s’agit de peuples soumis à une occupation militaire illégale, soutenue uniquement par la force et la complicité de puissances étrangères, jamais par le droit.
Opinión | A Rima Hassan: cinco verdades incómodas que igualan —sí— la ocupación de Palestina y la del Sáhara Occidental https://t.co/WR8XKeix59
— No Olvides Sáhara 🇪🇭 Occidental (@Sahara_1951) August 31, 2025
Réponse point par point à Rima Hassan
Lorsqu’une représentante publique affirme qu’elle « ne peut pas accepter » que la Palestine et le Sahara Occidental vivent la même situation, il convient de répondre avec des faits, du droit international et de la mémoire. Cette réplique ne cherche pas une polémique stérile, mais à démonter, avec rigueur et sans détour, les prétextes qui blanchissent une occupation et relativisent l’autre. Car oui : les deux sont des occupations coloniales qui nient le droit à l’autodétermination, installent des colons, répriment la population autochtone et se maintiennent grâce à la complicité internationale.
« Ce n’est pas la même chose. » Personne ne dit que c’est identique dans l’échelle de l’horreur ni dans la forme concrète de la violence. Ce que nous affirmons, c’est que la structure juridique et politique est la même : occupation, colonisation, négation de l’autodétermination, répression et pillage avec couverture internationale. Cette matrice commune rend les deux cas comparables.
« La CIJ a reconnu des liens avec le Maroc. » La CIJ n’a pas reconnu de souveraineté marocaine. Elle a dit exactement le contraire : qu’il n’existait pas de liens de souveraineté et que tout lien tribal ne change rien au droit du peuple sahraoui à décider librement. Répéter le mantra des « liens » sans la clause essentielle, c’est désinformer.
« C’est un conflit régional. » C’est un cas de décolonisation, non une querelle entre Alger et Rabat. Cette étiquette sert à diluer les responsabilités et à effacer de l’équation le peuple sahraoui — seul titulaire du droit. En Palestine, accepteriez-vous qu’on appelle cela un « conflit régional » entre Israël et ses voisins pour relativiser le droit palestinien ?
« Il faut des négociations. » Bien sûr. Mais avec qui de droit : avec le peuple sahraoui, par l’intermédiaire de son représentant reconnu par l’ONU, le Front Polisario, et avec des garanties pour que le résultat n’élude pas l’autodétermination. Négocier sans cet ancrage juridique reviendrait à légitimer l’annexion.
Pourquoi il faut dire « oui, elles se ressemblent »
Parce que les arguments qui nient la similitude affaiblissent les deux causes. Si l’on admet qu’en Palestine il y a une occupation coloniale et un droit à l’autodétermination, mais qu’on relativise la même chose au Sahara, on accepte un double standard que les puissances connaissent et exploitent. Et inversement : si l’on tolère le pillage sahraoui, on normalise l’impunité qui tue aussi à Gaza.
La solidarité n’est pas un buffet à volonté. On ne choisit pas la cause avec le meilleur hashtag ou celle qui coûte le plus politiquement à l’adversaire intérieur. On défend le droit international pour tous : pour la Palestine et pour le Sahara Occidental.
À ceux qui militent pour la Palestine en Europe : ne donnez pas à Rabat l’argument que le Sahara est « autre chose ». Aux partis qui se disent de gauche : cohérence ; il n’y a pas d’anticolonialisme à la carte. Et aux responsables qui craignent de perdre des voix s’ils disent la vérité : le droit international ne se négocie pas.
Madame Hassan, vous le savez — car votre propre cause l’enseigne — : un peuple ne disparaît pas par décret. Le peuple sahraoui non plus. Nous ne vous demandons pas de « choisir un camp » entre le Maroc et l’Algérie ; nous vous demandons de choisir le droit. Et le droit dit que la Palestine et le Sahara Occidental sont sous occupation et que seule l’autodétermination réelle, pas un euphémisme, peut refermer ces plaies.
En attendant, nous continuerons de le rappeler : #N’oubliezPasLeSahara. Et n’oubliez pas non plus que la cohérence est la seule crédentiale morale qui vaille dans ce combat.
ANNEXE : Cinq coïncidences entre la Palestine et le Sahara Occidental
Occupation et dépossession coloniale. La Palestine comme le Sahara Occidental sont des territoires reconnus par l’ONU comme étant en attente de décolonisation. Dans les deux cas, la puissance occupante (Israël en Palestine, le Maroc au Sahara) impose sa présence par la force, dépouillant le peuple autochtone de ses terres et de ses ressources.
Colonisation démographique. En Palestine, multiplication des colonies illégales en Cisjordanie ; au Sahara Occidental, politique planifiée du Maroc pour transférer des centaines de milliers de colons dans le territoire occupé. Dans les deux cas, l’objectif est d’altérer la composition démographique et de rendre l’autodétermination impossible.
Répression systématique. Arrestations arbitraires, torture, disparitions forcées, procès truqués. La liste des abus est identique. De Sultana Khaya à Ahed Tamimi, les occupants criminalisent la résistance et cherchent à briser la dignité de ceux qui défendent leur droit.
Pillage des ressources naturelles. En Palestine, l’eau et les terres fertiles sont accaparées par Israël ; au Sahara Occidental, le Maroc pille phosphates, pêche et sable en violation des arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne. Dans les deux cas, les puissances étrangères profitent de l’occupation aux dépens des peuples colonisés.
Complicité internationale. Israël bénéficie du soutien des États-Unis et de l’UE, tandis que le Maroc reçoit la protection de la France, de l’Espagne et aussi de Washington. L’hypocrisie est flagrante : on condamne l’occupation dans un cas, on la tolère et même on la légitime dans l’autre.
Un même combat contre l’impunité
En fin de compte, ce qui unit la Palestine et le Sahara Occidental, c’est la lutte contre le colonialisme et l’impunité. Prétendre les différencier pour affaiblir la légitimité des Sahraouis est une erreur politique et morale. Les deux peuples subissent une occupation illégale, tous deux ont été privés de leur droit à l’autodétermination, tous deux résistent face à une machine de répression et de pillage avalisée par le silence complice de l’Europe.
La comparaison ne divise pas : elle renforce la cause commune de ceux qui luttent contre l’occupation. Car, comme le rappelait Nelson Mandela : « Notre liberté est incomplète sans la liberté du peuple palestinien. » Et l’on peut bien ajouter aujourd’hui : la liberté de la Palestine est aussi incomplète sans la liberté du Sahara Occidental.
« Ce
qu’il [le très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXème
siècle] ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre
l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre
l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à
l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes
d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique ».
Aimé
Césaire, Discours sur le colonialisme, 1955
Les
efforts déployés par le Hamas pour gagner des sympathies occidentales en
comparant le génocide de Gaza à l’Holocauste sont compréhensibles, mais en fin
de compte à courte vue. Au contraire, replacer le génocide dans le contexte
plus large de la violence coloniale pourrait permettre de construire une
véritable solidarité.
Des
Palestiniens enterrent les corps de 110 personnes tuées par les attaques
israéliennes dans une fosse commune au cimetière de Khan Younès, le 22 novembre
2023. Photo Mohammed Talatene/dpa via ZUMA Press APA Images)
Depuis plus
de deux ans, les Palestiniens de Gaza déclarent : « Nous sommes en train d’être
exterminés ». Ces déclarations ne proviennent pas uniquement des déclarations
officielles israéliennes, mais aussi de l’expérience vécue, où les opérations
militaires israéliennes ont transformé les corps palestiniens en lieux de
violence coloniale extrême. Pourtant, malgré la visibilité des déplacements
massifs, des bombardements et de la famine, une grande partie de la communauté
internationale reste réticente à qualifier ces actions de génocide.
Dans la
pratique, la réalité palestinienne ne devient « légitime » qu’une fois qu’elle
a été soumise aux cadres moraux des institutions internationales, qui
minimisent souvent l’ampleur de la violence. La reconnaissance fait
généralement suite à un long processus : évaluation, vérification, collecte de
données et implication d’une autorité « crédible » et « neutre » chargée d’étudier
et de qualifier l’événement. Ce n’est qu’alors que la souffrance palestinienne
peut acquérir un certain degré de légitimité. En effet, les Palestiniens
peuvent mourir sans restriction, mais ils ne sont pas autorisés à nommer leur
propre mort sans approbation extérieure.
Pour lutter
contre cela, nous avons vu comment des figures de la résistance palestinienne,
y compris le Hamas lui-même, ont tenté de contextualiser le génocide à Gaza en
utilisant l’une des analogies historiques les plus puissantes du lexique
occidental : l’holocauste nazi.
Dans le
contexte de la lutte coloniale, il ne s’agit pas simplement d’une question de
terminologie, mais d’un défi stratégique.
À première
vue, la stratégie médiatique du Hamas consistant à utiliser l’holocauste nazi
pendant la Seconde Guerre mondiale semble logique : les porte-parole cherchent
à évoquer la mémoire morale occidentale de l’Holocauste et du nazisme, dans l’espoir
de mobiliser l’opinion publique des sociétés occidentales afin de faire
pression sur les gouvernements pour qu’ils agissent et mettent fin aux
souffrances à Gaza.
Pourtant,
après plus de deux ans, cet effet ne s’est pas concrétisé. Pourquoi ?
Dans l’imaginaire
politique occidental, la Seconde Guerre mondiale est un point de référence
moral central, et l’Holocauste en est le cœur. Dans le cadre de la domination
épistémique occidentale, ces États ont pu imposer leurs normes éthiques et
définir les comportements inacceptables, façonnant ainsi les fondements mêmes
du concept d’« humanité ». L’Holocauste n’était pas une anomalie historique ; l’histoire
coloniale de ces mêmes États est truffée de génocides et de famines perpétrés
contre les peuples colonisés. Ce qui a fait de l’Holocauste un absolu moral, ce
n’est pas l’acte de massacre lui-même, mais l’identité du groupe visé : le
corps européen. En ce sens, les cadres moraux mondiaux ont été construits sur
une base eurocentrique.
En
choisissant de présenter les événements de Gaza à travers le prisme de l’Holocauste,
le Hamas révèle deux dynamiques : premièrement, la tragédie palestinienne n’est
pas présentée comme une expérience autonome, mais plutôt à travers le prisme d’une
autre catastrophe, celle que les puissances occidentales ont désignée comme l’archétype
de l’atrocité. Cela renforce l’autorité d’un système moral qui fait preuve d’une
surdité sélective à la souffrance palestinienne et accorde inévitablement la
primauté au traumatisme occidental. Deuxièmement, l’utilisation de cette
analogie envoie un message au public occidental : « Croyez-nous, car ce qui
nous arrive ressemble à votre propre histoire ». Cela renforce l’idée que la
douleur occidentale est la référence en matière de souffrance et que les autres
tragédies doivent être comparées à celle-ci pour être considérées comme
crédibles. Cette dynamique risque de minimiser l’expérience historique
palestinienne en la situant dans l’ordre moral dont elle cherche à se libérer.
La
comparaison elle-même pose également un problème structurel. En invoquant l’Holocauste
et le nazisme, la guerre de Gaza est placée dans une position perdante, car la
comparaison est jugée à l’aune d’un critère conçu pour maintenir l’Holocauste
au sommet de la hiérarchie des atrocités. Cela néglige le fait que l’Holocauste
occupe une place protégée dans la mémoire collective occidentale, maintenue
grâce à des décennies d’investissement dans les musées, les films, la
littérature et l’éducation. L’énormité des crimes nazis est ainsi préservée
comme inégalée. Dans ce cadre, si la violence à Gaza est perçue comme
inférieure à cette norme — par exemple, en l’absence d’images emblématiques de
chambres à gaz —, il devient plus facile pour les sceptiques de rejeter l’étiquette
de génocide.
De plus, le
terme « zio-nazisme » fréquemment utilisé par le Hamas est imprécis. Bien qu’il
existe des similitudes, notamment la promotion d’une idéologie de suprématie
raciale, le sionisme est un projet colonialiste, ce qui n’était pas le cas du
nazisme. Si les deux ont commis des crimes graves, ces crimes diffèrent par
leur substance et leur objectif. Les politiques israéliennes à Gaza s’inscrivent
davantage dans la continuité historique de la violence coloniale que dans la
répétition directe des méthodes nazies. Techniquement et politiquement, cette
analogie risque d’occulter la logique structurelle de la violence israélienne
et permet à Israël de rejeter l’accusation en discréditant la comparaison.
Lorsque le
Hamas a choisi d’utiliser les comparaisons avec l’Holocauste et le nazisme, son
public cible était clairement la communauté internationale occidentale. Cela
révèle deux problèmes connexes. Le premier est une mauvaise interprétation de
la nature structurelle du soutien occidental à Israël, qui semble supposer que
la position de l’Occident est motivée par l’ignorance ou l’aveuglement moral,
plutôt que par des intérêts stratégiques et coloniaux de longue date qui font d’Israël
un allié fonctionnel dans la région. Dans cette optique, le traitement
occidental des Palestiniens et de la résistance comme enjeu sécuritaire pourrait
être inversé si le public était persuadé de voir Israël sous un angle moral
différent, tel que celui de l’Holocauste.
Elle
surestime également l’impact probable de la pression publique occidentale sur
la politique de l’État, évalue mal les alliances viables et limite ses
manœuvres diplomatiques à des cadres fixés par d’autres. Dans un tel contexte,
l’analogie avec l’Holocauste ne parvient pas seulement à convaincre, elle
signale une posture stratégique sous-jacente qui risque d’entraver la capacité
du mouvement à convertir ses gains sur le champ de bataille en avantage
politique à long terme.
La
résistance et la libération ne consistent pas uniquement à récupérer des
terres, mais aussi à récupérer l’imagination, la conscience et le langage. À
première vue, parler de décoloniser les cadres de connaissance pendant une
guerre d’extermination peut sembler secondaire, mais cela reste essentiel. Ce
qui se passe aujourd’hui à Gaza n’est pas un événement exceptionnel, ni ne
ressemble à l’Holocauste tel que l’Occident l’a construit dans son imagination
morale. Il s’agit plutôt de la continuation d’un long héritage colonial qui a
façonné non seulement le destin des Palestiniens, mais aussi celui d’autres
peuples du Sud.
Il est
essentiel de considérer le présent de Gaza comme s’inscrivant dans ce continuum
colonial plus large afin de construire de nouvelles alliances dans un ordre
géopolitique en mutation. L’histoire coloniale de la région offre de nombreux
cadres comparatifs pour dénoncer les atrocités, sans renforcer les régimes
moraux qui, après plus de deux ans, n’ont apporté que des résultats
diplomatiques et politiques très limités à la lutte palestinienne.
La manière
dont nous nommons ce qui se passe n’est pas un acte symbolique ; elle façonne
fondamentalement la trajectoire de la réflexion stratégique et est un
indicateur de la façon dont nous percevons les choses et dont nous pensons être
perçus par les autres. Décoloniser les cadres à travers lesquels nous nous
exprimons n’est donc pas seulement un objectif symbolique, mais une voie
stratégique vers une pratique politique et diplomatique capable de traduire les
gains tactiques sur le terrain en victoires stratégiques à long terme, en
utilisant des termes que nous définissons nous-mêmes, plutôt que ceux imposés
de l’extérieur.